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La Presse, 28 septembre 2012

Corruption : Gérald Tremblay et la mafia de Montréal

par Karim BENESSALEH


Le père de la mafia italienne à Montréal, Nicolo Rizzuto, est assis au bout de la table et Francesco Catania, fondateur de Frank Catania et associés, se trouve à sa gauche

Le maire de Montréal, Gérald Tremblay, estime qu’il est « profondément inacceptable » que la Gendarmerie royale du Canada (GRC) n’ait pas transmis aux autres corps policiers les images révélatrices diffusées cette semaine. On y voit notamment des entrepreneurs en construction connus, qui ont obtenu des centaines de millions en contrats de la Ville de Montréal, donner de l’argent comptant à la mafia.


Canada

« Lorsque j’ai vu les images à la télévision, comme citoyen, comme maire de Montréal, j’ai été profondément choqué, a-t-il déclaré aujourd’hui en point de presse dans les bureaux de la Communauté métropolitaine de Montréal. On aurait dû avoir accès à cette information bien avant. Toutes ces allégations qu’on entendait, ces ouï-dire étaient connus. Quand on voit ça à la télévision, on se demande comment il se fait qu’on ne bouge pas plus rapidement. » Le maire souhaite que l’Assemblée nationale soit convoquée le plus rapidement possible, en session extraordinaire s’il le faut, pour corriger les failles de la loi contre la fraude dans l’industrie de la construction. Plus tôt en matinée, le ministre responsable de la métropole, Jean-François Lisée, a annoncé qu’une nouvelle loi sera déposée peu après la reprise des travaux, le 30 octobre 2012. Il a dit espérer qu’elle serait adoptée avant Noël. « Les maires auront un nouveau cadre légal qui va les extraire des dilemmes éthiques dans lesquels ils sont en ce moment », a expliqué le ministre Lisée, en point de presse. Dans l’intervalle, a-t-il promis, le gouvernement Marois va permettre aux municipalités « une souplesse maximale » pour retarder l’adjudication des contrats qui leur semblent douteux. « Il y a une question très épineuse dans laquelle sont plongés les maires : c’est cette question des contrats qu’ils doivent consentir à des entreprises qui ne sont pas au-dessus de tout soupçon. C’est une situation éthique intolérable pour ces maires et pour le gouvernement du Québec. » L’annulation de ces contrats « ne sera peut-être pas possible dans tous les cas », a-t-il cependant prévenu.

Gérald Tremblay

Le maire de Montréal a salué cette annonce, qu’il a qualifiée d’« excellente nouvelle ». En point de presse, peu après, il a dit qu’il avait « les mains liées » par le cadre légal actuel, qui l’oblige à accorder les contrats au soumissionnaire qui offre le prix le plus bas. « Je sais qu’on vit dans une société de droit, où il y a une présomption d’innocence. Mais je suis très mal à l’aise, maintenant. Quand on voit ce qu’on a vu hier (à la télévision), l’innocence a ses limites... » Si son administration avait pris connaissance plus tôt de ces images, tournées en 2004 et 2005, « la loi 35 aurait été adoptée à ce moment-là », a-t-il assuré. Il s’est dit une seconde fois « choqué », cette fois parce que la Gendarmerie royale du Canada n’a pas transmis cette information à la Sûreté du Québec et à la police de Montréal. « Il me semble qu’entre partenaires, on aurait pu donner cette information à la Sûreté du Québec et au Service de police de la Ville de Montréal. Je ne comprends pas, je suis profondément choqué que ce ne soit pas fait. » En ce qui concerne la « souplesse maximale » qu’a promise le ministre Lisée, le maire ignore quels contrats pourraient être annulés d’ici à l’adoption de la nouvelle loi. « Je ne sais pas. On ne donne pas des contrats pour le plaisir de les donner. S’il n’y a pas d’urgence, on peut les retarder jusqu’à ce qu’on ait les dispositions nécessaires. » Peut-il refuser d’adjuger des contrats ? ont insisté les journalistes. « De façon légale ? Non. De façon morale ? Oui. Mais qu’est-ce qu’on fait pour l’urgence, la sécurité et la qualité de vie de nos citoyens ? C’est ça, le dilemme que nous avons. » Il a assuré que son parti, Union Montréal, n’a pas « les mains sales », malgré les controverses qui ont frappé son entourage, notamment l’arrestation de son ex-bras droit, Frank Zampino. « La réponse, c’est non. Il n’y a jamais eu une plainte sur Union Montréal. S’il y a des personnes dans mon entourage qui ont abusé de ma confiance, que la justice suive son cours. Pour moi, pour l’institution que je représente, l’intégrité, c’est fondamental. »

Frank Zampino

Les deux partis de l’opposition à l’hôtel de ville de Montréal ont tourné en dérision la sortie du maire. « Encore une fois, le maire de Montréal se cherche des excuses, a affirmé Louise Harel, chef de Vision Montréal. Je dirais que c’est un pattern dans le cas du maire de Montréal, de prétendre après coup qu’on aurait dû l’en informer. Nous avons à tellement de reprises tenté de sonner l’alarme sur cette situation. C’est lui qui n’a pas voulu le savoir. » La chef de l’opposition officielle a rappelé que son parti avait proposé, en 2011, une motion demandant que le Service de police de la Ville de Montréal soit associé à l’adjudication des contrats de la Ville. « La majorité, avec l’appui du maire, a voté contre cela. » Même son de cloche du côté du chef de Projet Montréal, Richard Bergeron, qui estime que le maire « aurait dû le savoir depuis longtemps ». « Une fois de plus, Gérald Tremblay nous dit qu’il est tombé des nues. Ce ne serait même pas admissible, pour un simple citoyen qui est un tant soit peu informé de ce qui s’est passé au Québec depuis quatre ans, de dire qu’il ne savait pas, qu’il a été surpris de ce qu’il a vu hier. » Il a brandi un organigramme que Jacques Duchesneau aurait proposé au maire Tremblay en septembre 2009. Il suggérait notamment que le Service de police de la Ville de Montréal filtre l’attribution de tous les contrats par l’intermédiaire d’un « commissaire à l’intégrité politico-administrative ». « Le maire de Montréal a ça en main depuis quatre ans. Il a refusé de le mettre en oeuvre », a déclaré M. Bergeron. Il nie le fait que la Ville soit liée par la fameuse règle qui l’oblige à accorder les contrats aux entreprises qui offrent le plus bas prix. « Le mois dernier, le maire a annulé deux contrats aux entreprises de Tony Accurso et un autre contrat à Terramex. C’est bien la preuve qu’il pouvait le faire. » Les deux entreprises ont toutefois envoyé des mises en demeure à la Ville, qu’elles menacent de poursuites, ont signalé les journalistes. « Que Tony Accurso poursuive la Ville de Montréal, et qu’on se retrouve en cour ! a répliqué M. Bergeron. Si cela avait été fait il y a deux ans, on n’en serait pas là aujourd’hui. La menace d’être poursuivi par Tony Accurso, mais c’est la meilleure chose qui pouvait arriver à la Ville et aux contribuables montréalais ! »

Karim BENESSALEH

Tony Accurso

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