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Reuters, 30 mars 2012

Egypte : Le candidat salafiste Abou Ismaïl attire les foules

par Tom PERRY et Jean-Stéphane BROSSE


Un employé d’une station d’essence, au Caire, le 7 mars 2012

En mêlant rigueur salafiste et ferveur révolutionnaire, le cheikh Hazem Salah Abou Ismaïl s’impose comme l’un des favoris de la course à la présidence égyptienne et ses détracteurs eux-mêmes reconnaissent que son ton populaire fait mouche.


Egypte

Pour les libéraux, les militants de gauche et ceux qui partagent leur crainte d’une montée en puissance des islamistes dans l’Egypte post-révolutionnaire, la percée de ce candidat ultraconservateur prônant une application plus stricte de la loi islamique a de quoi inquiéter. Les commentateurs, qui le tenaient pour quantité négligeable il y a quelques mois, sont désormais convaincus qu’Abou Ismaïl, âgé de 50 ans, pourrait se qualifier pour le second tour de l’élection présidentielle, où il pourrait se retrouver face à l’ancien secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, "nationaliste libéral" âgé de 75 ans. Face à son offensive, les détracteurs cherchent à saper sa crédibilité. Sur internet, Abou Ismaïl est la cible de centaines de blagues irrévérencieuses. On l’accuse aussi, ce que démentent ses défenseurs, de manipuler le sentiment religieux à des fins politiques et de trouver l’argent de sa campagne dans les pays du Golfe. "Il y a quelque chose de déséquilibré", estime un militant d’un camp adverse. "Toutes ces publicités, ces tracts, ces affiches, nous n’avons aucune idée de l’origine de cet argent."

Hazem Salah Abou Ismaïl

Son message a étendu sa portée au fil des mois qui ont suivi le renversement du président, Hosni Moubarak, le 11 février 2011, soutenu par une campagne qui, pour l’heure, paraît l’une des mieux financées en vue du premier tour de scrutin, les 23 et 24 mai 2012. Ses affiches sont partout, collées par des partisans dévoués aux yeux desquels il fait à la fois figure de célébrité et de visionnaire. "Cet homme sait comment parler aux gens avec leur propre langage", explique Aladin Nounou, un patron d’usine qui assure que la plupart de ses 600 ouvriers admirent Abou Ismaïl. Portant la longue barbe de l’islam salafiste et un costume-cravate, Abou Ismaïl attire une partie de l’électorat qui s’est porté vers le parti Liberté et Justice (PJL) des Frères musulmans ou le parti salafiste Al-Nour lors des élections législatives de novembre 2011-janvier 2012. Ces deux formations, qui ont raflé les deux tiers des sièges de la chambre basse du parlement, n’ont pas encore présenté de candidat pour l’élection présidentielle, même si la confrérie ne l’exclut pas. Des islamistes indépendants qui briguent la tête de l’Etat, Abou Ismaïl est le plus radical. Son slogan de campagne -"Nous vivrons dans la dignité"- s’affiche sur les tee-shirts bleus de ses partisans. Il ne préconise pas le durcissement immédiat de la loi islamique, mais son programme stipule qu’un dirigeant musulman doit oeuvrer à appliquer les éléments les plus communément acceptés de la charia, comme l’interdiction de l’alcool. Le cheikh ne craint pas la controverse. Interrogé, en 2011, par une chaîne de télévision religieuse, il a estimé partager l’objectif d’Al-Qaïda -allusion apparente à la création d’un Etat islamique- tout en ajoutant que le réseau djihadiste s’était "trompé". Ses admirateurs citent son charisme, le ton mesuré avec lequel il s’exprime ou encore son engagement clair en faveur de la charia comme autant de raisons de le soutenir. "C’est vraiment quelqu’un de sincère", affirme Ahmed Al-Saïed, un étudiant âgé de 21 ans qui a voté pour les Frères musulmans aux élections législatives. "Ce mélange de charisme et de loi islamique attire. Personne d’autre n’offre ça", analyse Chadi Hamid, spécialiste des mouvements islamistes au Brookings Institute. "Il y a de l’espace pour un populisme d’extrême droite." Mardi 27 mars 2012, Abou Ismaïl a tenu un meeting à l’université du Caire qui rend compte de la popularité dont il jouit. L’amphithéâtre était surchargé. Des milliers d’étudiants ont crié "Le peuple veut Abou Ismaïl" en frappant du pied. Des dizaines de militants ont formé une chaîne humaine pour contenir la foule. Un participant s’est évanoui. Le cheikh s’est exprimé pendant une heure, assurant avec calme que le développement de l’Egypte avait été freiné intentionnellement, que l’économie du pays dépendait du tourisme par volonté des Occidentaux de l’assujettir, tout en promettant de multiplier par huit la part de l’industrie. Il a accusé les Etats-Unis et Israël de chercher à manipuler l’élection présidentielle et cité l’Iran comme modèle d’un Etat ayant réussi à se débarrasser de l’influence américaine. Il a cependant rapidement souligné ses différences de vue avec l’islam chiite. "Nous ne sommes pas une nation faible", a-t-il lancé. Face à lui, les étudiants scandaient : "Où sont les journalistes ? Le président est là."

Tom PERRY et Jean-Stéphane BROSSE

Les portraits de martyrs de la révolution sur un mur, au Caire, le 23 mars 2012

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