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Le Figaro, 21 avril 2012

Corruption : En Italie, les partis mènent grand train

par Richard HEUZE


Le siège du parlement, à Roma

La politique vit de la corruption. Pas simplement des scandales qui défraient périodiquement la chronique. Mais aussi des financements publics aux partis qui augmentent -paradoxalement- après chaque nouvelle affaire. De 0,35 euro par électeur et par an, le « remboursement » par l’État des « frais de campagne électorale » est passé à 4 euros lors des dernières élections législatives de 2008. Il pourrait même atteindre bientôt 6 euros. L’État subventionne ainsi chaque année les partis à hauteur de plusieurs millions d’euros, une véritable folie en période d’austérité.


Italia

« Dire qu’on se retrouve aujourd’hui dans la même situation qu’en 1974 ! », s’exclame Sergio Rizzo, en épluchant les registres de la Cour des comptes. Ce journaliste d’investigation du Corriere della Sera est l’un des meilleurs experts italiens du financement des partis. Ses livres, devenus des best-sellers, dénoncent sans ménagement les excès de « la Caste », nom qu’il a donné à l’ensemble de ceux qui dirigent le pays. Le Corriere est installé au cœur de Rome, dans le palais Napoléon, à l’angle de la via del ­Corso et de la place de Venise. Les fenêtres du bureau de Rizzo se prolongent par le moucharabieh d’où Maria Letizia, la mère de l’empereur, observait sans être vue les Romains déambulant dans la rue.

Sergio Rizzo

L’année 1974 marque un tournant. À l’initiative du député démocrate-chrétien Flavio Piccoli et après deux scandales retentissants de financements occultes des forces politiques par des groupes industriels, le Parlement vote la pre­mière loi de financement public des partis. Il leur est interdit de recevoir des subventions publiques autres que le remboursement de leurs dépenses électorales. Ils sont obligés, sous peine de sanctions pénales, de rendre publiques les donations qu’ils reçoivent à titre privé, au-delà d’un montant modique. Dès 1981, interviennent de premières modifications, à la suite du scandale ­Caltagirone (des pots-de-vin d’un grand constructeur) : le montant du financement public est doublé et les partis sont de nouveau autorisés à recevoir des subventions publiques. Leurs comptes ne sont soumis à aucune obligation de contrôle. En avril 1993, branle-bas de combat. À l’initiative des radicaux emmenés par Marco Pannella et Emma Bonino, par référendum, il est mis fin au financement public des partis. Dans l’émotion de l’opération « Mains propres », ce sont 90,3 % des Italiens qui ont approuvé ­cette abrogation. Pourtant, il ne faut pas attendre longtemps, huit mois, pour que le Parlement, en décembre, corrige le tir. Il autorise les contribuables à verser 0,4 % de leurs revenus à un parti politique, moyennant un très conséquent avantage fiscal. Le total de ces donations aux partis est d’abord plafonné à 56 millions d’euros, puis à 82 millions. En 1997, le législateur oblige les formations à établir un budget, mais la Cour des comptes peut seulement vérifier l’exactitude des dépenses électorales.

Flavio Piccoli

Deux ans plus tard, la loi 157 crée cinq fonds, alimentés par les deniers publics, pour rembourser les frais engagés par les partis pour les élections législatives, les sénatoriales, les européennes, les régionales ou encore les référendums. En 2006, les législateurs vont encore plus loin : ces remboursements, plafonnés à 193 millions d’euros et versés par tranche annuelle, sont dus aux partis, même si des élections anticipées interrompent la législature. Cela a été le cas en 2008. Les partis ont continué à percevoir les sommes dues au titre de la précédente législature et les ont cumulées avec celles obtenues au lendemain du scrutin de 2008. Les petits partis qui, même s’ils n’ont pas franchi le seuil des 4 % pour entrer au Parlement, ont recueilli 1 % des voix, ont droit eux aussi à un « remboursement électoral ». C’est ainsi que la formation d’extrême droite la Destra, avec un score de 2 %, a eu droit en 2008 à 6,2 millions d’euros alors que sa campagne ne lui avait coûté que 2,5 millions. La Cour des comptes ne peut qu’être perplexe. Pour ses magistrats, il est difficile de parler de « remboursements » quand les sommes versées par l’État sont trois fois plus élevées que les sommes réellement engagées par les partis pour leur campagne électorale. Aux élections législatives de 2008, qui ont vu le retour de Silvio Berlusconi au pouvoir, l’ensemble des partis ont investi 136 millions d’euros en frais électoraux, mais ont encaissé 503 millions. « Soit un gain de 270 % », relève Sergio Rizzo. Au fil des années, ces remboursements n’ont cessé de grimper. Chaque parti touchait 0,35 euro par électeur et par an en 1973. Puis, un euro en 2001, 2,47 en 2006, et 4 euros deux ans plus tard. À cela il faut ajouter les contributions publiques aux journaux des partis : 4 millions d’euros en 2008 pour La Padania, le quotidien de la Ligue du Nord. Presque autant pour le quotidien communiste ­Liberazione. Plus de 6,37 millions pour l’Unità, lié au Parti démocrate, etc.

Silvio Berlusconi

« Comment multiplier par onze son capital en cinq ans sans prendre le moindre risque ? Demandez-le à la Ligue du Nord », écrit encore Sergio Rizzo. En 2008, le parti autonomiste et xénophobe a dépensé 3,746 millions en frais électoraux et a ­encaissé 41,384 millions de l’État, soit un gain de… 218 % par an. Apparemment cela ne lui suffisait pas. Comme le prouvent les graves scandales qui ont contraint son leader charismatique, ­Umberto Bossi, à se démettre. Pas un parti ne fait exception, pas même ceux qui se proclament les plus vertueux et font campagne pour la moralisation de la vie publique. L’Italie des valeurs (IDV), de l’ancien juge Antonio di Pietro, a encaissé aux dernières élections législatives 21,6 millions d’euros (sur cinq ans) pour 4,4 millions effectivement dépensés. Le PDL de Silvio Berlusconi, 206,5 millions pour 68,5 millions de dépenses. Le Parti démocrate, seule formation à présenter des bilans « certifiés », 180,2 millions pour 18,4 millions de frais électoraux. Pas étonnant qu’au seuil d’une réforme pourtant cruciale pour les finances du pays, les forces politiques renâclent et se montrent pour le moins circonspectes.

Richard HEUZE

Antonio di Pietro

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source