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RIA Novosti, 11 juillet 2012

Histoire : En 1812, la Russie crée son service de renseignement

par Iouri KRAVTCHINSKI


Scène de la bataille de Smolensk, le 17 août 1812

En 2012, la Russie se prépare à célébrer le bicentenaire de la victoire sur la Grande Armée de Napoléon Ier. Mais un autre événement marquant s’est également produit en 1812 : la campagne de Russie (la Guerre patriotique) a contribué à la création d’un service sans lequel la sécurité de l’Etat est désormais inimaginable aussi bien en temps de paix qu’en temps de guerre. Il s’agit de la création du service de renseignement militaire de l’Empire russe. En se préparant à la guerre contre Napoléon Bonaparte, la Russie a mis en place un organisme autonome chargé de cette activité.


Napoléon Bonaparte

Mikhaïl Barclay de Tolly, ministre russe de la Guerre entre 1810 et 1812, a convaincu l’empereur Alexandre Ier de la nécessité de créer un service de renseignement militaire pour fournir en permanence aux hauts responsables militaires russes des informations sur l’ennemi. Deux ans avant le début du conflit, M. Barclay de Tolly a entériné le projet de la Chancellerie particulière près du ministre de la Guerre. La chancellerie était effectivement un organisme top secret. Dès le début de 1812, elle a commencé à fonctionner activement sous la direction du colonel Arseni Zakrevski. Les activités de la chancellerie se répartissaient en quatre axes : le service de renseignement stratégique collectait des informations à l’étranger, le service tactique se renseignait sur l’armée ennemie près de la frontière russe, le contre-renseignement militaire était chargé de neutraliser les espions français dans la zone frontalière et d’induire l’ennemi en erreur. Un département à part avait pour mission d’analyser les informations collectées et de présenter des prévisions au ministre de la Guerre et à l’empereur russe.

Mikhaïl Barclay de Tolly

Le ministre de la Guerre sélectionnait personnellement les cadres de la chancellerie. La mission la plus complexe, le poste d’agent militaire auprès de l’ambassade russe à Paris (fonction similaire aux futurs attachés militaires) a été confiée à Alexandre Tchernychev, officier des chevaliers-gardes (unité de cavalerie de la Garde impériale russe). Le général Barclay de Tolly a pu déceler dans ce vaillant officier de la Garde impériale, grand amateur de boissons alcoolisées et coureur de cotillon, un espion doué. A Paris, Alexandre Tchernychev s’est servi de son masque de vert-galant pour acquérir la réputation d’habitué des bals mondains et des bringues d’officiers. Il soutirait des informations aux militaires et aux épouses des maréchaux français, et son tableau de chasse s’adornait notamment de la sœur de Napoléon Ier, Pauline Bonaparte. Mais ses sources d’information ne se limitaient pas à des entretiens privés et officieux. L’agent militaire russe a tissé tout un réseau d’informateurs dont il recevait des copies de documents secrets du gouvernement français. Avant le début de la Campagne de Russie, Alexandre Tchenychev a réussi à déjouer la vigilance de la police française et est rentré à Saint-Pétersbourg en ramenant avec lui des documents secrets. Il a terminé sa carrière au sommet de la hiérarchie militaire (il fut ministre de la Guerre de 1827 à 1852), et a été élevé à la dignité princière et a présidé le Conseil d’État et le cabinet des ministres russes de 1848 à 1856.

