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Le Figaro, 21 octobre 2009

BD : François Bourgeon

par Olivier DELCROIX


Croquis de Mariotte

Olivier Delcroix :

- "J’aimerais qu’on revienne sur vos années de jeunesse à Paris. Votre père a été cofondateur de l’AFP (et le premier directeur). A-t-il été responsable de votre ouverture d’esprit et de votre passion pour l’image ou pour la BD ?"


François Bourgeon :

- "Non, mon père est avant tout responsable de ma passion pour la langue. C’était quelqu’un qui écrivait, qui adorait la langue, qui corrigeait assez sévèrement ses enfants à ce niveau et il m’a passé cet amour de la langue. Il m’a passé autre chose qu’on peut aussi retrouver dans les bouquins. Il venait d’un milieu très modeste, bourguignon. Il était né en 1902. Il avait fait des études de médecine, qu’il a été obligé d’interrompre pour des raisons de santé ; il était en plus obligé de travailler... Il avait donc cette frustration de ne pas avoir pu poursuivre ses études de médecine. Ensuite il s’est lancé dans le journalisme : Le Canard Enchaîné puis l’agence Havas et l’Agence France Presse à la libération ; il faisait partie des cinq personnes qui « ont pris » l’agence Havas, si l’on peut dire... Il a été assez peu de temps directeur de l’AFP. Je crois que cela a duré six mois, en tout cas moins d’un an. Il avait donc ce désir qu’un de ses fils soit médecin. Ce désir, il l’avait reporté sur moi, qui n’était pas quelqu’un de vraiment doué pour les études, parce que j’avais un handicap de base, la dyslexie, à une époque où cela n’existait pas, c’est-à-dire où personne ne l’avait inventée. On ne s’en occupait pas et on m’a corrigé très tardivement ma dyslexie. J’étais déjà en 6e. J’avais perdu pas mal de temps à dire 2x4=2 au lieu de 2x2=4 ! J’ai eu comme premier éducateur Claude Chassagny, qui est vraiment l’inventeur de ça. Ça m’a ouvert des horizons. Ça m’a en particulier ouvert à la lecture... et je n’ai jamais arrêté de lire depuis. Mais trop tardivement pour que je fasse de brillantes études. Et ça m’a fermé aussi, je pense, tout ce qui est mathématiques, qui est trop abstrait et que j’avais trop de difficultés à retenir facilement. En revanche, j’aurais bien aimé, pour lui faire plaisir, être médecin. Je pense que j’aurais bien aimé l’être d’ailleurs. J’adore mon métier et je pense que je suis meilleur auteur de BD que je n’aurais été chirurgien ou médecin. Mais, je pense que je suis trop rêveur pour être chirurgien, par exemple. Comme le disait mon père : "On ne rêve pas sur un ventre ouvert" !"

François Bourgeon

-"Votre côté rêveur, justement, n’était-ce pas un inconvénient qui est devenu un avantage ?"

- "J’étais un enfant relativement solitaire. J’ai trois frères, mais pour des raisons diverses, nous étions un peu loin les uns des autres. Je m’occupais très bien tout seul. Je suis quelqu’un qui peut très bien vivre en autarcie. J’aime beaucoup rencontrer des gens. Mais les moments de solitude ne me pèsent pas. Lorsque j’ai commencé à faire de la BD, la première fois, c’était par hasard. Je me suis tout de suite trouvé bien dans la narration. Je pense que si je n’avais pas fait de la BD, j’aurais pu écrire. J’aurais peut-être pu faire du cinéma, du théâtre... mais en tout cas quelque chose qui touche à la narration."

-"Comment se sont effectués vos débuts dans la BD ?"

- "Cela c’est fait complètement par hasard. J’ai fait l’école des métiers d’Art. Je suis sorti avec un diplôme de Maître verrier. J’ai essayé d’exercer un moment, puis je me suis rendu compte que j’aurais beaucoup de mal à faire ce métier de la manière dont je l’imaginais. Et puis à un moment, le verrier chez lequel je travaillais en attendant de monter mon propre atelier, n’a plus eu assez de travail, donc il m’a mis au chômage. J’ai alors cherché du travail dans le dessin. J’avais une amie, que j’avais connue à l’école des métiers d’Art, qui était maquettiste à Bayard Presse, et qui m’a proposé de les dépanner : ils étaient en panne d’une illustration à faire pendant le week-end."

