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Le Monde diplomatique, 4 octobre 2012

Afrique du Sud : Avec les migrants en route pour Johannesburg

par Guillaume PITRON


Des émigrants franchissent le Limpopo, à la frontière entre le Zimbabwe et l’Afrique du Sud, près de Musina, le 27 mai 2008

Midi déjà et M. Etienne Bokoli, un traducteur congolais âgé d’une vingtaine d’années, s’impatiente. Suspendu au zénith, le soleil hivernal éperonne de ses rayons les toitures ondulées de Messina, et nulle trace de son ami Babasar. Depuis sept heures, ce Sénégalais est reclus avec des centaines de clandestins dans le centre d’accueil des réfugiés de cette bourgade sud-africaine en bordure du Zimbabwe. « Il a traversé la frontière par la brousse et s’est présenté ce matin aux services d’immigration, terrorisé, incapable d’exprimer sa demande d’asile en anglais. Je lui ai servi d’interprète », poursuit M. Bokoli, qui attend quelques rands (1) en retour.


Afrique du Sud

Un avion de Dakar à Kinshasa, un autre jusque Lubumbashi, puis un mois d’errance en Zambie et au Zimbabwe… Comme Babasar, « des milliers de clandestins venus des confins de l’Afrique subsaharienne rejoignent, chaque année, Messina par la voie routière », rapporte M. Mpilo Nkomo, au bureau local de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Contre quelques centaines de rands, des tindiqueurs (passeurs) zimbabwéens dépècent les triples clôtures barbelées et facilitent la traversée du fleuve Lim popo. « Hommes, femmes, enfants, tout le monde passe à la nage dès la nuit tombée, détaille M. Nkomo. Estimez-vous chanceux de ne pas être dévalisé en pleine brousse par les passeurs, ni d’y croiser quelque crocodile ou mamba noir. »

Un passeur coupe la clôture qui marque la frontière entre le Zimbabwe et l’Afrique du Sud, près de Musina, le 27 mai 2008

Réchappés des patrouilles frontalières, ils se massent désormais dans cette bâtisse cernée de grilles rouges. De la Somalie à la Mauritanie, du Tchad au Zimbabwe, toutes les ethnies du sous-continent y ont ce matin dépêché un
émissaire. Les voilà, camaïeu de teintes ébène, qui quittent le centre au compte-gouttes, un permis de séjour temporaire à la main. Mêlé dans cette palette d’Afrique, Babasar. Ou plutôt, un homme apeuré que l’on retrouve à la gare routière, tandis qu’il s’engouffre dans un taxi collectif. Ses membres frémissent, ses lèvres frissonnent. Il a réussi, et pourtant la crainte d’être arrêté à l’orée de la dernière frontière demeure vivace. Tout au plus ce trentenaire bredouille-t-il quelques mots. La camionnette n’est plus qu’un point blanc sur la route de Johannesburg.

Ernesto Alfabeto Nhamuave, un immigré mozambicain, brûlé vif par des émeutiers xénophobes, à Reiger Park, le 18 mai 2008

M. Bokoli dit croiser en moyenne cinq Ouest-Africains chaque semaine. « Surtout des Sénégalais et des Ghanéens. C’est fou la route qu’ils ont faite ! Un voyage encore plus dur que la vie qu’ils ont fuie. » A Johannesburg, M. Ismaël Fofana en sait quelque chose. « Des candidats au voyage m’appellent tous les jours de Côte d’Ivoire », rapporte ce rescapé parti d’Abidjan quelques années plus tôt. « Ils se foutent de mes mises en garde ! Depuis la Coupe du monde de football de 2010, ils ne rêvent que de l’Afrique du Sud. »

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