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mardi 25 avril 2017
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BD : Hugo Pratt


Hugo Pratt (à droite de l’image) à Adis Abeba, en 1937

Dans ce que raconte Pratt de sa propre existence, on ne sait pas vraiment quelle est la part d’exagération ou d’affabulation qu’il a introduite. « J’ai treize façons de raconter ma vie et je ne sais pas s’il y en a une de vraie, ou même si l’une est plus vraie que l’autre » (1). Aventurier moderne, il a traversé les époques en dilettante ; ici touriste, ailleurs impliqué, sans doute jamais vraiment engagé. Il pourrait être l’un des multiples personnages de son œuvre, car il a mené une vie presque aussi mouvementée et cosmopolite que celle de son héros emblématique : Corto Maltese.


Rolando et Hugo Pratt en uniformes de la police italienne, en 1941

Son enfance est vénitienne. À l’âge de 10 ans, Ugo Prat (son vrai nom) part avec sa mère rejoindre son père, militaire de carrière en Abyssinie (2), envahie par l’Italie depuis 1935. Quatre ans plus tard, la Seconde Guerre mondiale s’étend sur tous les continents et les océans. Le père s’engage avec son fils de treize ans dans la police coloniale afin de réprimer les indépendantistes (3). Après l’offensive britannique de 1941, il assiste au retour de l’empereur Hailé Sélassié dans Addis-Abeba libérée. La famille est envoyée dans des camps de prisonniers. Le père tombe malade et meurt en captivité. La mère et le fils sont rapatriés par la Croix-Rouge en 1943.

Dans une Italie divisée par la guerre, Venise est sous le contrôle des Allemands. Hugo Pratt est arrêté par les SS qui le prennent pour un espion sud-africain. Il est enrôlé dans la police maritime du Reich, s’échappe au bout de dix-huit jours et se met au service des Alliés, comme interprète et organisateur de spectacles jusqu’en 1946.

Hugo Pratt en 1945

Très tôt, le jeune Hugo Pratt aime dessiner et lire des romans d’action et d’aventure ou des bandes dessinées américaines. Le style de Milton Caniff l’inspire plus particulièrement. Sa mémoire, nourrie d’espaces africains et des péripéties de la guerre, fait naître en lui le désir de devenir dessinateur. Il débute dans le métier en 1945, quand il rencontre Mario Faustinelli et Alberto Ongaro qui viennent de créer une société d’édition. Ils proposent à Hugo Pratt de dessiner L’Asso di Picche (L’As de pique) -inspiré des héros masqués américains- dans la revue Albo Uragano. Pendant quatre années, plusieurs histoires sont publiées dans différentes revues sur des scénarios de Mario Faustinelli. Parfois, il s’impose aussi comme auteur des textes et dessins. Ses débuts sont souvent entrecoupés de nombreux voyages en Amérique du Sud et en Europe. Cette soif de découvertes est une source indispensable à son imaginaire.

En Argentine, le travail de Hugo Pratt et de Mario Faustinelli attire l’attention de l’éditeur Cesare Civita qui fait paraître L’As de Pique dans son périodique, Salgari. Il invite Hugo Pratt à venir travailler à Buenos Aires. Hugo Pratt accepte et s’installe là-bas en 1949. Deux ans plus tard, Hugo Pratt rencontre Héctor Oesterheld qui lui propose de dessiner, pour la revue Cinemisterio, les enquêtes du détective Ray Kitt. En 1952, dans la revue Misterix, Hugo Pratt dessine Sargento Kirk (Sergent Kirk), sur un scénario de Héctor Oesterheld, puis reprend une série écrite par Alberto Ongaro : Junglemen. En 1957 Hugo Pratt fait équipe avec Héctor Oesterheld. Dans le premier numéro du magazine Frontera, créé par Hector Oesterheld, ils font paraître Ticonderoga et dans le n° 1 de Hora Cero, Ernie Pike.

