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samedi 25 mars 2017
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RAPPORT 2004

Reporters sans frontières

par Pierre VEILLETET


Ah ! cette parodie de procès à La Havane ! Si Dieu et Staline se trouvent quelque part ensemble, qu’en disent-ils ? A vrai dire personne, peut-être pas même eux, ne pensait revoir ici-bas aussi grotesque et sinistre mascarade, depuis ces films de la guerre froide qu’on disait alors, bien entendu, d’un « anticommunisme primaire »...


Dût-on être taxé d’anticastrisme secondaire, on se doit de constater que, en 2003, les vieilles méthodes ont repris du service sous les tropiques : des peines de six à vingt-huit ans de prison ! Non pour avoir exercé le droit universel à la libre parole puisque, de toute façon, celui-ci n’existe guère à Cuba, mais pour avoir été soupçonné de vouloir l’exercer un jour...

2003 : On a, hélas, d’autres images en mémoire. Souvenez-vous, toutes les télévisions du monde l’ont montré à satiété : le tank américain s’immobilise sur un pont de Bagdad et, soudain, ouvre le feu sur l’hôtel Palestine où les mêmes télévisions, de façon également prolixe, nous avaient signalé la présence d’un grand nombre de reporters.

Apparemment, le tireur et l’officier qui a autorisé le tir étaient les seuls à ne pas savoir. Jusqu’à quel degré d’ignorance peut-on remonter dans un état-major ? Une minutieuse enquête de Jean-Paul Mari, mandaté par Reporters sans frontières, s’attache à démonter le mécanisme et à le faire sans préjugé.

A ce rapport, s’ajoute la plainte conjointe, déposée en Espagne, de la veuve du cameraman José Couso et de Reporters sans frontières. Ces recours inédits en matière de « bavure guerrière », pour reprendre l’euphémisme évasif servi à l’opinion, manifestent la détermination de notre organisation, désormais renforcée par une équipe de juristes, de ne pas se cantonner à ses fonctions d’alarmes et de dénonciations publiques.

Il nous importe également d’exiger réparation du crime commis chaque fois qu’il peut être démontré. Parce que si les assassins se sentent « couverts », leur impunité fera naître d’autres vocations et notre travail serait incomplet s’il n’était mis au service des familles de victimes...

La funèbre litanie perdure

Et puis Jean Hélène, abattu comme un chien sur un parking d’Abidjan. Et puis... et puis... on pourrait ainsi énumérer ad nauseam ces drames de l’année écoulée où des journalistes de toutes nationalités ont perdu leur liberté, voire leur vie, parce qu’ils étaient journalistes.

Chaque fois, nous aimerions pouvoir vous annoncer que la funèbre litanie tend, enfin, à décroître. Ce ne sera pas le cas pour 2003, année noire s’il en fut : plus de 120 journalistes sont toujours emprisonnés et 42 ont été tués, principalement en Asie et au Moyen-Orient (guerre d’Irak) contre 25 en 2002.

Par ailleurs, ce que nous appelons nos « indicateurs » affichent tous des hausses sensibles : 766 journalistes interpellés, au moins 1460 agressés ou menacés, 501 médias censurés, à quoi il faudrait ajouter un nombre significatif de symptômes, plus difficiles à comptabiliser mais sur lesquels nous reviendrons car ils traduisent, en profondeur, une évolution préoccupante dans les techniques de rétorsion.

L’Afrique ? Le meurtre de Jean Hélène n’est malheureusement pas isolé. Couvrir un conflit s’y révèle de plus en plus périlleux. Or ces conflits persistent dans de nombreux Etats. Ailleurs, par exemple au Cameroun de Paul Biya, dans le Gabon d’Omar Bongo, la Guinée de Lansana Conté, la Guinée équatoriale d’Obiang Nguema, le Rwanda de Paul Kagame, le Togo de Gnassingbé Eyadéma et le Zimbabwe de Robert Mugabe, les journalistes doivent endurer les foudres de régimes vieillis et d’autant plus jaloux de leur autorité, quand ce n’est pas le ressentiment de dirigeants agrippés au pouvoir. Tous renâclent devant les tentatives de libéralisation, surtout lorsque celles-ci concernent l’audiovisuel. En vérité, la presse indépendante se raréfie sur l’ensemble du continent africain que les journalistes continuent régulièrement de fuir, la mort dans l’âme.

