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Infosud, 17 septembre 2013

Burkina Faso : Les enfants sont emportés par la ruée vers l’or

par Caroline LEFEBVRE


Lavage du minerai d’or

Alors que le métal précieux est devenu le premier produit d’exportation du pays, ils seraient 700000, âgés de 5 à 18 ans, à travailler sur les sites d’extraction informels, selon l’Unicef. Reportage à Nobsin, où l’ONG Terre des hommes tente de les arracher à la mine pour les rescolariser.


Burkina Faso

A la force des bras, Karim s’extirpe du boyau étroit, creusé à la verticale sur 20 mètres de profondeur, sans étais ni échelle. Couvert de poussière jusqu’au bout de ses pieds nus, liquéfié par quatre heures de coups de pioche à 50° C, il esquisse un sourire épuisé. Une fois de plus, il a échappé à l’engloutissement. Karim a 17 ans ; voilà trois ans qu’il « descend dans le trou » deux fois par jour sauf le vendredi, jour de malheur selon une vieille superstition chez les orpailleurs. Une jeunesse piégée au fond de cette oubliette exiguë, à genoux pour creuser la roche, dans l’espoir fou de découvrir un jour le filon qui fera sa fortune, et pas seulement ces quelques poussières d’or glanées parmi des centaines de kilos de minerai arrachés au sous-sol. Karim rêve d’avoir une grande maison, une grande famille, des enfants qui iront à l’école. Lui n’y est jamais allé. Il était berger non loin du site d’orpaillage de Nobsin, dans la région de Zorgho, à une centaine de kilomètres à l’est de Ouagadougou. Pour quelques billets de plus, il a quitté sa famille et son troupeau. Las, en trois ans, il a gagné 500000 francs CFA, moins que le revenu moyen au Burkina Faso, pourtant l’un des plus bas du monde (un euro par jour environ). La mine d’or artisanale de Nobsin existe depuis vingt-sept ans, avec l’autorisation du gouvernement. Il y a quelques semaines encore, ce village de petites cahutes en seko (paille tressée) et bâches plastique était habité par 20000 personnes, venues de la région ou de plus loin, parfois des pays voisins, comme le Mali. Beaucoup sont repartis, attirés par d’autres filons ou anticipant l’arrivée d’une société minière canadienne qui effectue des sondages et, s’ils sont bons, chassera les orpailleurs comme elle l’a déjà fait ailleurs. Restent environ 2000 personnes, dans une atmosphère de bidonville à l’abandon.

Un mineur à Mankaraga

Le Burkina Faso a connu une ruée vers l’or avec l’envolée des cours mondiaux au début des années 2000. En 2009, l’or est devenu le premier produit d’exportation du pays, devant le coton, contribuant pour 20 % au PIB, avec 189 milliards de francs CFA (360 millions de CHF). « Les mines constituent aujourd’hui un véritable pilier de notre développement », clamait le premier ministre burkinabé, Luc Adolphe Tiao, le 30 janvier 2013, dans sa déclaration de politique générale. Un pilier qui repose cependant sur un désastre écologique et social : outre six mines industrielles exploitées par des sociétés étrangères, gourmands en terres agricoles, des centaines de sites artisanaux, sauvages ou autorisés par l’Etat, sont apparus dans tout le pays. Impossible d’en établir le nombre précis. Un nouveau filon découvert, et 15000 à 20000 personnes peuvent affluer en quelques jours. Toute une ville pousse instantanément, avec ses petits commerces, vendeurs de portables, de bois, d’eau… Des « exploitants » s’approprient des morceaux de terrain, rémunèrent des ouvriers, et cèdent le fruit de l’extraction à de petits négociants locaux qui iront le revendre aux « fondeurs de lingots », en ville.

Un jeune mineur

Parmi ces ouvriers, des centaines de milliers d’enfants âgés de 5 à 18 ans, estimait l’Unicef dans une campagne fin 2012. « L’ampleur prise par le phénomène depuis cinq ans a pris de court tous les acteurs, institutionnels ou humanitaires », souligne David Kerespars, le chef de délégation de Terre des hommes Lausanne au Burkina, qui intervient dans une dizaine de sites aurifères. La loi burkinabé fixe l’âge légal du travail à 16 ans, et interdit de soumettre un mineur aux « pires formes de travail », parmi lesquelles figure l’orpaillage. Un plan national a été adopté, en 2012, pour lutter contre cette exploitation. Mais l’Etat manque de ressources pour le mettre en œuvre. Dans la région de Zorgho, Terre des hommes (TDH) a photocopié les textes de loi et les a distribués aux exploitants. Rien n’a bougé. « Près de 300 enfants travaillent à Nobsin, estime Norbert Yara, animateur de l’ONG. Certains sont avec leurs parents, employés là. D’autres sont venus seuls ou ont été confiés à un exploitant. Ils étaient 2000 au plus fort de l’exploitation ». Ceux qui sont restés viennent pour la plupart de la région. Quand la mine ferme durant la saison des pluies, de juin à septembre, ils retournent aux champs.

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