-"Quel genre d’illustration ?"

- "C’était dans le journal « Lisette ». C’était une double page qui illustrait une petite nouvelle de deux gamines, qui rentraient par effraction dans les cuisines de leur collège ou de leur pension par un vasistas. Ça leur a plu et ils m’ont tout de suite proposé de faire un petit test sur une BD."

-"Déjà la rébellion finalement... Déjà les femmes, la rébellion et l’entrée par effraction ?"

- "Les femmes ça peut venir de là au départ. Non pas le fait que ça ait continué, mais toujours pareil, le fait que ça ait commencé comme ça, dans un journal qui était destiné aux gamines. J’avais automatiquement ou presque des héroïnes féminines. Eh bien, je les ai toujours gardées ! Et puis c’est confortable pour un narrateur, d’avoir des personnages qui peuvent vivre les mêmes aventures que n’importe quel homme."

-"Enfin, Zabo et Isa sont des héroïnes assez fortes quand même..."

- "Oui, ou encore Mariotte, l’héroïne des « Compagnons du crépuscule ». Ce sont des gens qui vivent des moments durs, mais enfin il y a plein de femmes qui vivent ces moments là. En revanche la femme est plus agréable à dessiner. Cela va sans dire."

Isa

-"Surtout sous votre plume. « L’érotisme mouillé » à la Bourgeon, ces jeunes femmes en chemises trempées par la pluie, tout cela aura nourri l’imaginaire d’un certain nombre d’adolescents..."

- "(Rires) Sans doute. Je ne sais pas. Mais ce sont surtout des personnages plus expansifs. Les femmes parlent plus facilement entre elles que les hommes. Elles se font plus de confidences entre elles. Elles s’épanchent plus. Donc là aussi, c’est plus facile d’exprimer des sentiments avec des personnages féminins."

-"Revenons au fait que vous vouliez devenir maître verrier. Cela me rappelle une BD de vous, où vous mettiez en scène la proue de navire qui éventrait un vitrail. Je crois que c’était dans le magazine breton « Frilouze », dans les années 1980..."

- "Oui, effectivement. Quelle mémoire ! (Rires) C’était un vitrail dans un bistrot. Je ne me rappelle plus si c’était des losanges ou des cives. Tout l’avant du navire, avec la figure de proue, entrait dans le bistrot. C’était une histoire en une planche, très dense."

-"Cette histoire était très marquante. J’associais ce métier de maître verrier à ce vitrail explosé par votre héroïne de BD. N’était-ce pas une métaphore : la BD qui rentre dans le vitrail ?"

- "Peut-être. Mais ce qui m’avait aussi guidé vers la BD, dans le fond, c’est mon côté rêveur. C’est-à-dire toucher du doigt le Moyen-Âge. C’est aussi mon côté acrobate, pouvoir monter dans les échafaudages. Faire à la fois des peintures et des cartons, faire de la réalisation d’ateliers et ensuite aller jouer les trapézistes. C’est un ensemble qui me convient assez bien, puisqu’il est assez vivant, assez varié. C’est un peu comme ça que je continue de travailler avec tout le travail de recherches et de maquettes. C’est ce désir de toujours cerner les choses et de les aborder par plusieurs angles."

-"Parlons de « La petite fille Bois-Caïman » et du retour d’Isa. Voilà un album d’une densité incroyable. La réflexion que je me suis faite : dieu sait si on voyage dans ces pages ! Cet album, vous l’aviez en vous depuis combien de temps ?"

- "Depuis longtemps. Mais il y a des événements déclencheurs. J’ai toujours su qu’Isa irait en Louisiane. Je l’ai su parce que je connaissais l’histoire de Jean Laffite et que je savais que Hoel et lui embarquaient sur un bateau de flibustiers. Ils avaient des chances de se retrouver pas très loin de Saint-Domingue, où était Isa avec Laffite à la Nouvelle Orléans au début du 19e. Et je me disais : si ces deux là doivent se retrouver ce sera là. C’est le plus simple. Cela me semblait un peu difficile de faire revenir Isa en France dans la tourmente révolutionnaire."

