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Le Monde, 10 avril 2012

Sciences : Aux Etats-Unis, les chauves-souris continuent de mourir

par Catherine VINCENT


Une petite chauve-souris brune

Cela ne résout pas leur problème, mais au moins sait-on avec certitude de quoi elles meurent. Craig Willis, biologiste à l’université canadienne de Winnipeg (Manitoba), a inoculé à des chauves-souris le champignon Geomyces destructans : le suspect numéro un dans le "syndrome du nez blanc" (SNB), mystérieuse maladie qui décime depuis quelques années les chiroptères cavernicoles d’Amérique du nord.


Des chauves-souris victimes du "syndrome du nez blanc"

Les résultats, publiés, mardi 10 avril 2012, dans la revue scientifique Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), sont sans ambiguïté : placées en hibernation, les chauves-souris infectées développent en tous points les symptômes du SNB, y compris lorsque la souche fongique inoculée provient du Vieux Continent. Ce qui confirmerait l’origine européenne de cet agent pathogène -même si celui-ci, pour des raisons mal comprises, ne semble pas affecter les espèces qui en sont porteuses de ce côté-ci de l’Atlantique. Sur l’autre rive, c’est une autre affaire. Selon le Centre pour la biodiversité des Etats-Unis, Geomyces destructans y serait responsable de la pire catastrophe infligée à la faune nord-américaine depuis l’extinction du pigeon migrateur, au 19e siècle. Découvert dans une grotte de l’Etat de New York en 2006, ce champignon ravageur prospérait cinq ans plus tard dans seize Etats américains, ainsi que dans les provinces canadiennes d’Ontario et de Québec. Sa présence est aujourd’hui confirmée dans dix-neuf Etats américains et quatre provinces canadiennes, et rien ne semble pouvoir freiner sa progression vers l’Ouest. Dernier Etat à avoir rejoint cette liste noire : le Missouri, où les premiers cas de SNB ont été officiellement annoncés début avril. Soit les toutes premières infections enregistrées à l’ouest du fleuve du Mississippi.

Une chauve-souris victime du "syndrome du nez blanc"

Selon la dernière estimation publiée, en janvier, par le Service américain pour la pêche et la vie sauvage (United States fish and wildlife service), le SNB aurait provoqué, depuis 2006, la disparition de plus de 5,5 millions de chauves-souris. Comment ? Mystère. On sait seulement que les animaux infectés présentent une croissance fongique blanche sur le museau, d’où le nom du syndrome qui lui est associé. On constate aussi que c’est en hiver que le champignon fait le plus de dégâts, lorsque les chauves-souris hibernent au fond des grottes et des mines abandonnées. L’hypothèse la plus étayée aujourd’hui est qu’il déclencherait une déshydratation massive, obligeant les animaux à de fréquents réveils. Les cadavres retrouvés sont en effet quasiment dépourvus de graisse. Comme si les réserves qui leur permettent de subsister jusqu’au printemps avaient été consommées prématurément, entraînant inéluctablement la mort. Sans danger pour la santé humaine, le SNB n’en constitue pas moins un grave problème pour les autorités nord-américaines. Neuf espèces de chiroptères au moins sont concernées, à commencer par la petite chauve-souris brune Myotis lucifugus : alors qu’elle figurait il y a seulement quelques années parmi les chiroptères les plus communs d’Amérique du Nord, les experts considèrent, au rythme où vont les choses, qu’elle aura pratiquement disparu de cette région du monde d’ici une quinzaine d’années. Toutes espèces confondues, le nombre de chauves-souris aurait déjà diminué de 70 % dans les régions les plus contaminées. Or ces mammifères jouent un rôle essentiel, et très bénéfique, pour les cultures et les écosystèmes. Grands consommateurs d’insectes, ils permettent notamment d’économiser des quantités considérables de pesticides. Et leur raréfaction, ainsi que le chiffrait il y a un an la revue Science, pourrait coûter des milliards de dollars à l’agriculture américaine d’ici quelques années.

Une chauve-souris victime du "syndrome du nez blanc"

Que faire alors ? Pour le moment, pas grand-chose. En 2010, une Commission intergouvernementale incluant des représentants du Mexique et du Canada a bien été créée, dans le but de mettre sur pied un plan de lutte contre ce mal mystérieux. Mais on ne sait encore ni prévenir, ni traiter le SNB, et les mesures se bornent pour l’essentiel à empêcher spéléologues et touristes de visiter les grottes habitées par les chiroptères afin de limiter la propagation du champignon. En attendant que les chercheurs, qui intensifient leurs travaux sur tout le continent, trouvent un moyen plus efficace d’améliorer les chances de survie des chauves-souris.

Catherine VINCENT

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