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jeudi 23 mars 2017
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La Presse, 2 octobre 2012

Corruption : Un monde qui s’écroule

par Yves BOISVERT


Un chantier à Montréal

Gérald Tremblay ne partira pas. Il est bien trop tard. Il ne peut plus être un maire le moindrement crédible. Mais démissionner serait une sorte d’aveu. Alors il s’accrochera. « Ce ne sont que des allégations, attendons. » Si la Commission a choisi Lino Zambito comme narrateur principal, c’est parce qu’elle a des preuves pour appuyer ces allégations. Mardi 2 octobre 2012 au matin, cependant, tout ça n’est pas « prouvé » juridiquement parlant... Sauf que ça recoupe tellement d’informations déjà publiées que c’est hautement crédible.


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Jour après jour, pendant un an, on verra donc le maire de Montréal agoniser politiquement. Pathétiquement. Nous verrons, en même temps que lui, l’exposé détaillé de la pourriture municipale. Il verra sur quoi était fondée son organisation politique : il a été élu grâce à l’argent du crime et de la corruption. Il dira : pas moi, je n’ai rien fait ! Ce sera vrai. Il n’a rien fait. Il dira : le Directeur général des élections ne nous a jamais rien reproché ! Comme si le Directeur général des élections était capable de la moindre pugnacité.

Gérald Tremblay

Ce système, bien des gens faisaient mine de l’ignorer comme une légende urbaine. Ou l’acceptaient comme une fatalité. Une fatalité utile : une « machine électorale », ça ne s’achète pas chez Canadian Tire. C’est bien, se faire fournir une organisation et de l’argent recueilli « légalement ». Benoit Labonté, ex-candidat à la mairie, prétend avoir parlé à M. Tremblay d’un système de ristourne avant 2009. « En politique municipale à Montréal, c’est juste de ça », aurait dit le maire, impuissant, selon Benoit Labonté. Le maire nie. Avec le recul, avouons que ça colle assez bien au laisser-faire de l’administration actuelle. Tout ce système pour empêcher la concurrence et gonfler les prix est en place depuis tellement d’années. Jacques Duchesneau en parlait en 1998, de ce cartel mafieux de la construction à Montréal. Songez que, d’après Lino Zambito, Vito Rizzuto lui-même arbitrait des querelles entre constructeurs italiens ! Le parrain qui règle les chicanes de contrats pour un rond-point ! Il faut que ce soit important. Il faut surtout que chacun se soumette à son autorité et à sa loi... Tout existe depuis longtemps, mais là, d’un seul coup, on voit ce monde s’effondrer. Ce n’est pas la fin de la corruption. C’est la fin d’un système qui a régné sur Montréal pendant trente bonnes années. Il a si bien régné que les corrupteurs et les corrompus ont pris leurs aises. Ont été de moins en moins prudents. Quand « tout le monde » sait quels sont les ingénieurs véreux, combien il faut leur donner, quand des employés municipaux se promènent en Corvette, quand des constructeurs posent fièrement à côté du parrain chez Catania, c’est que ce système est simplement... « les affaires ». Les gens ont commencé à être un peu plus gênés quand il y a eu des reportages... Puis, l’escouade Marteau... Certains ont levé les feutres au bon moment. Les prix se sont mis à baisser à Montréal, comme par magie. En même pas deux jours de témoignage, Lino Zambito nous a dit que les travaux publics, à Montréal, étaient gérés par des employés corrompus ; que la mafia contrôlait tout le système : en établissant les règles de la non-concurrence, en réglant les chicanes entre entrepreneurs et en collectant une taxe de 2,5 % ; que les factures étaient systématiquement gonflées en exagérant les coûts des matériaux et en donnant des suppléments bidon ; et que le parti au pouvoir touchait une partie des profits de ce stratagème criminel. Collusion, corruption, crime organisé, financement politique illégal. Ça fait le tour ! C’est loin d’être terminé, puisque les procureurs doivent développer leur preuve. Mais déjà, avec ces quelques heures de témoignage, on voit un monde s’effondrer, simplement du fait d’avoir été exposé à la lumière du jour. Une lumière que Gérald Tremblay a toujours refusé d’allumer. On peut même dire qu’il l’a éteinte, parce que ça faisait son affaire. C’est de cela qu’il est responsable. C’est pour cela qu’il ne peut plus moralement diriger cette ville.

Yves BOISVERT

Vito Rizzuto

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