-"N’y avait-il pas également un voyage ?"

- "Exact. En 1992, j’ai fait un voyage à la Nouvelle Orléans et dans les Bayous. C’était des vacances, je suis parti avec ma compagne et deux amis et on a visité un peu cette région. Ça m’a réveillé des souvenirs sans toutefois l’intention de replonger. On a loué une barque pour aller dans les Bayous, dans la Shafalaya. On avait aussi fait du « promène-couillons » sur les bateaux pour voir les alligators. On n’avait pas envie d’aller les voir à la nage ! Ça m’a permis de faire pas mal de photos et de rencontrer un pays qui porte à l’imaginaire."

-"C’est tout ?"

- "Non, il y a la vie. Le problème du métissage est quand même de plus en plus fréquent. Ça mérite réflexion.

J’avais commencé à traiter assez sérieusement le problème de la traite négrière dans « Les Passagers du vent ». Je laissais mes esclaves en plan à Saint-Domingue et j’avais une petite frustration pour Saint-Domingue. Pour moi, il a toujours manqué au 5e tome, une vingtaine de planches. Mais pas suffisamment pour faire un album entier. Je me disais : si un jour je dois reprendre, il ne faut pas justement que ce soit une reprise, il faut vraiment que j’ai quelque chose de neuf à dire. Et avec le temps, je pense que cette chose je l’ai trouvée. On ne peut pas trop développer, parce qu’il y a quand même deux tomes."

-"Avec « La Petite fille Bois-Caïman », vous surprenez d’emblée par une double narration. On ne retrouve pas Isa avant une cinquantaine de pages. Vous nous offrez une autre héroïne qui est aussi une Isabeau mais qu’on surnomme Zabo. Le flambeau est donc transmis d’une Isa à l’autre, à 80 ans de différence..."

- "J’ai vraiment voulu déconcerter le lecteur au départ de ce nouvel album, l’emmener vers un autre thème qui me tenait à cœur, c’est-à-dire au milieu de la guerre de Sécession dans ces Etats du sud. J’ai longtemps cherché le lien. Cela aurait pu être deux histoires complètement différentes. J’ai donc cherché un lien et je l’ai trouvé quand j’ai commencé à faire la chronologie des personnages. J’avais à l’époque la mère de ma compagne qui approchait de ses 100 ans et qui avait encore toute sa tête. J’avais des petits-enfants. Je me suis rendu compte que si j’avais un personnage qui avait l’âge d’Isa quand on l’a laissée, c’est-à-dire 17-18 ans..."

Isa

-"Deux phrases magnifiques encadrent votre feuilleton historique et maritime des Passagers du vent. La première phrase avec l’Albatros qui est très baudelairienne et la dernière qui est pleine d’espoir. Ce sont deux phrases littéraires : « Entre l’Albatros et le marin, il y a comme une très ancienne querelle ». Et la phrase du 5e tome : « J’ai 18 ans et j’ai encore toute la vie devant moi. » C’est fantastique et on retrouve au début de ce second cycle Zabo qui reprend cette phrase là."

- "Oui cela crée un petit lien. Mais un lien que le lecteur ne comprend pas. Et le lecteur se dit : « Mais où on est ? » J’ai voulu que le lecteur suive cette espèce de road movie et d’un seul coup et très doucement en tournant une page glisse et s’aperçoive qu’il a laissé 80 ans en arrière. J’ai vraiment cherché et j’ai eu un petit déclic. A un moment quand j’ai fait cette chronologie, je me suis dit : Zabo, elle a l’âge qu’avait Isa. Si elle a un petit frère : Nano, ce gamin a 7-8 ans. Ce gamin a connu Isa. Il en a le souvenir et il l’aura vraisemblablement toute sa vie. Cette élasticité du temps, pour moi, ça va donner une pêche : voilà je tiens toute mon histoire ! Et je vais jouer avec cet élastique : je vais l’étendre, le rétrécir et balader le lecteur sur ce fil instable, mais qui ne casse pas quand même !"

Zabo

-"Voilà vous jouez sur la temporalité et sur la mémoire."

