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Swissinfo, 20 octobre 2012

Informations internationales : Les biocarburants, du top au flop ?

par Andrea ORNELAS


Canne à sucre

Selon une étude réalisée en Suisse, les biocarburants ne seraient pas plus écologiques que l’essence. De quoi relancer le débat sur les combustibles « verts ». Produits avec des aliments alors qu’une personne sur sept souffre de la faim dans le monde, ceux-ci sont depuis longtemps décriés.


La polémique avait été lancée, en juin 2008, par le Guardian. Le quotidien britannique publiait alors une étude interne de la Banque mondiale montrant comment, dans 75 % des cas, l’augmentation du prix des aliments avait été provoquée par ce que l’on appelle les combustibles verts. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) avait encore jeté de l’essence sur le feu en confirmant que la malnutrition avait augmenté de manière très inhabituelle, passant de 840 millions de personnes en 2002 à 925 millions en 2008. Le débat était ainsi lancé, mettant en évidence les énormes intérêts en jeu. L’Alliance mondiale des producteurs de biocarburants (GRFA) affirmait qu’entre 2000 et 2010, la production mondiale de biodiesel avait été multipliée par 22, alors que celle de bioéthanol avait triplé. En Suisse, selon l’Administration fédérale des douanes, moins de 5 % de la consommation totale de carburants dérivait des biocarburants.

Mais quel est l’impact écologique de ces « carburants verts » ? Une étude du centre de recherche EMPA, publiée en septembre 2012, montre pourquoi ces combustibles ne sont pas nécessairement plus écologiques que les carburants d’origine fossile. Bien que les biocarburants contribuent à réduire les émissions de gaz à effet de serre, leur impact sur l’environnement n’est pas sans risques. Les monocultures des matières premières destinées à la production de biocarburants peuvent provoquer une hyperacidité du sol ou la pollution des eaux en raison d’un abus de substances chimiques, souligne Rainer Zah, responsable de l’étude. Un signal d’alarme qui est tiré face à la réalité d’une industrie en continuelle expansion. Selon le GRFA, le secteur a contribué à raison de 374,4 milliards de dollars au PIB mondial en 2010. Et l’organisation estime qu’il atteindra 679,7 milliards en 2020.

Rainer Zah

Un tel développement ne serait pas possible sans le soutien financier des gouvernements. « Ces incitations provoquent une distorsion importante du marché, explique Ivetta Garasimchuck, spécialiste de l’Institut international pour le développement durable de Genève. Sans ces aides étatiques, la concurrence entre biocarburants et combustibles fossiles permettrait de répartir de manière plus équilibrée les réserves alimentaires en fonction des besoins en nourriture ou en énergie. » Président du géant de l’alimentation Nestlé, Peter Brabeck s’est à plusieurs reprises prononcé contre les biocarburants. Selon lui, le développement de ces produits a mis fin « à l’ère de la nourriture bon marché ». Son discours semble donc coïncider avec celui des ONG. Mais s’agit-il d’une déclaration désintéressée de la part de la multinationale ? Porte-parole de Nestlé, Philippe Aeschlimann réfute l’idée selon laquelle ces déclarations ne seraient motivées que par l’impact que l’augmentation constante des matières premières aurait sur le chiffre d’affaires du groupe. « Nous sommes préoccupés par l’impact social de ces politiques », déclare-t-il. Et que fera Nestlé si le prix des céréales continue d’augmenter ? Cette volatilité du marché sera surtout combattue par le biais d’une réduction des coûts, de l’innovation et, comme dernière option, par une augmentation des prix à la consommation, explique le porte-parole.

Les biocarburants suscitent cependant l’intérêt de plusieurs entreprises suisses. En 2013, la société genevoise Addax Bioenergy commencera à produire du bioéthanol au Sierra Leone. La fabrique devrait produire 90000 m³ de carburant destiné essentiellement à l’Union européenne. Lancé, en 2008, avec un investissement de 350 millions de dollars, le projet suscite une certaine irritation parmi les organisations non gouvernementales suisses. Selon Pain pour le prochain (PPP), Addax Bioenergy aurait soustrait 57000 hectares de terres aux paysans pour la culture de canne à sucre. Le tout grâce à des exonérations fiscales, à des accords illicites avec les autorités locales et à une utilisation intensive de l’eau durant les périodes de sécheresse, dénonce l’ONG. Membre de Pain pour le Prochain et de Transparency International, Yvan Maillard indique qu’Addax Bioenergy a signé un contrat d’utilisation du sol pour une période de 50 ans prolongeable. Cela privera plusieurs générations du droit de cultiver leurs terres, constate-t-il. « Addax Bioenergy n’aurait pas pu faire de même en Suisse, remarque encore Yvan Maillard. Ici, les propriétaires ont beaucoup plus de droits. La société aurait dû signer des centaines d’accords, avec tous les propriétaires, au lieu des trois signés au Sierra Leone avec les autorités locales. » Directeur exécutif d’Addax Bioenergy, Nilokai Germann rejette ces accusations et juge que l’étude de l’ONG est trompeuse. « Le projet est supervisé par des consultants indépendants nommés par les banques pour le développement. Ils ont trois ans pour évaluer le caractère durable de notre travail », affirme-t-il.

Yvan Maillard

Face à ce tour d’horizon en clair-obscur, quels sont les autres choix possibles ? Selon Rainer Zah, il faudrait surtout promouvoir les biocombustibles de deuxième génération, qui utilisent les résidus végétaux et non pas uniquement leurs sucres ou leurs huiles. Ceci malgré le fait, ajoute-t-il, que ces produits continuent d’être très coûteux et qu’ils ne sont pas encore suffisamment mis en valeur au niveau commercial. L’opacité des entreprises du secteur a poussé l’Union européenne à revoir à la baisse ses objectifs, qui prévoyaient une production de 10 % de biocarburants d’ici 2020. La Suisse, de son côté, a toujours souligné que les terres cultivables doivent être avant tout destinées à la production d’aliments. Ce thème a été inclus dans l’agenda du prochain sommet du G20. En 2013, les ministres des Finances et les gouverneurs des banques centrales seront ainsi appelés à rechercher de nouvelles voies pour un secteur dont l’EMPA a ironiquement résumé l’histoire en quatre mots : « du top au flop ».

Andrea ORNELAS

Une plantation de canne à sucre d’Addax Bioenergy à Lungi Acre, en Sierra Leone

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