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Le Monde, 24 juillet 2004

Irak : A six mois des élections, les partis et organisations se préparent à reconquérir le pouvoir

Bagdad de notre envoyé spécial

par Michel BÔLE-RICHARD


Vêtu de blanc, une coiffe de la même couleur sur la tête, l’imam Mahdi Al-Soumaidaï est considéré comme l’un des chefs spirituels de la résistance sunnite et l’émir des salafistes irakiens. Deux fonctions qu’il récuse, affirmant n’être qu’un responsable religieux parmi d’autres. Il est en fait le secrétaire général du comité salafiste, dont le responsable, Mahmoud Al-Machhadani, préfère rester dans l’ombre.


En réalité, Mahdi Al-Soumaidaï, libéré de la prison d’Abou Ghraib après cinq mois de détention, a acquis un prestige indéniable au sein de la résistance irakienne, depuis que ses hommes sont parvenus à prendre le contrôle de Fallouja, ce bastion sunnite où ils règnent en maîtres.

Dans sa modeste maison à côté de la mosquée Ibn Taymiya, à Bagdad, que les Américains considèrent comme un repère de moudjahidins, il n’hésite pas à affirmer que les salafistes représentent désormais 78 % des sunnites et que ses hommes contrôlent, outre Fallouja, "une bonne partie de Samarra, de Tikrit, de Bayji, de Haditha et de Baqouba", c’est-à-dire les principaux centres urbains du triangle sunnite -affirmation qu’il est impossible de vérifier.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est que ces villes deviennent, au fil des jours, des zones hors de contrôle des troupes américaines, livrées en très grande partie aux différents mouvements de "résistance" à l’occupation. L’armée américaine avoue son impuissance face à ces organisations armées, hésitant à utiliser la force pour ne pas provoquer un bain de sang. Mahdi Al-Soumaidaï les considère comme des fiefs "libérés de l’occupation" et estime que Fallouja a retrouvé son calme, depuis que les US Marines n’y pénètrent plus.

Dans les autres villes sunnites, tout le monde s’attend à ce qu’éclatent des combats entre les différentes factions, pour assurer leur mainmise sur tout ou partie de ces cités. La police tente en vain d’établir un minimum d’ordre et elle est souvent la première cible des résistants. "On ne souhaite pas prendre le contrôle des villes,assure Mahdi Al-Soumaidaï, mais il faut les sauver des forces occupantes. Nous espérons que Dieu sauvera tout l’Irak de l’occupation. Si on s’en débarrasse, tout ira bien. L’Irak sera propre et nous pourrons faire quelque chose de bien pour le pays, car ce sont les Américains qui créent l’insécurité. Pendant la guerre, personne n’a tiré sur eux. Ensuite, ce sont eux qui ont créé les problèmes par les arrestations, les tortures et les morts. La résistance cherche à réduire l’insécurité et à rétablir une vie normale, comme à Fallouja. C’est grâce à notre action que les Etats-Unis ont été contraints de céder le pouvoir à un gouvernement intérimaire."

Retrait des troupes

Les salafistes ne font pas pour autant confiance au nouvel exécutif irakien, qualifié de "régime de Vichy" par Cheikh Fakhri Al-Qaysi, responsable des relations intérieures et extérieures de l’organisation et porte-parole des salafistes. "Le nouveau gouvernement et les élections font partie d’un complot pour maintenir l’occupation. Il n’y a d’autre solution que les armes et nous mourrons pour sauver notre pays, dit-il. La lutte armée est un devoir comme la prière. La bataille de Fallouja est la démonstration que nous pouvons gagner. Les Américains ont deux objectifs : l’occupation et la destruction. Il n’y aura pas d’élections, ou alors, elles vont mal se passer."

Cheikh Fakhri Al-Qaysi dit son admiration pour de Gaulle, "le libérateur de la France", son rejet d’Abou Moussab Al-Zarkaoui, le Jordanien considéré comme le cerveau d’Al-Qaida en Irak, qui "a peur de nous rencontrer", dit-il. Il refuse toutefois d’entrer en politique, estimant que les salafistes ne sont que le "parti de Dieu" pour faire "revivre les préceptes de l’islam". "Nous choisirons, le moment venu, qui pourra nous représenter. Ce n’est pas notre objectif, qui reste la libération du pays."

A six mois des élections programmées pour janvier 2005, les principales formations politiques attendent de voir si le gouvernement parviendra à rétablir la sécurité et s’il mettra tout en œuvre pour que cette échéance soit respectée et dûment préparée.

Le Conseil suprême pour la révolution islamique en Irak, qui participe au nouveau pouvoir, va y veiller tout particulièrement, car, comme le souligne Redha J. Taki, responsable des relations politiques, "c’est une étape importante vers la souveraineté". Il regrette que l’actuel gouvernement n’ait été constitué que le 28 juin 2004 et non pas juste après la chute de Saddam Hussein, "ce que les Américains ont refusé". "Cela aurait permis d’éviter quinze mois d’erreurs, de pertes et de sacrifices des deux côtés", précise-t-il.

Redha J. Taki déplore également qu’aucun calendrier n’ait été fixé pour le retrait des troupes étrangères, car il n’oublie pas que "les Américains ont trahi à plusieurs reprises le peuple irakien, en 1991 -un soulèvement encouragé par les Etats-Unis a été écrasé par Saddam, dans l’indifférence générale- et en 1996 -lorsqu’un coup d’Etat manqué a entraîné une terrible répression du régime-".

Il n’attend pas du premier ministre, Iyad Allaoui, des décisions spectaculaires pour asseoir sa crédibilité, car il souhaite plutôt "une victoire aux points que par KO", sur la base du rétablissement de la sécurité, de la remise en route des services publics, de la mise en place de la Conférence nationale, fin juillet et de la préparation des élections. Pour lui, les salafistes sont "des extrémistes, ennemis de la liberté qui veulent revenir en arrière".

Entre les salafistes et les islamistes chiites pro-iraniens, il y a ceux qui soutiennent mollement et de l’extérieur le gouvernement, refusent l’occupation, mais veulent jouer la carte des élections et de l’unité nationale. C’est ainsi qu’est né, le 8 mai 2004, le Congrès national, regroupant trente-trois partis et organisations représentant toutes les communautés du pays, pour en préserver l’intégrité. Son président, le cheikh Jawad Al-Khalessi explique qu’il fallait donner "une façade politique au peuple irakien parce que l’actuel gouvernement n’est que la continuité du Conseil intérimaire de gouvernement qui a échoué ; et parce qu’il reçoit ses ordres de l’occupant".

Ce chiite raconte comment la constitution d’un "gouvernement autonome" qu’il avait proposé à Lakhdar Brahimi, envoyé spécial de l’ONU, a été torpillée, selon lui, par les Américains. Mais il faut bien, dit-il, accepter le gouvernement actuel faute de mieux, afin de "reconquérir notre souveraineté". "On attend. On regarde. On essaie de le mettre sur la bonne voie, mais si le gouvernement ne sert pas le peuple, nous deviendrons des opposants. Nous n’aurons besoin que d’un mois pour le savoir.

Quant aux élections, nous espérons qu’elles auront lieu à la date prévue et de façon loyale. Notre expérience avec les Américains ne nous permet pas d’être optimistes. Ils ont détruit la démocratie au Chili et au Salvador. Ce ne sera pas facile mais on veut encore y croire."

Michel BÔLE-RICHARD

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