En Asie, à l’intention des professionnels de la presse qui ne renoncent pas, les dictatures disposent du plus vaste pénitencier de la planète : au moins 200 journalistes y ont été bouclés et souvent torturés au cours de l’année passée. Ainsi au Népal et en Birmanie, où de rarissimes intrus décrivent l’univers carcéral comme un « véritable enfer ». Faut-il rappeler que la Corée du Nord ignore pour sa part la notion même de pluralisme et que la Chine, si tendance ces derniers temps, décourage tout ce qui ne relève pas de la propagande.

Presque partout prévaut ce qu’on pourrait qualifier de « harcèlement judiciaire » et dont on retrouve les méthodes éprouvées en Turquie -malgré un relatif assouplissement destiné à présenter un meilleur profil à l’Union européenne-, et dans les anciennes républiques du bloc soviétique comme l’impitoyable Azerbaïdjan (plus de 100 agressions) l’Ouzbékistan, le Turkménistan, contrées de censure absolue.

La guerre en Irak n’a certes pas facilité la liberté non plus que la sécurité des médias au Moyen-Orient où, selon une habitude maintenant bien ancrée, l’Iran se distingue par sa brutalité. L’assassinat de la photographe Zahra Kazemi, le 10 juillet 2003, dans sa geôle de Evine (Téhéran), en est la plus insupportable preuve. Au Soudan et dans les pays du Maghreb, d’encourageants signes d’émancipation sont contrebattus par les vieux réflexes absolutistes : contrôle à tous les échelons et méfiance de chaque instant.

Quant au continent américain, il reste inégalement partagé. Globalement respectée dans la majorité des Etats, la liberté de la presse est quotidiennement persécutée à Cuba, en Haïti ou en Colombie, ce dernier pays restant le moins sûr de la région. Quatre journalistes y ont trouvé la mort. En Amérique du Nord, le secret des sources est trop souvent remis en cause.

Notre mobilisation fait renaître des espoirs

Bon, incontestablement une sale année, et d’autant plus qu’on l’examine en détail. Cependant, à vous en particulier qui nous accompagnez, et qui peut-être nous soutenez depuis longtemps en achetant les albums de photographie grâce auxquels nos actions peuvent être financées, nous devons plus que ce sinistre recensement et les regrets qu’il inspire car il pourrait laisser croire que nous cédons au découragement. Croyez bien que ce n’est pas le cas et redisons plutôt cette conviction de toujours : c’est l’aspect positif du bilan qui doit dicter notre conduite.

A ce titre, notre priorité demeure le soutien apporté aux journalistes emprisonnés et aux médias en difficulté. Ce soutien, rendu possible par le produit de la vente des albums, des calendriers et quelques autres opérations, votre soutien donc, nous a permis de distribuer 130 bourses, aides directes aux familles de journalistes emprisonnés, prises en charge des frais médicaux, judiciaires, etc. Cela a été fait, entre autres, pour les victimes de Cuba, de Birmanie, du Liberia, de Côte d’Ivoire, de Chine, d’Haïti, du Viêt-nam.

Comment céder au découragement dès lors que cette mobilisation, ce travail, parfois invisible mais toujours opiniâtre, font renaître des espoirs et a fortiori lorsqu’ils débouchent sur une victoire. Et nous aimons à considérer comme telle la libération du journaliste marocain Ali Lmrabet, condamné à trois ans de prison pour caricature de lèse-majesté pour irrévérence graphique envers le roi ! Notre Prix Reporters sans frontières - Fondation de France 2003 a finalement été libéré en janvier 2004, après sept mois de détention.

