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Swissinfo, 16 mars 2013

Art : Le paysan chinois et les guerriers de terre cuite

Reportage photo de Daniel Schwartz

par XUDONG Yang et DAHAI Shao


Le mausolée de Qin Shi Huangdi, avec la tombe de l’empereur Qin Shi Huangdi au milieu, a été construit dans la province de Shaanxi, au centre de la Chine, à proximité de Xi’an, entre 221 et 210 av. J-C.

La fabuleuse collection de guerriers en terre cuite de l’empereur chinois Qin, dont plusieurs exemplaires sont exposés à Berne, a été découverte, par pur hasard, en 1974, par un paysan de la province du Shaanxi, aujourd’hui âgé de 75 ans.


Yang Zhifa

C’était en mars 1974, peu après le Nouvel An chinois. Il faisait particulièrement sec au nord-ouest du pays et l’« équipe de production » dont Yang Zhifa faisait partie décida de creuser un puits pour arroser les cultures de la coopérative agricole. « Au début, le creusage s’est bien déroulé. Au deuxième jour, on a trouvé de la terre rouge et dure. Le troisième jour, vers midi, ma houe a déterré le cou d’une statue en terre-cuite, sans tête et dont le cou avait une ouverture grande comme un bol », raconte au téléphone Yang Zhifa, qui se souvient de l’évènement comme si c’était hier. « J’ai dit à mon collègue qu’on devait être à l’endroit d’un ancien four à jarres. Il m’a répondu de creuser en faisant attention, de manière à ce que nous puissions déterrer les jarres et les ramener à la maison pour notre usage personnel ». En continuant de creuser, les paysans découvrent les épaules et le buste d’une statue. Il ne s’agit donc pas d’un four, mais d’un temple, pensent-ils. Puis, ils trouvent que le corps est entier, à part une jambe sectionnée et la tête qui s’est détachée. Poursuivant leurs fouilles, les compagnons mettent à jour des objets en bronze. L’un d’eux lance à Yang Zhifa : « Tu aimes fumer la pipe et ces trucs valent pas mal d’argent, tu pourrais les échanger contre du tabac ». « A ce moment-là, c’était la Révolution culturelle et, dans les villages, tout était chaotique. Les gens s’étaient rassemblés et nous observaient. Les vieux, en voyant ces « statues de divinités » et ces objets en bronze déterrés, furent très mécontents. Ils nous disaient qu’elles faisaient partie du feng-shui (géomancie locale) et que les déterrer n’était bon ni pour le village, ni pour moi », ajoute Yang Zhifa.

Un musée a été ouvert en 1979 à proximité de la vieille ville impériale de Xi’an. Là les pièces ont été installées dans de simples bâtiments de brique

Mais le paysan, qui avait servi dans l’armée durant six ans, possède quelques notions au sujet des objets anciens. Après avoir bien réfléchi, il prend une décision importante. « On a toujours dit que la tombe de l’empereur Qin occupait une superficie de 9 hectares et 18 acres et que notre village se situait à 2 kilomètres du mausolée. Je pense que ce sont peut-être des reliques historiques. Alors j’ai appelé quelques femmes et j’ai attelé trois chariots à deux roues pour transporter la statue et les objets en terre cuite que j’avais déterrés au musée du district de Lintong ». Il pense alors : « Si ce ne sont pas des objets historiques, je les jetterai dans la rivière, m’y laverai et rentrerai à la maison ». Yang Zhifa et ses collègues parcourent plusieurs kilomètres pour apporter leurs trouvailles au musée.

