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Le Monde, 20 juillet 2004

Irak : Le malaise d’un commissariat de police à Bagdad

Bagdad de notre envoyé spécial

par Michel BÔLE-RICHARD


En plein centre-ville, le commissariat Saadoun n’a jamais été attaqué. C’est une place forte au milieu d’une petite rue, barrée à ses deux extrémités par de lourds blocs de béton et dont l’accès est obstrué par des monticules de gravats et des voitures abandonnées servant de boucliers.


L’entrée de ce petit bâtiment d’un étage est gardée par deux soldats américains lourdement armés. D’autres GI surveillent les alentours depuis le toit. Le capitaine Mohammed Faroun, à la tête de 130 hommes, n’a pas peur.

"Notre objectif est noble. Il consiste à rétablir la sécurité pour servir le peuple irakien. Pour le reste, c’est Dieu qui décide. A quoi bon avoir peur !" A 42 ans, Mohammed Faroun croit en sa mission et fait tout pour rétablir la présence policière au cœur de la capitale, notamment dans le quartier Bataouine tout proche, repaire de voleurs et de gangsters, où deux rafles ont été opérées la semaine dernière pour tenter de faire régner un peu d’ordre. Six cent soixante-quinze malfaiteurs de tous acabits ont été mis en prison.

En première ligne

Ce qui n’a pas été sans poser quelques problèmes avec les Américains, qui ont demandé que les 150 premiers appréhendés soient relâchés, car les procédures n’avaient pas été respectées. Les policiers ont tenu bon, avec l’appui des autorités intérimaires, mais les gradés de ce commissariat en ont gardé une certaine rancœur. Trois d’entre eux, les commissaires Maki Gabar, Walid Hassam et Ibrahim Wahbi, n’ont pas hésité à dire leur ressentiment envers les Américains et les difficiles conditions d’exercice de leur métier pour un salaire de misère.

"J’ai 48 ans, dont trente et un passés dans la police. Je sacrifie ma vie pour le pays mais mon boulot n’est pas apprécié à sa juste valeur. Je me sens frustré car je gagne 327000 dinars (près de 190 euros) au péril de ma vie alors qu’un enseignant du primaire en gagne 500000, explique Maki Gabar. Nous manquons d’effectifs, d’armes, de matériels, de véhicules. Nous n’avons que des vieux kalachnikovs alors que les criminels disposent d’un arsenal sophistiqué. Nous ne faisons pas le poids dans les combats de rue, qui sont quotidiens. Ce risque permanent doit être récompensé. Les Américains nous avaient promis de meilleurs salaires mais ils n’ont pas tenu parole."

Il explique que le commissariat a été entièrement pillé et que ce sont les policiers eux-mêmes qui l’ont remis en état et meublé pour qu’il fonctionne à nouveau. Une visite des locaux permet de constater la pauvreté des moyens : pas d’air conditionné, pas de machine à écrire, pratiquement pas de mobilier et une large cellule nue, où attendent 38 détenus. "Nous avons déjà eu trois contractants, avec des budgets mirobolants, mais tout ce qui a été fait pour améliorer ce poste de police est ridicule. Où est passé l’argent ?, interroge Maki Gabar. Rien n’a changé. Saddam n’est plus là. C’est la seule chose qui a changé et en plus il y a l’insécurité, le danger permanent. C’est le même système qu’auparavant et les chefs du régime précédent sont revenus. Les plus mauvais bien entendu !"

"La mentalité est toujours la même. Nous n’avons aucune confiance dans le gouvernement et dans nos chefs, renchérit Walid Hassam. C’est grâce à notre sang qu’ils sont aujourd’hui dans leurs fauteuils. Même l’ancienne garde spéciale de Saddam est aujourd’hui mieux traitée que nous, puisqu’ils gagnent 450000 dinars par mois."

Pour Ibrahim Wahbi, "le policier n’est pas protégé. Il applique la loi, mais la loi ne le protège pas. Si un policier tue un voyou, sa tribu vient réclamer le prix du sang et si on ne paye pas, on risque la mort. J’en sais quelque chose. Un copain a été blessé à la cuisse d’une balle. Personne parmi les autorités n’est venu le voir à l’hôpital. Il n’a pas eu de récompense et on se cotise pour lui venir en aide. Les ministres sont très bien protégés, et nous, nous sommes constamment exposés sans aucune compensation. Ils ont reconstruit leurs propriétés, mais pas les administrations. Sous Saddam Hussein, une seule famille volait. Maintenant, il y a cent familles."

Les rancœurs sont profondes et le malaise indéniable parmi ces policiers en première ligne dans le combat contre l’insécurité. Pour eux, les premiers responsables sont les Américains qui, dans un premier temps, ont tenté d’assurer par eux-mêmes le maintien de l’ordre, avant de confier à nouveau aux Irakiens une situation considérablement dégradée.

Comité de dédommagement

"Ils sont venus pour détruire le pays, le saboter. Il n’y a que le pétrole qui les intéresse. Ils veulent que l’insécurité persiste pour pouvoir rester dans le pays. C’est clair", dit l’un des trois. Et tous d’assurer que ce sont les forces occupantes qui fomentent quelquefois les attaques de postes de police, afin de créer cette instabilité, n’hésitant pas à citer les lieux.

Tous trois sont convaincus que même Abou Moussab Al-Zarkaoui qui, selon Washington, est lié au réseau terroriste Al-Qaida, est "une carte dans la main -des Américains-, qui a déjà été utilisée en Afghanistan pour déformer l’image de l’islam et pour servir Israël. Ils sont là pour prendre l’argent du pétrole c’est tout. Comment expliquez-vous qu’ils aient pu occuper ce pays en dix-huit jours et qu’ils soient incapables de nous donner de l’électricité au bout de quinze mois ? La reconstruction ? On entend parler de contrats de milliards de dollars mais rien ne bouge. Tout le monde les hait et avec eux, ceux qui en profitent. Tous les jours, nous avons des plaintes contre eux. Ils nous disent de les envoyer au comité de dédommagement, même pour ceux qui ont été tués."

Plutôt pessimistes, les trois commissaires, qui, exemples à l’appui, évoquent les exactions commises selon eux par les GI, leur comportement et leur arrogance, disent leur scepticisme quant aux futures élections. Ce sera, disent-ils, "un jeu, une sorte de roulette d’où sortira on ne sait qui, sans doute un des agents qu’ils -les Américains- manipulent". Maki Gabar se prend à rêver d’un "laïque, patriote, juste, honnête qui ne se comporterait pas comme Saddam". Pour le moment, il n’a aucun nom en tête.

Michel BÔLE-RICHARD

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