retour article original

lundi 24 avril 2017
Vous êtes ici Accueil Informations internationales Afrique
Le Monde, 18 juin 2012

Afrique : La "berbétité" des Etats du Maghreb

par Amar BEN TAHAR et Inès EL-SHIKH


Des rebelles du MNLA au Mali

En avril 2007, François Hollande, alors premier secrétaire du PS, au cours d’une rencontre avec le Réseau citoyen des associations franco-berbères, exprimait son "respect pour ce que [les Berbères] sont, pour ce qu’ils portent et pour ce qu’ils exigent". Etre-porter-exiger : cette formulation résume bien l’essence du combat des Berbères (ou Imazighen -Amazigh au singulier-, selon la terminologie endonyme) qu’ils soient en France ou ailleurs : affirmer leur existence, avoir conscience de l’héritage multimillénaire qu’ils portent (nous sommes en l’an 2962 du calendrier amazigh) et exiger la liberté de l’exprimer. "Des demandes républicaines [...] fondées sur ce qui nous rassemble et non sur ce qui nous divise", comme le précisait François Hollande.


François Hollande

Cinq ans plus tard, en 2012, c’est pas moins de trois personnalités d’origine amazighe qui figurent dans le gouvernement Ayrault (Belkacem, Benguigui, Arif). Une rupture avec Nicolas Sarkozy dont la méconnaissance de cette communauté pourtant bien implantée en France avait de quoi interpeller au vu du temps qu’il a consacré à parler de l’immigration maghrébine et à entreprendre des actions militaires et stratégiques dans la région nord-africaine. La relation de la France avec les Imazighen est bien entendu un enjeu stratégique étant donné l’interdépendance des deux parties. Néanmoins, c’est surtout au sein des nations nord-africaines que le devenir de la question amazighe se joue chaque jour. Justement, dans ces pays, qu’en est-il ?

Najat Vallaud-Belkacem

Tunisie : De Bourguiba à Marzouki, un négationnisme qui perdure

La Tunisie est de loin le pays maghrébin le plus touché par le recul de l’amazighité (berbérité). Les estimations précises manquent, mais on évalue à moins de 2 % la population parlant encore le tamazight (la langue amazighe) alors que la plupart des Tunisiens sont d’origine amazighe, souvent sans le savoir -une minorité amazighophone et une majorité désamazighisée. A l’origine de cette déculturation, la politique d’exclusion basée sur l’idéologie bourguibienne, un mélange de kémalisme et de panarabisme nassérien. Les Imazighen furent pour Bourguiba l’équivalent des Kurdes et des Arméniens pour Attatürk : des indésirables à la construction d’une république "moderne". Hélas, en l’absence de régions dissidentes fortes à l’image du Rif au Maroc ou de la Kabylie en Algérie, cette politique d’exclusion ne laissa aucune chance aux Imazighen. Les années Ben Ali s’inscrivirent dans la continuité des pratiques d’ostracisation. Le rapport de 2009 du Comité sur l’élimination des discriminations raciales des Nations Unies fait un constat inquiet de la façon dont les autorités tunisiennes traitent les Imazighen. Notamment, on y lit que "le Comité reste préoccupé par certaines informations faisant état de pratiques administratives interdisant au registre de l’Etat civil des prénoms amazighs. [...] les Amazighs n’ont pas le droit de créer des associations à caractère social ou culturel [...], sont empêchés de préserver et d’exprimer leur identité culturelle et linguistique en Tunisie".

Manifestation pour la reconnaissance du tamazight en Tunisie, en décembre 2011

La révolution de 2011 aurait pu offrir aux Imazighen une nouvelle chance, mais les nouvelles autorités sont tout aussi farouchement opposées à l’amazighité que les anciennes. Le président Marzouki a déclaré que les Imazighen devraient se considérer comme Arabes (et donc laisser tomber leurs revendications -étrange position pour un "militant des droits de l’homme"), le ministre de la Culture, Mabrouk, a déclaré que l’amazighité était "exogène à la Tunisie" (signifiant ainsi aux Imazighen tunisiens qu’ils sont de fait des étrangers) et le ministre des Affaires étrangères, Abdessalam, a déclaré que le Maghreb était arabe d’un point de vue "culturel, civilisationnel et géographique" (faisant fi des dizaines de millions d’Imazighen qui y vivent). L’Assemblée chargée d’écrire la nouvelle constitution se refuse à y faire figurer l’amazighité ; les versions préliminaires ne reconnaissent que l’identité "arabo-musulmane" et ne consacrent aucun statut officiel au tamazight. L’amazighité est exclue des médias, de l’éducation, des programmes culturels et même du palais présidentiel où les représentants n’ont jamais été reçus. Comble du rejet, alors que l’enseignement du tamazight est exclu des écoles, dès la rentrée prochaine les lycéens tunisiens auront des cours de turc. La Tunisie agit ainsi de façon contraire à plusieurs conventions et déclarations internationales qu’elle a ratifiées : la Déclaration universelle des droits de l’Homme, la Convention pour l’élimination de toutes les formes discrimination et la Déclaration des droits des peuples autochtones.

