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Le Figaro, 26 mai 2012

Corruption : Des experts français vendus à l’industrie du tabac

par Cyrille VANLERBERGHE


Une enquête menée dans la documentation issue des procès de l’industrie du tabac aux États-Unis montre que Philip Morris a payé des scientifiques français pour tenter de minimiser les dangers du tabagisme passif.


France

La découverte de l’implication de chercheurs français pour troubler le débat scientifique sur les dangers du tabagisme passif a été rendue possible par l’accès à la documentation secrète des industriels du tabac, rendue publique, aux États-Unis en 1998, après les grands procès contre Philip Morris et d’autres grands cigarettiers. Cette base de données contient 13 millions de documents et est intégralement consultable sur Internet. On connaissait les mauvaises pratiques de l’industrie du tabac aux États-Unis pour tenter de piper les données scientifiques sur les dangers de la cigarette sur la santé. Une enquête publiée, vendredi 25 mai 2012, dans le journal Le Monde, rapporte maintenant que le géant du tabac Philip Morris a également payé des chercheurs français dans les années 1990 pour semer le doute sur les risques du tabagisme passif. La question de savoir si le tabac avait aussi un impact sur l’espérance de vie des non-fumeurs vivant dans un environnement enfumé était cruciale car c’est ce point qui a incité certains États à interdire le tabac dans les lieux publics, comme la France l’a fait en 2007. Même si un lien incontestable entre tabagisme passif et cancer du poumon a été établi, en 1981, par une grande étude épidémiologique japonaise, l’industrie du tabac a tiré sur toutes les cordes possibles pour le remettre en cause. En France, Le Monde révèle que quelques chercheurs français secrètement rémunérés en francs suisses par le cabinet d’avocats anglo-saxon Covington & Burling opérant pour le compte de Philip Morris ont rédigé des commentaires scientifiques affirmant que les preuves sur les dangers du tabagisme passif étaient très contestées, même quand ce n’était plus du tout le cas. Les scientifiques français payés par Philip Morris sont de spécialités et d’origines variées, avec notamment un professeur de pharmacie à Marseille, des professeurs de biologie à l’université de Bourgogne, un toxicologue toulousain, un scientifique de l’université de Brest. Leurs rapports avec Philip Morris sont prouvés par l’existence de notes de virements, de grosses sommes allant de 2300 à 46500 francs suisses (2500 à 52500 euros) sur leurs comptes en banque personnels. D’autres, comme l’épidémiologiste et ancien directeur général de la santé Lucien Abenhaim, ont été aussi approchés par l’industrie du tabac, mais ont refusé de participer à leur mystification. Au delà des contestations directes de faits avérés, le lobbying scientifique de Philip Morris a également pris une tournure bien plus pernicieuse. Toujours financés par le cigarettier américain, des scientifiques ont organisé des conférences pour parler d’un sujet bien précis : la pollution de l’air intérieur dans les maisons et les lieux de travail. Toutes les causes qui participent à la pollution de l’air intérieur, les allergènes, les animaux, les champignons, les émanations de gaz diverses sont abordées lors de ces congrès, sauf, bien sûr, le tabagisme passif. « Le centre d’intérêt ne sera pas le tabac, ce sera plutôt de montrer l’insignifiance de la fumée ambiante de la cigarette, en mettant en avant les vrais problèmes de la qualité de l’air », explique sans détours un mémo envoyé en 1990 par le cabinet Covington & Burling à son client Philip Morris. La diversion marche, s’accompagne même de la création d’une revue scientifique louche dédiée au sujet, et le thème de la pollution intérieure (sans parler du tabac) est repris par divers médias.

Cyrille VANLERBERGHE

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