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vendredi 18 avril 2014
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La Presse, 7 avril 2012

Informations internationales : Le crime de la faim

par Agnès GRUDA


Agro-business au Brésil

Pendant les dix secondes qu’un lecteur pas trop pressé prendra pour lire cette phrase, deux enfants mourront de faim quelque part dans le monde. Pour Jean Ziegler, ancien rapporteur de l’ONU sur l’alimentation, cette statistique n’est pas une fatalité. Pire : elle relève d’un crime contre l’humanité.


Une rizière aux Philippines

Sociologue de formation, Jean Ziegler a enquêté sur la situation alimentaire de la planète pendant ses deux mandats à l’ONU, de 2000 à 2008. Et ce qu’il a vu pendant ces huit années l’a convaincu d’une chose : les grands responsables des famines dévastatrices qui ravagent la planète, ce ne sont pas les sécheresses épisodiques et les guerres qui fragilisent les pays du Sud. Elles y contribuent, bien sûr. Mais les coupables, les vrais, ce sont « les spéculateurs, les grands banquiers et les autres prédateurs du capital financier globalisé ». Jean Ziegler distribue les blâmes sans mettre de gants. Le livre dont il fait ces jours-ci la promotion au Québec a un titre coup-de-poing : Destruction massive, géopolitique de la faim. Le reste est à l’avenant. « La faim tient du crime organisé », écrit-il. Il décrit le Fonds monétaire international, l’Organisation mondiale du commerce et la Banque mondiale comme des « chevaliers de l’Apocalypse de la faim ». Et il dénonce leurs principes, qui exacerbent les famines, comme autant de manifestations d’un « ordre cannibale du monde ». Pourtant, quand je lui demande s’il est un homme en colère, Jean Ziegler met une sourdine à son indignation. « Vous savez, je ne suis qu’un petit-bourgeois profondément étonné par l’absurdité du monde. » Petit-bourgeois peut-être, mais qui, à 78 ans, n’a manifestement pas l’intention de se contenter de s’asseoir au coin du feu pour ressasser ses souvenirs. Le jour de notre rencontre, il venait tout juste d’arriver de Genève, après un séjour au Bangladesh. La fatigue et le décalage horaire ne l’empêchaient pas d’étayer son étonnement avec des statistiques dévastatrices. Ni de parsemer ses propos de citations de Kant, Bernanos ou Che Guevara. Ce même lundi 2 avril 2012, l’UNICEF venait de sonner l’alarme devant une nouvelle famine menaçant les pays du Sahel. Le communiqué énumère les causes de la catastrophe imminente : sécheresses, hausse des prix, instabilité politique. « C’est vrai, opine Jean Ziegler. Mais la pire cause de cette famine est invisible. » Et cette cause, c’est la spéculation sur les denrées de base telles que le riz, le blé et le maïs. Une pratique « effroyable » qui pousse les prix de ces aliments vers de nouveaux sommets. Si bien que les pays touchés sont incapables d’amasser des réserves pour parer aux coups durs. Il suffirait de peu pour mettre fin à la spéculation sur les aliments de base : il n’y a qu’à l’interdire, plaide Jean Ziegler. Il rappelle que Nicolas Sarkozy, que l’on ne peut pas tout à fait décrire comme un extrémiste de gauche, a évoqué cette éventualité quelques semaines avant la dernière rencontre des pays du G20, en novembre 2011, à Cannes. Puis, plus rien. Pourquoi la France a-t-elle retiré sa proposition ? « Parce que les 10 multinationales qui contrôlent 85 % des biens alimentaires commercialisés sont intervenues à l’Élysée et à la Maison Blanche. » « C’est quand même incroyable, ajoute Jean Ziegler. Nicolas Sarkozy dirige la cinquième puissance économique de la planète. Et il a été mis à genoux par les transnationales de l’alimentation. » Mais Jean Ziegler ne fait pas que cracher son indignation au lance-flammes. Son livre est rempli d’exemples de mesures absurdes qui ont rendu les pays du Sud encore plus vulnérables et dépendants. Et ces histoires sont plus convaincantes que ses salves d’épithètes.

Un jeune pasteur alimente son bétail au Niger

Prenez le Niger qui, pour pouvoir rééchelonner sa dette, a dû accepter d’abolir son Office national vétérinaire, ce qui a ouvert le marché nigérien aux vaccins et médicaments vendus, beaucoup plus cher, par les multinationales. Incapables de les acheter, les éleveurs ont vu dépérir leurs troupeaux. Le FMI a aussi obligé le Niger à liquider ses réserves alimentaires. Depuis, le rythme des famines s’accélère. Ou le Guatemala, où l’émissaire de l’ONU a gagné la confiance d’une communauté de Mayas, étranglés par des programmes agricoles qui concentrent la terre entre les mains d’une poignée de propriétaires. De retour à New York, le rapporteur spécial a recommandé une réforme agraire au Guatemala. On lui a ri au nez.

Des vendeuses mayas sur un marché du Guatemala

Les racines de la faim sont structurelles, la terre a suffisamment de ressources pour nourrir 12 milliards d’êtres humains, les enfants qui meurent sont les victimes de décisions meurtrières, dénonce inlassablement Jean Ziegler. Il se dit convaincu que les prochaines générations regarderont la nôtre comme nous, nous regardons celles qui toléraient l’esclavage. Visionnaire ou Don Quichotte ? Peut-être un peu les deux à la fois.

Agnès GRUDA

Jean Ziegler

Destruction massive, géopolitique de la faim. Éditions du Seuil

Les prix explosent

+ 45 %

Le prix des aliments de base dans le monde a augmenté de 45 % depuis les « révoltes de la faim » de 2008.

... et l’aide diminue

3,2 milliards de moins

Le budget du Programme alimentaire mondial, qui vient en aide aux populations touchées par la famine, est passé de 6 milliards à 2,8 milliards.

Un enfant somalien

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source