- "Oui et c’est aussi une histoire sur la transmission. Il y a le récit d’Isa à Zabo. Isa qui est quelqu’un de très mûr, qui a toute sa tête et qui se rend compte que les expériences de toute une vie ne se transmettent pas, mais par contre qu’il y a deux, trois choses essentielles à dire, et celles là si on peut les faire passer... c’est pas mal !"

-"A propos de votre souci de documentation. Moi je me suis dit que cet album est sorti de la cuisse de Jupiter. J’ai repensé à notre dernière rencontre et à ce septennat sabbatique dont vous m’aviez parlé. Je me suis dit : A-t-il mûri dans sa tête sans dessiner ou alors est-ce qu’il a pris des jalons, est-ce qu’il a déjà dessiné ?"

- "Non. Ca a commencé, en 2003 à peu près, quand j’ai fait cette chronologie. J’avais besoin de faire quelque chose tout seul sans en parler à personne, sans amis (comme Claude Lacroix) à côté de moi, sans éditeurs qui me demandent quoi que ce soit. Je me suis dit, si je fais quelque chose, quelque soit mon avenir éditorial, je pourrai le sortir de toute façon puisque la série n’est bloquée par personne. A partir du moment où j’ai commencé à y penser, j’ai passé un an à lire et écrire, chez moi en Bretagne. Il m’a fallu toute l’année 2003 pour mettre l’histoire en place. Il m’a fallu six ans de travail pour faire l’ensemble des deux albums. Je me suis fait aider par mon fils ainé, qui est Parisien et qui a été à l’association France-Louisiane (avenue Reille à Paris) qui a une belle bibliothèque de 600-800 ouvrages sur la Louisiane. Mon fils y a recherché de l’iconographie, des ouvrages parlant de la Louisiane de cette époque. J’ai eu aussi l’occasion de faire venir des bouquins de la bibliothèque de Bâton Rouge par le prêt-inter (des grandes bibliothèques municipales ont des accords entre elles pour faire venir des ouvrages de l’étranger). Il y a aussi eu des rencontres importantes : j’avais par exemple téléphoné à la directrice de l’antenne Martinique du conservatoire botanique des Antilles françaises pour avoir des renseignements sur le Campêche (arbre tropical)... pour avoir des renseignements sur la forme des feuilles... Cette recherche c’est pas du tout une recherche d’historien. C’est une recherche pour pouvoir rêver dans quelque chose de vraisemblable, de cohérent, pour pouvoir me piéger à ma propre histoire. Comme le curé de la paroisse St Charles qui a existé. Il a laissé quelques écrits, quelques traces, quelques aquarelles. C’est assez émouvant d’avoir cette matière, d’être tout près des gens. C’est ce lien dont j’ai besoin dans mes histoires."

-"Le titre de l’album « Bois-Caïman » fait référence à une scène qui mélange à la fois de l’onirisme et une certaine violence, comment vous est-elle venue ? Il y a une ellipse à ce niveau là, il y a un arbre, il y a de la pluie... Et à chaque fois qu’il y a de la pluie chez Bourgeon, il se passe quelque chose d’important !"

- "Bois-Caïman, c’est un des éléments fondateurs de la révolte d’Haïti, la révolte de Saint-Domingue à l’époque. Ça c’est passé, selon les historiens, entre le 14 et le 21 août 1791. Il y a de grandes polémiques d’historiens sur cette histoire. D’abord, personne n’y a assisté : on n’a aucun témoin direct. Le témoin le plus proche est un médecin qui a assisté à l’interrogatoire d’un des esclaves qui était à cette révolte et qui l’a relatée deux ans après l’événement. On a ensuite deux autres témoins un peu plus lointain, mais qui n’ont pas assisté à la cérémonie non plus. Ils sont des témoins de deuxième catégorie. Il y a ensuite une grande polémique d’historiens sur l’endroit exact où ça c’est situé. Est-ce que ça a vraiment eu lieu ? Moi j’ai fait le choix de garder ce qui est le plus cher au cœur des Haïtiens. La vérité, on ne la saura jamais. Pour beaucoup d’Haïtiens, ça c’est passé au Bois-Caïman ...