Une Amazighe tunisienne

Libye : Les Imazighen sortent de l’étau de Kadhafi

Aux antipodes du déni tunisien se trouve la Libye, le pays où incontestablement la réintroduction du fait amazigh enregistre l’évolution la plus spectaculaire ces derniers mois. Après quarante-deux ans de pouvoir de Kadhafi dont la haine des Imazighen se traduisait par une répression violente (le seul fait de parler tamazight en public menait en prison), les changements se sont opérés dès les premiers jours de la révolution. Une chaîne de télé amazighe était créée dès avril 2011, les publications écrites en tamazight se multiplient et dès le retour à l’école les enfants des régions amazighes recevaient des cours de langue. A l’approche des élections, les affiches électorales bilingues arabe-tamazight sont monnaie courante. La situation est pourtant loin d’être idyllique, le Conseil national de transition (CNT) et le gouvernement provisoire ayant affiché une certaine réticence envers une reconnaissance complète : le premier ministre, Al-Keib, n’a nommé aucun Amazigh dans un poste ministériel et la constitution temporaire ne reconnaît qu’un statut de langue de minorité au tamazight au lieu de langue officielle. Mais le réel sujet d’inquiétude concerne le traitement réservé aux Imazighen nomades, les Touaregs. Victimes d’exclusion sociale et économique, leurs revendications ne sont pas écoutées par les autorités. Une situation potentiellement explosive pour la région entière, où seule la résolution pacifique de la question touarègue par une participation au projet national peut mener à la stabilité. En effet, un scénario "à la malienne" n’est pas à exclure s’il n’est pas porté plus d’attention au Fezzan, la région désertique du Sud, où l’on parle déjà d’autonomie comme d’une solution au dédain du CNT.

Un linceul aux couleurs imazighen sur un drapeau libyen

Algérie : Un printemps amazigh en veille depuis trente ans

Le "Printemps Amazigh" est le nom donné aux soulèvements populaires qui débutèrent, en mars 1980, en Algérie, lors desquels les Imazighen exigeaient l’obtention de droits civiques. Ce "réveil" s’opérait après plusieurs décennies d’arabisation forcée par le parti unique FLN (tout autant inspiré que Bourguiba par le panarabisme), qui allèrent jusqu’à faire venir des contingents entiers d’enseignants venus d’Egypte, du Liban et de la Syrie pour dispenser des cours d’arabe dans les écoles. La conscience populaire amazighe en Algérie doit pour beaucoup aux intellectuels et artistes - en particulier originaires de Kabylie -qui endossèrent la responsabilité morale d’incarner la résistance pacifique. Comme résultat de cette lutte, l’Algérie fut le premier pays maghrébin à reconnaître officiellement, en 2002, le tamazight, grâce à un amendement constitutionnel qui lui confère le statut de langue nationale. Les autorités continuent malgré tout à entraver la plénitude de l’expression culturelle, puisque l’enseignement du tamazight est loin d’être généralisé et qu’il reste confiné à quelques districts (excluant notablement les régions touarègues du Sud, histoire d’introduire une fracture en évitant que les Kabyles et les Touaregs n’avancent en parallèle et forment un réel front d’opposition).

Un Touareg prépare le thé en Algérie

Maroc : L’aboutissement d’un combat

S’il est un pays où l’amazighité se porte relativement bien, c’est le Maroc. Il n’en a pas toujours été ainsi. Depuis l’avènement de Mohammed 6, les Imazighen ont trouvé un interlocuteur plus attentif à leurs doléances ; on doit cependant préciser que ces droits octroyés par la volonté royale ont été obtenus de haute lutte par le mouvement culturel amazigh et ce en dépit de l’hostilité affichée de tous les partis politiques, en tête le parti nationaliste Istiqlal, aux commandes du pays pendant toute l’ère Hassan 2, celle de la répression la plus absolue de l’amazighité. Grâce aux travaux scientifiques, l’élite intellectuelle amazighe a patiemment démonté une à une les contre-vérités de la propagande d’Etat. Pas étonnant donc que l’un des premiers pas des autorités vers une réintégration de l’amazighité fut la fondation d’une institution académique, l’Institut royal de la culture amazighe. La Constitution algérienne reconnaît le tamazight comme une langue nationale ; en 2011, le Maroc va plus loin : l’amazighité est citée comme composante essentielle de l’identité marocaine et le tamazight est langue officielle au même titre que l’arabe. En clair, le Maroc est le seul pays dont les institutions assument ouvertement l’identité originelle, à l’image de son souverain qui explique son refus de nier plus longtemps les droits amazighs : "Je suis moi-même à moitié berbère. Ce serait donc renier une partie de ma culture et de mes gènes."

Mohamed 6

Toutefois, le sabotage politique demeure une réalité. En avril 2012, Fatima Tabaamrant, une députée de l’oppositon, s’exprime en tamazight au Parlement ; la réaction des autres députés -surtout des membres des partis notoirement réfractaires aux avancées de l’amazighitude comme l’Istiqlal ou le PJD- est pour le moins surprenante : ils la raillent ouvertement, puis dévient le débat parlementaire en cours en une série d’indignations sur son outrecuidance d’avoir parlé en tamazight. Et c’est aussi la politique qui entrave aujourd’hui le processus en cours de standardisation du tamazight à partir des variantes régionales, en poussant à des choix plus politiques (et peu équitables) que scientifiques. Comme quoi si les militants ont inspiré les lois, les lois ont encore à inspirer les comportements.

Amar BEN TAHAR et Inès EL-SHIKH

Un berbère au Maroc

AUTEURS 

  • Amar BEN TAHAR et Inès EL-SHIKH

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source