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La Presse, 24 octobre 2012

Corruption : 97 % de contrats truqués

par Karim BENESSAIEH


Un chantier à Montréal

« Oui, absolument, c’était truqué. » Cette phrase, l’ex-ingénieur de la Ville de Montréal, Gilles Surprenant, l’a répétée des dizaines de fois, mardi 23 octobre 2012, alors que la commission Charbonneau a étudié 64 des 90 contrats auxquels il a travaillé. Entre le début de l’année 2000 et juin 2005, tous ces appels d’offres, sauf deux, ont été truqués, a-t-il admis. Il aurait ainsi reçu d’une dizaine d’entrepreneurs différents plus de 477000 dollars en argent comptant durant cette période. Le pourcentage tournait généralement autour de 0,5 % pour les contrats les plus importants, de plus de 2 millions.


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« La règle du 1 %, fallait oublier ça, a résumé Gilles Surprenant. En général, ça tournait autour de la moitié. Pour 800000 dollars, les entrepreneurs me donnaient 4000 dollars. » En trois occasions, il a reçu des pots-de-vin de 22000 dollars : deux fois des mains de Joe Borsellino, de Construction Garnier, et une fois de Lino Zambito, propriétaire d’Infrabec. Deux de ces enveloppes d’argent ont été reçues le même mois, en septembre 2002. Il a en outre expliqué que Tony Conte, propriétaire de l’entreprise lavalloise Conex, était l’intermédiaire des entreprises dont il ne connaissait pas personnellement les responsables. L’ex-ingénieur a par ailleurs précisé que son évaluation initiale de 600000 dollars en pots-de-vin ne tenait pas compte de différents cadeaux : soupers, voyages, golf, etc. En juillet 2004, il a notamment reçu du propriétaire de Construction Mirabeau, Domenico Arcuri, des billets de saison du Canadien de Montréal « en haut des rouges », d’une valeur de 10000 dollars. Du lot, seulement un contrat examiné n’était pas « truqué », a convenu M. Surprenant. Il ne se rappelait pas d’un autre contrat, marginal, de moins de 200000 dollars.

Joe Borsellino

Pour justifier les dépassements de coûts et les hausses du prix des contrats de l’ordre de 30 %, l’ingénieur devait fournir des notes explicatives à ses supérieurs. Ces explications « ont toujours été acceptées, à tous les échelons, jusqu’au comité exécutif », a-t-il affirmé. Selon lui, tous savaient que les prix avaient soudainement augmenté au début de la décennie : « C’était connu de tout le monde. Jamais personne de l’administration ou mes patrons n’est venu me voir. » Interrogé par le procureur de la Commission, Me Denis Gallant, M. Surprenant a reconnu n’avoir jamais confié à un proche qu’il recevait des pots-de-vin. « Je n’étais pas à l’aise avec cette façon de procéder. Je ne voulais pas que ça change le train de vie de ma famille et de mes enfants. » Il a clairement exprimé ses regrets d’avoir « mis le doigt dans l’engrenage » à partir de 1990. « Honnêtement, je me serais privé de toute la suite. » Selon l’ingénieur, la corruption des fonctionnaires de la Ville de Montréal par des entrepreneurs en construction était « un secret de Polichinelle ». Il a cependant noté qu’aucune mesure n’a jamais été prise par l’administration municipale, fonctionnaires ou élus, pour contrecarrer la collusion. « Je n’ai jamais été témoin de quelque moyen que ce soit qui aurait été pris pour enrayer le phénomène. » La collusion aurait pu être enrayée « immédiatement, et ça aurait été parfait », a-t-il estimé. « Ça aurait pu ne pas commencer en l’an 2000 et ça aurait été aussi parfait. » Selon lui, c’est la publicité des listes de soumissionnaires, au début des années 2000, qui a permis au système de se mettre en place. « Si les listes n’avaient pas été publiques, ce phénomène n’aurait probablement pas existé. » Mais il a tout de même avoué jouer un rôle actif dans la perception de ses pots-de-vin. Quand les entrepreneurs ne se manifestaient pas, c’est Gilles Surprenant qui les appelait. « Peut-être qu’on devrait se voir ? », leur suggérait-il. Il a été en outre questionné sur le train de vie de son collègue Luc Leclerc, propriétaire d’une maison voisine de celle de l’entrepreneur Paolo Catania. Il a décrit le lieu comme une belle maison « qui fittait bien dans le décor » : « Je ne voyais pas comment je pouvais me procurer une maison comme celle-là. » À sa retraite, en 2009, a-t-il précisé, il avait un salaire officiel de 82000 dollars. Son collègue Luc Leclerc gagnait quelque 15000 dollars de plus, selon ses estimations.

Karim BENESSAIEH

Gilles Surprenant

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source