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Le Monde diplomatique, 14 avril 2013

Corruption : Le Lapsset Corridor

par Tristan COLOMA


Vue de Nairobi

Au Kenya, le souvenir des violences survenues après les dernières élections générales, en décembre 2007, est vivace. Et pour cause : elles auraient fait, dans les mois qui ont suivi, mille deux cents morts et trois cent mille déplacés. Aussi, les candidats à la présidentielle du 4 mars 2013 souhaitaient rassurer la population autant que les investisseurs. Tout d’abord, durant la campagne, les Kényans ont été acteurs et spectateurs d’« une repentance généralisée savamment orchestrée dans une forme de pentecôtisation de la scène politique », analyse Dominique Connan, doctorant de l’université Paris-I basé à Nairobi. Ils ont notamment pu assister, le 24 février 2013, à un immense meeting pour la paix à Uhuru Park, où les candidats se donnaient la main au son des chants religieux et des sermons du prophète du moment, le Dr David Edward Owuor.


Kenya

A l’issue du vote, c’est donc M. Uhuru Kenyatta (Jubilee Alliance) qui s’est imposé face au premier ministre sortant, M. Raila Odinga (Orange Democratic Movement). Ce dernier a présenté à la Cour suprême une liste d’irrégularités survenues dans plusieurs régions du pays, car seuls huit mille quatre cents bulletins ont permis à son adversaire de franchir la barre des 50 % nécessaires pour être élu, dès le premier tour, président de la principale puissance d’Afrique de l’Est. De plus, à l’étranger, on semble embarrassé par le succès dans les urnes de M. Kenyatta, qui est aux prises avec la Cour pénale internationale en raison de son implication supposée dans les violences postélectorales de 2007.

Uhuru Kenyatta

« Nous comptons travailler étroitement avec le secteur privé pour rendre le pays compétitif », a affirmé le nouveau président le 13 mars, lors d’une réunion avec les membres de l’Alliance du secteur privé du Kenya (Kepsa), à Nairobi. Les investisseurs ont exhorté toutes les entreprises à rouvrir leurs portes –fermées par crainte de troubles– et à faire bouger l’économie pour atteindre les objectifs de Vision 2030, le programme de réformes lancé en 2008 et qualifié de « rêve national pour un Kenya compétitif et prospère à l’échelle mondiale ». Pareil enthousiasme tranche avec les chiffres
communiqués par le Bureau national des statistiques du Kenya (KNBS).
L’institution s’inquiète de l’inflation galopante, de l’effondrement de la monnaie et des taux d’intérêt très élevés des prêts réalisés fin 2011. Le pays se classe actuellement parmi les dix nations les plus inégalitaires du monde, avec un différentiel d’un à cinquante-six entre les revenus des 10 % les plus pauvres et ceux des 10 % les plus riches (1).

Vue de Nairobi

Le Lapsset Corridor offre, aux yeux des milieux dirigeants, un bon moyen d’affermir le sentiment national autour de ce qui reste pour l’instant un document informatisé, avec des tours à la Dubaï et des trains chinois à grande vitesse plaqués sur des paysages kényans. Pour que le rêve devienne réalité, les autorités n’ont pas hésité à déclencher une guerre en Somalie, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière, afin de protéger le futur complexe portuaire. Les Kényans ont prétexté la présence des shebab dans cette zone pour intervenir unilatéralement et mettre en place une importante zone tampon.

Dans une rédaction de Nairobi, un journaliste jette un coup d’œil autour de lui, se penche et fait mine de traire une vache virtuelle. « Le Lapsset Corridor a vocation à créer des avenues pour la corruption, lâche-t-il à voix basse. Les politiciens sont là pour boire le lait de l’Etat, marqué d’un “S” barré par un double trait vertical ». Un chercheur proche du dossier assène sans détour : « Vision 2030 mesure le développement en nombre de mètres cubes coulés pour la construction. L’objectif est de détourner l’argent des bailleurs et de l’Etat ». Avant même que les bétonnières aient commencé à tourner, le projet montrait déjà des dérives inquiétantes. A commencer par son étude de faisabilité, la plus chère de l’histoire du pays. En mai 2009, le ministère des Transports et la société japonaise JPC avaient signé un contrat de 28 millions d’euros ; il a fallu l’intervention du Trésor, deux ans plus tard, pour que soit négociée une baisse de 35 %.

« Les élites ont intérêt à ce que le projet se fasse, car elles ont beaucoup investi à titre personnel dans la région. Je ne pense donc pas que ce soit un “éléphant blanc” (2) »,insiste Hervé Maupeu, politiste et spécialiste du Kenya à l’université de Pau et des pays de l’Adour. « Beaucoup de politiciens étaient avertis du projet de Lamu avant qu’il soit rendu public, affirme Mme Ambreena Manji, la responsable du British Institute in Eastern Africa. C’est une sorte de délit d’initiés, car ils en ont profité pour s’approprier des terres et faire de la spéculation foncière ». L’Etat devra ensuite les racheter…

Tristan COLOMA

(1) Chiffres du Fonds monétaire international (FMI) cités par Human Rights Watch, « Rapport 2010 ».

(2) Un « éléphant blanc » est un ouvrage ambitieux qui soit n’aboutit jamais, soit s’avère un gouffre financier.

Vue de Nairobi

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source