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jeudi 17 août 2017
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L’Espresso, 26 octobre 2013

Informations internationales : Moi, trafiquant d’hommes

par Fabrizio GATTI


Les passeurs, qui font transiter les immigrés sur des embarcations de fortune lancées en Méditerranée, ne sont qu’un maillon d’un vaste et lucratif trafic d’êtres humains. L’enquête du journaliste et écrivain italien Fabrizio Gatti, spécialiste du sujet.


J’ai rencontré mon premier passeur il y a une dizaine d’années à Chaffar, près de Sfax, en Tunisie. Il était assis sur le plage à l’ombre d’une grande barque en bois. Le commandant Khaled, âgé de 27 ans, avait des avant-bras balafrés d’ex-détenu au long cours, un t-shirt rouge, un bermuda et de grosses baskets. Il a commencé à me faire confiance quand il a découvert que j’avais été enfermé, comme lui, dans le centre de détention pour étrangers de la rue Corelli, à Milan. Moi, en tant que journaliste infiltré. Lui, en tant que criminel sans papiers. C’est ainsi que je suis devenu pour quelques jours son chauffeur personnel. Khaled chargeait des passagers sur des chalutiers volés : des Arabes au chômage, des Erythréens exilés, ou encore des Libériens et Somaliens fuyant la guerre civile. Après avait fait trois fois le voyage sur la mer, jusqu’en Sicile, il était devenu “commandant” : celui qui reste à terre pour organiser les départs. Mais il ne savait pas conduire. En l’accompagnant, j’ai pu observer, assis au volant, la journée-type d’un trafiquant d’hommes. Plus tard, en détention provisoire à Lampedusa, je fis la connaissance d’autres passeurs derrière la clôture de fils barbelés aujourd’hui disparue où nous étions tous parqués, à côté de l’aéroport. Cherriere, c’était son surnom, parlait cinq langues. Il se prétendait tunisien mais avait l’air turc, et sa longue carrière remontait aux premiers temps de l’arrivée des kurdes de Turquie en Italie. Sherif le Syrien, grand, maigre, moustaches blondes, ne répondait aux questions qu’en arabe. Rien ne transpirait sur son compte. Ils l’ont laissé s’en aller, allez savoir pourquoi, en moins de vingt-quatre heures. Transféré par avion à Crotone avant de disparaître, avec sa sacoche pleine d’argent. Cinq mille euros en liquide. La récompense pour avoir convoyé une cargaison d’âmes vers le paradis.

Les années ont passé depuis mon enquête de l’Espresso. L’Afrique, au-delà de la Méditerranée, n’est plus la même. Mais entre les passeurs d’alors et l’arrestation de Khaled Ben Salem, âgé de 35 ans, lui aussi tunisien de Sfax, accusé d’être le capitaine du désastre du 3 octobre 2013 à Lampedusa, rien n’a changé. Eux seuls s’occupent du sort des réfugiés, des exilés, des émigrés. Personne d’autre. Émissaires de la seule agence internationale présente partout, même en Italie. La seule capable d’offrir une échappatoire à tous ceux dont la vie a été dévastée par la guerre, par un régime ou simplement par la pauvreté : pourvu que leurs clients et leurs parents d’Europe ou d’Amérique soient en mesure de payer. La mafia des trafiquants étend ses tentacules jusque dans les camps de réfugiés turcs et libanais. Elle réussit à gérer les lamentables centres de détention libyens. Elle contrôle à travers un réseau d’organisations autonomes les routes qui remontent le désert du Sahara et partent désormais de Syrie aussi. Cette mafia profite de l’absence totale de couloirs humanitaires et d’interventions à la hauteur des crises en cours. Elle est devenue le seul remède aux maux de milliers de personnes.

Entre-temps les prix, et les recettes des trafiquants, sont restés plus ou moins les mêmes. De 1500 dollars déboursés en 2003 par les Libériens à 1600 dollars versés par les réfugiés embarqués sur le chalutier de Khaled Ben Salem. Un bateau, le bateau du drame, plein à ras bords. Quand, la nuit du jeudi 3 octobre 2013, les premières lumières italiennes apparaissent, se trouvent à bord : le passeur (rescapé), son jeune second tunisien (mort), sept Ethiopiens (morts), deux Soudanais (un rescapé, l’autre mort) et 507 Érythréens (153 rescapés, 354 morts). La majorité des Érythréens sont de jeunes hommes, le reste est composé de 16 enfants de 3 à 6 ans (morts), d’une dizaine de futures mamans (mortes) et d’une centaine de femmes (dont seulement quatre rescapées). 518 passagers, 363 noyés, 155 survivants : la plus grande tragédie de Lampedusa, mais pas la plus grave le long des frontières de la Méditerranée. Les trafiquants en Libye ont encaissé plus d’un demi-million d’euros uniquement grâce aux passagers de ce chalutier. Tout ça en une seule nuit, en une seule expédition. Les comptes sont vite faits. Dans leurs entretiens avec Alganesh Fessaha, dont l’association Gandhi vient en aide à la diaspora érythréenne depuis des années, les rescapés confirment avoir payé 1600 dollars américains par personne. Le prix de la liberté. Ce qui fait 825000 dollars de recette.
Le rafiot, à moins qu’il n’ait été volé, ne doit pas avoir coûté plus de 20000 dollars sur le marché de l’occasion. 35000 dollars maximum en incluant les réserves de fioul, le transport en camion des passagers, quelques pots-de-vin à droite à gauche, plus la rémunération de Ben Salem et de son jeune second. Ce massacre aura rapporté 790000 dollars nets, frais compris, dans les poches des trafiquants. Soit l’équivalent de presque 600000 euros.

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