Un ancien missionnaire haïtien m’a donné des photos de cet arbre et un article relatant que l’arbre sous lequel aurait eu lieu la cérémonie a été coupé dans les années 1920 ou 1930 par un caporal. Il était furieux parce qu’il avait vu des lumières dans l’arbre ; il a tiré un coup de fusil, il a du recevoir un objet en échange sur la tête. Il est revenu le lendemain et ils ont coupé l’arbre. Les gens n’étaient pas contents parce que c’était un arbre sacré, ils l’ont remplacé. Et c’est cet arbre là que j’ai dessiné : il était au même endroit et j’ai vraiment conservé sa silhouette. Le texte « Le serment de Boukman » est un texte qu’on retrouve régulièrement. J’ai mis le texte tel qu’il est généralement reconnu."

-"L’actualité, le quotidien, ne semblent pas vous intéresser vraiment. Est-ce vrai ?"

- "Non. Je ne pense pas que ce soit tout à fait exact. Les sujets qui me préoccupent sont des sujets actuels. Pour faire plus simple, je pense que tout historien, ne parle jamais du passé qu’en fonction de son présent, de l’époque dans laquelle il est. Je pense que quand on lit Michelet, on lit un historien de son époque, du 19e. Quand on lit Froissart, on lit un chroniqueur du Moyen-âge. Et ces gens là analysent les choses en fonction de leur savoir, de leurs connaissances (qui peuvent être liés à l’archéologie), mais aussi de leurs préoccupations. Quand on traite au Moyen-âge de l’antisémitisme, de la découverte du crépuscule ou de la sécurité dans les villes, on est quand même dans des problèmes actuels. Et quand on traite du métissage, on est dans des problèmes actuels. J’ai eu la chance, si l’on peu dire, de découvrir ou redécouvrir, en tout cas de pouvoir approfondir la traite négrière et l’histoire de nos colonies au sens large du terme, c’est-à-dire des colonies françaises, mais aussi des Etats-Unis d’Amérique. Ce sont des sujets d’actualité : tout le monde sait comment se passait la relation entre Blancs et Noirs, aux Etats-Unis, au moment où je suis né (en 1945). En France, la décolonisation est très récente."

-"Le métissage, le racisme... Cette fois, vous prenez vos lecteurs à contre pied avec cette héroïne sudiste..."

- "Oui sudiste, qui a une bonne éducation de petite fille de planteur, même si son père est médecin. Finalement on a l’impression que c’est sa mère qui est plus humaniste que son père médecin. Espagnole : la Louisiane a été pendant un peu plus d’un demi-siècle sous gouvernement espagnol. Elle est partagée entre ces deux approches. On sent que sa mère a été proche d’Isa. Alors que partout ailleurs, elle a entendu dire beaucoup de mal de cette bisaïeule. Elle n’était pas aimée ; elle avait quand même eu le front d’offrir la Case de l’oncle Tom pour la naissance de Nano... A l’époque où le livre est sorti, ça a quand même fait l’effet d’une petite bombe. Zabo arrive donc pleine de préjugés contre cette bisaïeule, dont elle ne sait rien que le mal qu’elle en a entendu dire. C’est la confrontation entre les deux personnages qui m’amuse, parce qu’elles ont toutes les deux du tempérament."

-"On le voit, il y a beaucoup d’action dans ce premier tome. La scène de la traversée du pont... La découverte des armes avec cette précision que vous avez pour nommer les armes : le coup de mettre de la poudre ou pas et qui fait toute la différence entre la vie et la mort."