Alexandre Tchernychev

Parallèlement à la mission d’Alexandre Tchernychev, d’autres officiers russes ont été nommés agents militaires à l’étranger. Ainsi, les capitaines du régiment Préobrajenski de la Garde impériale russe, Pavel Brozine et Grigori Orlov, sont respectivement partis pour Madrid et pour Berlin, et le lieutenant du régiment Vladimirski, Pavel Grabbe, a été en poste à Munich. Ces premiers représentants du renseignement militaire russe ont alors bâti un réseau fiable d’informations sur la préparation de la Campagne de Russie. Après le déclenchement des hostilités, les officiers ont repris leur carrière au sein de l’armée. Pavel Brozine a fini par être promu général et aide-de-camp de l’empereur. Le colonel Grigori Orlov n’est jamais devenu général : il a été grièvement blessé lors de la bataille de la Moskova (août 1812) et a quitté l’armée pour des raisons de santé. Pavel Grabbe a participé à toutes les guerres menées par la Russie au 19e siècle. Il a été élevé à la dignité comtale, promu général de cavalerie et nommé membre du Conseil d’État de l’Empire russe.

Pavel Grabbe

Le service de contre-renseignement au sein de la Chancellerie particulière était l’apanage de Iakov (Jacques) de Sanglin, d’origine française. Il n’avait que dix subordonnés (des fonctionnaires et des officiers à la retraite), mais son service a réussi à démanteler le réseau français d’espionnage dans la zone frontalière. En démasquant un espion, on l’interrogeait et on le passait par les armes. Après le déclenchement de la guerre, les employés du département de Jacques de Sanglin pénétraient sur le territoire occupé, faisaient des prisonniers de guerre pour les interroger et éliminaient les collaborateurs. Après la guerre, Jacques de Sanglin a repris son métier initial et a enseigné le français à l’Université de Moscou.

Le renseignement tactique était coordonné à la Chancellerie particulière par Pavel Tchouïkevitch. Or, son activité principale était celle d’analyste, et c’est à ces fins qu’il avait été enrôlé par M. Barclay de Tolly. Au moment de la nomination de ce dernier au poste de ministre de la Guerre, Pavel Tchouïkevitch avait déjà quitté l’armée et était un homme de lettres et un traducteur célèbre en Russie. En très peu de temps, le lieutenant-colonel Tchouïkevitch réussit à déterminer avec précision la composition de la Grande Armée et son ordre de bataille. Il devina la future tactique de l’ennemi et mit le doigt sur ses points faibles. En se basant sur ses conclusions, il rédigea une note analytique et la soumit au ministre de la Guerre et à l’empereur russe. La note décrivait les démarches stratégiques et tactiques de l’armée russe pour déjouer l’agression française. Elle formulait pour la première fois les étapes de la mise en place d’une guérilla. "La terre doit brûler sous les pieds des Français", c’est en ces termes que le lieutenant-colonel Pavel Tchouïkevitch expliquait la nécessité d’une guérilla. Après le début de la guerre, il est d’ailleurs parti ravager les arrières de la Grande Armée à la tête du premier détachement de guérilla cosaque. Par la suite, il a été nommé chef de l’état-major du corps volant de cosaques commandé par le général M. Platov et a dirigé la Chancellerie particulière. Il a terminé sa carrière militaire en tant que général et chef de l’état-major du corps d’armée détaché d’Orenbourg, au sein duquel il a déployé des réseaux d’espionnage en Perse et en Afghanistan.

L’armée napoléonienne en retraite traverse la Berezina, en novembre 1812

Après la Guerre patriotique de 1812 et étant donné le nombre croissant de pays dans lesquels la Russie se livrait à l’espionnage, ainsi que le changement de la situation politique et sociale en Russie, la Chancellerie particulière a subi plusieurs réorganisations. Mais quel que fût le nom du principal organisme de renseignement militaire russe (Administration du quartier-maître général de la suite de sa Majesté impériale, Département du quartier-maître général de l’Administration principale de l’Etat-major général de sa Majesté impériale, Département des enregistrements de l’Etat-major de l’Armée rouge, Direction générale des renseignements (GRU) de l’État-major des forces armées soviétiques, Direction générale des renseignements (GRU) de l’État-major des forces armées russes), les principaux axes de ses activités, définis par le général M. Barclay de Tolly, sont restés pratiquement inchangés.

Iouri KRAVTCHINSKI

Le siège du GRU, à Moscou

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