Ces interventions n’existent que par le socle sur lequel elles s’appuient, c’est-à-dire la recherche et nos (formidables) chercheurs qui inventorient les atteintes à la liberté de la presse, les décryptent et approfondissent en permanence leur enquête, laquelle trouve assez souvent un prolongement indispensable dans une mission sur le terrain. Cette discrète mais parfois périlleuse investigation, ce patient maillage (dont vous obtenez la relation sur notre site : www.rsf.org) inscrivent nos entreprises dans la durée (ainsi nous ne lâchons pas prise sur des affaires déjà anciennes Zongo au Burkina, Gongadze en Ukraine, Huang Qi en Chine, etc.) afin de faire pièce au plus terrible de tous les dangers : l’oubli. Et nous y parvenons puisque les consultations de notre site ont été multipliées par dix en moins de deux ans !

Certains malfaisants deviennent plus malins

Plus visibles que ces missions lointaines, nos diverses opérations de communication répondent en fait au même objectif : il s’agit encore d’empêcher que ne s’installe une chape de silence, de lutter contre la résignation ou l’indifférence progressives. Rendues possibles par différents partenariats (avec l’agence Saatchi & Saatchi ou le centre de recherche du groupe Benetton, Fabrica), ces campagnes d’affichage, de publicité, de vidéos, que vous avez peut-être encore dans l’œil, sont destinées à alerter l’opinion, quelquefois sur un mode volontairement accrocheur, autour de thèmes qui nous tiennent à cœur : « Journalistes tués »... « Année de l’Algérie »... Libye (à laquelle nous devons par ricochet notre ubuesque suspension de la Commission des droits de l’homme)... « Cuba si, Castro, no ». Cette dernière opération, toujours en cours, s’est accompagnée d’une mémorable soirée au théâtre parisien du Rond-Point, le 29 septembre 2003.

Quoi encore ? La deuxième édition de « Photos de stars » parrainée par Sophie Marceau : c’était en juin 2003. En décembre 2003, nous inaugurions à Paris la première et la seule « Maison des journalistes » ouverte aux confrères exilés. Reporters sans frontières a grandement contribué à rendre effectif ce beau projet de Danièle Ohayon et de Philippe Spinau.

Au moment de clore ce bilan, forcément lacunaire, il nous paraît important d’en souligner une constante et de pointer une sensible évolution. Constante ? La liberté de la presse est d’autant plus menacée qu’il y a surabondance de pouvoir politique (potentats en tout genre) ou qu’il y a vacance excessive de ce pouvoir de sorte que le droit le cède alors à la violence.

Evolution ? Les ennemis de la presse ne semblent pas moins nombreux ni moins résolus ; mais nous avons l’impression que, en dehors de quelques cas pathologiques bien connus de nos services, certains malfaisants deviennent plus malins. A la répression frontale et sanguinaire, ils substituent volontiers le harcèlement insidieux d’apparence légale, la pression économique, la protection de la vie privée, les contournements de toutes sortes, y compris les gages de bonne volonté, afin d’abuser l’opinion. Bref, ils continuent à chasser le journaliste, mais en y mettant les formes.

Enfin, il nous semble que l’intolérance ambiante facilite malheureusement les crispations de toutes sortes. Campagnes publicitaires, spectacles, livres, films, interdits ou menacés, faux directs à la télévision, autocensures, recours compulsifs aux poursuites judiciaires au moindre mot de travers, indignations de commande, prudences oratoires et tartufferies rhétoriques : la libre expression ne serait-elle pas en train de perdre du terrain ?

Ceci mérite évidemment réflexion de notre part et suppose d’imaginer des réponses appropriées. C’est dire que nous ne sommes pas au bout de nos peines et qu’il n’existe rien de plus mobilisateur.

Pierre VEILLETET

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source