En 1959, Hugo Pratt se remet à l’écriture et prend comme modèle une voisine de quinze ans, pour donner un visage à l’héroïne de l’histoire, Ann y Dan (Ann de la jungle). Il part ensuite à Londres, travailler pour l’agence Fleetway Publications, pour laquelle il dessine douze histoires de guerre pour les magazines Picture Library. Il s’installe ensuite pendant un an à São Paulo, au Brésil, où il donne des cours de dessin à l’Escuela Panamericana de Arte. En 1962, il retourne à Buenos Aires, où il écrit et dessine Wheeling et Capitan Cormorant. Quelques mois après, l’Argentine connaît une crise économique difficile et il se voit contraint de repartir pour l’Italie.

Une illustration de Ann y Dan

De retour à Venise, le directeur d’une revue pour adolescents lui demande de dessiner dans le Corriere dei Piccoli. Billy James, écrit par Milo Milani, paraît en 1962. Simbad il marinaio (Simbad le marin), l’année suivante. L’Ombra, un autre justicier masqué qui lui rappelle L’Asso di Picche, fait son apparition en 1964, sur des textes d’Alberto Ongaro. Adaptées par Milo Milani, il dessine deux œuvres de Robert Louis Stevenson : L’Isola del tesoro (Treasure Island) et Il Ragazzo rapito (Kidnapped !), en 1965. Encore avec Milani, Le Avventura di Fanfulla. Parallèlement, Hugo fait toujours de nombreux voyages ; notamment au Brésil, en Éthiopie et en Laponie.

Une illustration de L’Isola del tesoro

En juin 1967, Hugo Pratt entre en contact avec Florenzo Ivaldi qui est sur le point de faire paraître une nouvelle revue : Sergent Kirk. Le premier numéro sort en juillet (4). À l’intérieur se trouvent les premières pages d’une aventure écrite et dessinée par Hugo : Una ballata del mare salato (La Ballade de la mer salée), où un personnage secondaire, nommé Corto Maltese, fait ses débuts. On y verra aussi Luck Star O’Hara et seulement le début de Gli Scorpioni del Deserto (Les Scorpions du désert), car faute de bons chiffres de vente, la diffusion de la revue est arrêtée fin 1969. Dans sa maison de Malamocco, près du Lido de Venise, Pratt se retrouve alors sans projet. Il part de nouveau en Éthiopie (5). Il visite aussi le Kenya et la Tanzanie.

Une illustration d’Una ballata del mare salato

Lors du 5e Festival de bande dessinée de Lucques, en novembre 1969, il rencontre à nouveau Claude Moliterni -un journaliste à qui, au festival précédent, il avait accordé sa première interview destinée au public français, pour la revue Phénix (n° 11). Celui-ci le présente à Georges Rieu, rédacteur en chef de Pif Gadget- hebdomadaire de sensibilité communiste. Ce dernier lui propose de publier son travail en France. Hugo Pratt accepte l’offre et vient s’installer à Paris. Riche d’une vie aventureuse faite de voyages et de rencontres qui lui ont laissé une empreinte indélébile, Hugo Pratt a choisi d’exploiter l’un des protagonistes de La Ballade de la mer salée. Il voit en Corto le symbole de sa propre existence, de son regard sur la vie et les êtres. Ce sera un tournant décisif dans sa carrière. Au mois d’avril 1970, dans Pif n° 58, il y a un gadget qui s’impose : un poisson d’avril. Il y a surtout le marin maltais qui vit ses propres aventures dans un premier épisode : Le secret de Tristan Bantam. Vingt et un autres se succéderont jusqu’en 1973 (6). C’est le point de départ de la carrière française de Hugo Pratt. Cependant les jeunes lecteurs ne sont pas tous enthousiastes. Quant à la direction, elle juge les idées du personnage trop libertaires à son goût. Hugo Pratt quitte Pif et part une nouvelle fois en Éthiopie.