La statue d’un officier en armure pèse près de 200 kilos. Les têtes sont démontables

Les responsables de l’institution identifient les fragments et la « statue de la divinité » comme étant de la dynastie Qin et qu’ils ont donc une valeur considérable. « Ils nous ont payé 10 yuan par chariot, soit 30 yuan (environ 4,50 francs suisses) en tout. Nous étions très contents d’avoir reçu cette somme pour avoir tiré trois charrettes de terre cuite », explique Yang Zhifa. 10 yuan correspondaient à l’époque à un salaire annuel dans les campagnes pauvres. De retour au village, ils remettent les 30 yuan à l’équipe de production, comme le voulait le système collectif. Individuellement, ils se voient compter pour leurs efforts une demi-journée de travail, soit 5 points ou 13 fen (0,02 franc) à utiliser pour les achats de nourriture ou d’autres biens. C’est tout ce qu’ils reçoivent initialement comme récompense.

Un cheval et un guerrier emballés de retour à Xi’an après une exposition au Japon

Les autorités, elles, décident de construire un musée sur le site du mausolée. Des habitants sont déplacés. Parmi eux figure Yang Zhifa, qui reçoit une compensation de 5000 yuan (environ 750 francs) pour son terrain de 167 mètres carrés. Il s’installe dans un nouveau village baptisé Qinyong (qui signifie « guerriers Qin »), à 6 km du musée. Il reçoit un appartement de 3 pièces, comparable à ceux des autres déplacés dit-il. Ces derniers lui en veulent, d’ailleurs. S’ils ont dû quitter leur maison, « c’est à cause de lui ». Pour s’épargner regards méprisants et paroles méchantes, il déménage à 1 km de ceux-ci. Quand il y repense, cela ne l’a pas vraiment affecté. Il fait remarquer que grâce à la découverte du site et aux réformes mises en place par les autorités, le niveau de vie s’est amélioré et certains villageois peuvent s’enrichir grâce au commerce. Le vieux Yang, lui, n’est pas doué pour le commerce. Il a été engagé par le musée pour signer des autographes aux visiteurs. « Au début, je gagnais 300 yuan (45 francs) par mois, puis 1000 yuan par mois jusqu’à ma retraite », dit-il. Dans cette fonction, il a son heure de gloire lorsque le président américain, Bill Clinton, en visite au musée, lui demande son autographe. Il a rencontré plusieurs autres présidents, notamment du Mexique, de la Grèce et de la Norvège. Il ne se souvient plus de leurs noms mais leur photo est affichée sur le mur de sa maison.

Auparavant, aucun photographe occidental n’avait jamais été autorisé à travailler à Xi’an

Après avoir arrêté de travailler au musée, il s’est retrouvé presque sans revenu. Quand on lui demande s’il trouve cela juste, il rétorque : « que cela soit juste ou pas, je n’y peux rien, car je ne suis qu’un simple paysan ». Le musée est devenu une attraction touristique qui attire chaque année des millions de visiteurs et dont les entrées rapportent environ 72 millions de francs. Yang Zhifa, lui, a déjà presque disparu des mémoires. Son nom ne figure même pas sur la plaque de présentation de la fosse no 1 du mausolée, où on lit que l’armée de terre cuite a été découverte par les paysans locaux. L’ancien paysan reste philosophe : « C’est la vie ! Bien qu’il y ait beaucoup d’injustice dans la société, être en colère ne servirait à rien ! ». Et bien que la découverte de l’armée de terre cuite ne l’ait pas enrichi, il en reste très fier. « C’est la huitième merveille du monde ! »

XUDONG Yang et DAHAI Shao

Un des chevaux de 280 kilos prend place sur un élévateur à l’extérieur du musée

Un des chevaux de 280 kilos prend place sur un élévateur à l’extérieur du musée

Les experts chinois emballent avec précaution les figures restaurées avec des bandes de gaze

Les figures ont été transportées en camion de leur entrepôt provisoire dans une caserne de Pékin, faute d’endroit plus sûr. Ce n’est qu’après des formalités interminables qu’elles ont pu être livrées à l’Allemagne

Depuis qu’elles ont été extraites, les figures de terre cuite sont soumises en permanence à un processus de séchage, car elles deviennent de plus en plus friables et fragiles

AUTEURS 

  • XUDONG Yang et DAHAI Shao

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source