retour article original

mardi 23 mai 2017
Vous êtes ici Accueil Informations internationales Afrique Egypte
Le Monde diplomatique, 19 août 2013

Egypte : La révolution à l’ombre des militaires

par Alain GRESH


Vue de la mosquée Rabaa Adawiya, après l’évacuation d’un campement de manifestants, au Caire, le 15 août 2013

Coup d’Etat ? Soulèvement populaire ? Nouvelle phase de la révolution ? Comment quali !er le mouvement massif contre M. Mohamed Morsi, puis la destitution, le 30 juin 2013, du premier président civil démocratiquement élu d’Egypte ? Si les Frères musulmans portent une lourde responsabilité dans leur échec, l’ombre des militaires et de l’ancien régime se profile derrière les manifestants.


Egypte

Bien sûr, on peut s’étonner de voir une source militaire certifier que quatorze
millions d’Egyptiens (chiffre parfois porté à trente-trois millions) sont descendus dans la rue le 30 juin 2013, et l’armée fournir aux médias des vues prises par ses avions pour confirmer ses dires (1). Bien sûr, on peut s’interroger quand des responsables du ministère de l’intérieur saluent les plus grandes manifestations de l’histoire de l’Egypte. Bien sûr, on peut être un peu sceptique sur les quinze, voire vingt-deux, millions de signatures obtenues par le mouvement Tamarrod (« Rébellion ») demandant la démission du président Mohamed Morsi, et sourire lorsqu’une « philosophe égyptienne » assure qu’elles ont été « recomptées par la Haute Cour constitutionnelle (2) ».

Il n’importe. Au-delà de ces outrances, le pays a connu, le 30 juin 2013, sa plus puissante mobilisation depuis janvier-février 2011. En masse, les Egyptiens ont voulu rappeler leurs exigences de dignité, de liberté, de justice sociale. Ils ont voulu signifier leur rejet de la politique menée par M. Morsi et de l’organisation qu’il représente, les Frères musulmans.

Des suspects arrêtés après l’évacuation d’un campement de manifestants, près de la mosquée Rabaa Adawiya, au Caire, le 15 août 2013

Créée en 1928, la confrérie a traversé un 20e siècle tourmenté. Son histoire est jalonnée par la répression, les arrestations, la torture. Pourtant, chaque fois que l’occasion s’o !rait, l’organisation remportait d’importants succès électoraux, que ce soit lors des scrutins législatifs ou professionnels (ingénieurs, médecins, avocats, etc.). Durant des décennies, son mot d’ordre, « L’islam est la solution », son réseau de solidarité et l’abnégation de ses militants lui ont conféré une aura considérable. Et assuré une majorité lors
des premières élections législatives libres (fin 2011-début 2012), marquées par la participation sans précédent de trente millions d’Egyptiens. Au-delà du noyau dur des sympathisants, nombre d’électeurs ont voulu donner une chance à l’organisation fondée par Hassan Al-Banna.

Mohamed Morsi

« On a déjà tout essayé. On a essayé le roi, ça n’a pas marché. Après, on a essayé le socialisme avec [Gamal Abdel] Nasser, et, même au plus fort du socialisme, il y avait encore les pachas de l’armée et des renseignements. Ensuite, on a essayé le centre, puis le capitalisme. (...) Et ça ne marche pas. On pourrait bien essayer les Frères musulmans, maintenant, voir si ça
fonctionne. De toute façon, on n’a rien à perdre ». Dans un foisonnant récit de
ses tribulations à travers les embouteillages du Caire de l’avant-révolution,
l’écrivain Khaled Al-Khamissi rapportait ce commentaire d’un chauffeur de taxi (3). Au printemps 2013, le journaliste friand des confidences de ces mêmes chauffeurs a entendu un autre son de cloche : les Frères musulmans, « ça ne marche pas non plus ». Ce que la répression n’avait pas accompli, deux ans et demi de vie publique et d’un débat pluraliste, plus ouvert et souvent polémique, l’ont réussi : exposés à la lumière et à la controverse, les Frères ont inexorablement reculé.

page

AUTEURS 

  • Alain GRESH

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source