- "Je m’étais rapprochée d’un club de tir d’armes anciennes, pour pouvoir rencontrer des collectionneurs, des gens et tester les choses... C’est le siècle jusqu’où a vécu Isa ; elle a connu les avancées technologiques. Elle est née sous Louis 15, mais elle a connu les premières montgolfières, les premiers trains (il y avait déjà deux grandes lignes de chemin de fer en Louisiane à cette époque), les premiers vapeurs (le premier, je crois, date de 1811), beaucoup d’historiens disent que la guerre de Sécession est la première guerre moderne (un brouillon de la guerre de 1914 avec les tranchées, les canonnières et les cuirassés), les premières armes à répétition (avant on les remplissait par la gueule). J’ai eu comme ouvrage de référence sur la guerre de Sécession : l’ouvrage de McPherson, un ouvrage assez récent et très complet que j’ai beaucoup aimé. Tout ça est passionnant et j’ai essayé, toujours dans cette idée d’élasticité du temps, de rétablir des choses chronologiquement. Je trouve que c’est très amusant de constater que quand on ne réfléchit pas trop « Les fleurs du mal » : fin 19e, parce que c’est moderne, c’est contemporain... Et elle le cite. Ce n’est pas pour faire étalage de connaissances. Le manifeste du parti communiste est écrit. Et bien sûr le lien avec Laffite est merveilleux. On ne pouvait pas l’éviter. A la Nouvelle Orléans, j’avais pris quelques photos de la forge Blacksmith, qui se trouve juste à côté de la maison d’Isa, rue Bourbon. C’est marrant, on a vraiment l’impression de toucher l’Histoire."

Jean Laffite en 1873

-"Pour prendre un peu de hauteur : qu’est-ce que ça fait de se retrouver comme ça, avec un nouvel album, en 2009-2010 ? Est-ce que vous vous sentez bien dans l’univers de la BD actuel ?"

- "Je me sens un peu atypique de toute façon. Mais je crois que tout le monde l’est... Plus globalement, et ça rejoint le thème du bouquin, j’ai vraiment cette idée qu’on est plus de 6 milliards d’individus donc pas un n’est semblable à l’autre. Pour moi c’est une richesse. Pouvoir dire à quelqu’un qu’il est unique, c’est quand même le plus beau cadeau qu’on peut lui faire."

-"Vous continuez votre chemin, mais la BD a évolué..."

- "Oui, la BD a évolué. J’aime bien aussi la BD actuelle : les Satrapi, Sfar... font des choses très bien. Pas tous, pas tout le temps. Ce n’est pas ma BD. Alors, ce que je regrette, et ce n’est pas lié aux gens qui l’a font, c’est lié au monde de l’édition : maintenant le livre est un produit. On demande de le renouveler de plus en plus vite, de le garder de moins en moins longtemps, de ne surtout pas avoir de stock. Donc on préfère quand un ouvrage s’est vendu entièrement, ne pas le rééditer... On demande à des auteurs de travailler vite, certains le font très bien, d’autres beaucoup moins bien, d’autres de manière parfaitement ennuyeuse. Ça empêche ceux qui voudraient travailler comme moi de le faire. A qui donnera-t-on les moyens de travailler six ans pour faire un bouquin ?"

-"Finalement Les passagers du vent, depuis vingt-cinq ans, se sont vendus à presque 3 millions d’exemplaires. Qu’est-ce que ça vous fait ?"

- "En fait, on est arrivé à environ un million par titre en langue française. Il y a eu pas loin de dix-huit traductions."

Une illustration de "La petite fille de Bois-Caïman"

-"Le redémarrage des « Passagers du vent » est une très bonne nouvelle. Mais il y a toute une nouvelle génération qui ne vous connaissait pas à conquérir. Cela vous fait-il peur ?"

- "Oui et il semblerait qu’on est accroché un nouveau public et ça c’est sympathique ! 12 bis : c’est aussi une aventure et ça fait partie des choses que j’aime bien. Quand j’ai aimé Casterman, c’était l’époque de (A suivre) où il y avait une équipe de rédaction, on se connaissait : Jean-Paul Mougin, Bernard Ciccolini, Joëlle Faure... C’est vraiment une époque que j’aimais bien, les auteurs on les rencontrait : « voilà Tardi qui vient livrer des planches ! » J’ai toujours eu cette nostalgie de la presse enfantine. Mougin venait de Pif Gadjet, ainsi que Bernard Ciccolini. Ensuite, c’est devenu autre chose, avec des problèmes d’édition, des problèmes économiques... Là, chez 12 Bis, le fait d’être de nouveau dans une petite équipe, on a tout de suite trouvé un moyen de fonctionner, basé sur la confiance, pas sur la contrainte, ni sur le piège du contrat. Et bien moi j’adore ça ! J’ai trouvé quelqu’un qui a eu l’intelligence de me laisser ma liberté !"

AUTEURS 

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source