Chaque jour, de juillet 1973 à janvier 1974, sur une pleine page, les lecteurs du quotidien France Soir peuvent suivre la toute première aventure du marin maltais : La Ballade de la mer salée. Phenix, revue internationale de la bande dessinée, publie à son tour, de juin à août 1974, La Ballade sur la mer salée (sic). Louis-Robert Casterman, l’éditeur de Hergé, diffuse l’histoire, sous forme d’album, dans les librairies en 1975. Hugo Pratt est maintenant très connu dans le milieu. Après avoir été présenté aux éditions Le Lombard, les premiers épisodes des Scorpions du désert sortent dans les pages du magazine Tintin à partir de février 1973.

Devant le succès remporté en France, de nombreux pays européens le réclament. L’édition belge de Tintin reprend, de 1974 à 1977, les aventures de Corto Maltese parues dans Pif Gadget. L’Italie n’est pas en reste et Hugo Pratt propose pour le magazine Linus : Corto Maltese sconta detta arcana (Corto Maltese en Sibérie) en 1974 (Plus tard, ce sera Favola di Venezia (Fable de Venise) en 1977 et La Casa Dorata di Samarkand (La maison dorée de Samarkand) en 1980.) Il s’envole pour le Canada en 1976, pour donner des conférences sur l’histoire des Indiens d’Amérique et faire accessoirement l’acteur dans le film La Nuit de la marée haute (High Tide Night).

Hugo Pratt

C’est au tour du périodique Pilote de faire appel à Hugo Pratt en 1977, pour éditer La Macumba du Gringo. En février 1978, Casterman crée (A SUIVRE), un nouvel hebdomadaire où Hugo Pratt trouve son public car le succès de Corto Maltese est immédiat. Fort Wheeling paraît dans la revue, Métal hurlant en 1980. Hugo Pratt raconte ensuite La Jeunesse de Corto dans le quotidien Le Matin de Paris de mai 1981 à janvier 1982. En 1983, il part faire un périple en Irlande et aux USA.

En 1984, Hugo Pratt s’installe à Grandvaux, en Suisse, et l’année d’après, il supervise la sortie d’un hebdomadaire plus ambitieux dans son contenu : Corto. Sa mère meurt un an plus tard. Il ne cesse de parcourir le monde, retourne en Afrique, à Djibouti et fait une virée en Amérique du Sud : ce sont d’abord les retrouvailles avec l’Argentine. Suivent le Chili et l’Île de Pâques, le Pérou, le Mexique, le Guatemala et enfin le Honduras. Le magazine italien Corto Maltese publie Le Elvetiche (Les Helvétiques) en 1987 et Mu la città perduta (Mû), en 1988. Déjà présent en tant que scénariste sur l’album de Milo Manara, Un Été indien, huit ans plus tôt, Hugo Pratt collabore à nouveau avec lui en 1991, pour El Gaucho. En juin et juillet 1992, il s’offre un périple d’un mois dans le Pacifique : l’Île de Pâques à nouveau, celle de Nouvelle-Guinée, les Îles Cook et de Samoa –cadre des premières aventures de son double de papier-, mais aussi la Polynésie française (Tahiti et Tetiaroa). En 1995 la revue (A SUIVRE) publie Dans un ciel lointain. Un nouvel album sort peu après ; il relate les derniers instants de Saint-Exupéry : Le Dernier vol -titre prémonitoire ? Hugo Pratt est malade depuis de longs mois déjà. Il met la dernière main à une nouvelle œuvre : Morgan. Ce sera sa dernière (7). En été, un cancer l’emporte un dimanche après-midi.

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Hugo Pratt

Notes

1) Le Désir d’être inutile, Robert Laffont, 1991.

2) Actuelle Éthiopie.

3) Il dira avoir été « le plus jeune soldat de Mussolini ».

4) Le tirage est de huit cents exemplaires.

5) Pour rechercher la tombe de son père. Il la trouvera près de Harar.

6) Ceux-ci figurent aujourd’hui dans quatre albums : Sous le signe du Capricorne, Corto toujours un peu plus loin, Les Celtiques et Les Éthiopiques.

7) Il ébauche l’Histoire des hommes à six jambes et réalise ses dernières aquarelles pour la préface de l’intégrale de Wheeling.

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éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source