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Swissinfo, 15 octobre 2012

Histoire : Alexandre Yersin

par Ghania ADAMO


Des inspecteurs de la section « anti-peste », à Hong-Kong, en Chine, en 1890

Médecin et savant suisse, il poussa très loin les frontières de son pays. Alexandre Yersin (1863-1943) fit partie de la première équipe de chercheurs de Louis Pasteur. L’écrivain français Patrick Deville consacre un livre à ce grand voyageur, qui a découvert le bacille de la peste à Hong-Kong.


Louis Pasteur

Derrière lui, il ne laissera que deux mots latins : Yersinia pestis. Deux mots que seuls quelques initiés connaissent aujourd’hui. Le commun des mortels ignore tout, ou presque, d’Alexandre Yersin, explorateur, ethnologue, marin, agriculteur, géographe, médecin et savant suisse, découvreur du bacille de la peste en 1894. Lorsque la découverte fut entérinée, on l’appela donc Yersinia. Quand d’autres passent leur nom à leurs fils, lui, Alexandre, le transmet à la science. Ce chercheur à la curiosité insatiable, doté d’une intelligence supérieure, est un solitaire invétéré. Il ne s’est jamais marié et n’a jamais eu d’enfants. Sa famille scientifique fut celle de Louis Pasteur, du moins tout au début de son parcours professionnel. Au milieu des années 1880, Alexandre Yersin entre au laboratoire du célèbre chercheur français. Il suit alors à Paris des études de médecine et rejoint la jeune équipe des pasteuriens, la première formée autour du maître. A Alexandre Yersin, l’écrivain français Patrick Deville consacre aujourd’hui un roman biographique paru aux éditions du Seuil sous le titre Peste & Choléra.

Des victimes de la peste dans un hôpital de fortune, à Hong Kong, en Chine, en 1894

Mais pourquoi avoir choisi un Suisse de la bande à Pasteur, alors que celle-ci comptait de nombreux Français ? « Parce qu’il était le dernier survivant de cette bande, et parce que sa vie fut tout sauf anodine. Si celle des premiers pasteuriens est agitée, la sienne demeure particulièrement admirable et rocambolesque », nous répond Patrick Deville. « Son parcours m’a permis de reprendre 80 ans d’histoire française et européenne, poursuit-il. Yersin est né dans le canton de Vaud en 1863. La France est à l’époque sous le Second Empire. Il meurt en 1943 à Nha Trang, en Indochine (actuel Vietnam), alors sous occupation japonaise ». Entre ces deux dates, que de découvertes, que de traversées de la planète vécues par cet homme à la « pensée pragmatique et expérimentale » ! Tout petit, il commence par construire des cerfs-volants au bord du lac Léman avant de devenir « bâtisseur d’empire », selon la jolie formule de Patrick Deville.

Alexandre Yersin

Car la démesure attire Yersin. Dans le laboratoire de Pasteur, il étouffe. Le patron s’en aperçoit et exploite au mieux les capacités de cet Helvète aussi inconstant dans ses passions que brillant dans ses recherches. Pasteur va donc le recommander auprès des Messageries Maritimes à Bordeaux. Le jeune Vaudois, naturalisé Français, est alors engagé comme médecin de bord sur la ligne Saigon-Haiphong. L’Asie lui colle à la peau. Il veut en savoir plus. Il quitte les Messageries pour explorer l’Indochine. C’est là que, plus tard, il élira domicile et bâtira sa petite Suisse à lui. Mais avant de s’y installer, il va vaincre la peste à Hong-Kong. Là-bas, la maladie fait des ravages. La France, grande puissance coloniale, veut conforter sa réputation. Elle dépêche sur les lieux Yersin, le poulain de Pasteur. Ce dernier est à la pointe de la recherche médicale. Il est surtout en concurrence avec un autre scientifique de l’époque, l’Allemand Robert Koch. Devant l’Allemagne, la France veut passer, comme elle veut passer devant cette autre puissance coloniale, l’Angleterre. C’est un Suisse qui, toutefois, donnera sa victoire scientifique à la France en isolant le bacille de la peste. Mais qui sait alors qu’Alexandre Yersin est suisse ? Peste soit de l’injustice ! On fait la remarque à Patrick Deville, qui répond : « L’Histoire produit des injustices, il est vrai. Mais je rappelle qu’à l’époque la Suisse n’avait pas de centre de recherches en bactériologie. Pour faire carrière, les scientifiques devaient donc choisir entre la France, l’Allemagne ou l’Angleterre. Il ne faut pas oublier non plus que la Suisse, n’ayant pas d’empire colonial, échappe forcément aux grands vents de l’Histoire ».


Son identité, Alexandre Yersin la fait valoir autrement. En bon Suisse, l’homme fuit les honneurs. Mieux, il se tient à l’écart de la politique qu’il considère comme une « saleté », écrit Deville. Avant d’ajouter : « Il n’a jamais voulu agir dans l’Histoire ». Durant les deux Guerres mondiales, il demeure loin de l’Europe, en Asie. Yersin s’isole, il préfère la neutralité. Il porte en lui le destin de la Suisse. Hormis son travail accompli avec amour, ce qui l’intéresse, c’est le confort de vie que procure une nature exceptionnelle. Celle que son pays natal lui a offerte quand, enfant, il vivait à Morges auprès de sa mère, Fanny. De cette Suisse-là, Yersin plante un morceau à Hon Ba, une colline verdoyante au cœur de l’Indochine. Là, il se fait construire un chalet. Autour, il acclimate fruits et légumes de son pays. Il est maintenant vieux. De temps en temps, il descend à Nha Trang, au bord de la mer de Chine, où il possède une autre maison. Où, jeune, il a fondé l’Institut Pasteur qui porte toujours son nom.

Alexandre Yersin

Ses traces au Vietnam sont très vivantes, aujourd’hui. Patrick Deville les a suivies pour écrire son livre. Il confie : « Vous trouvez Alexandre Yersin un peu partout dans le pays. Le lycée de Dalat porte son nom, l’hôpital de Hanoï aussi. A Nha Trang, la rue Yersin croise la rue Pasteur. Là-bas, il est connu de tout le monde. Ce qui n’est pas le cas à Paris, à Genève ou à Zurich ». Mais qu’importe. Yersin ne s’est jamais soucié de sa notoriété. « C’est ainsi, l’élégance ! », résume Deville.

Ghania ADAMO

La tombe d’Alexandre Yersin, à 25 km de Nha Trang, au Vietnam

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source