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Le Matin, 2 janvier 2014

Corruption : On dirait un épisode de « Columbo »

par Eric FELLEY


Dominique Giroud

L’affaire Giroud Vins, en Valais, se présente comme un épisode de la série « Columbo ». Au début, les spectateurs sont mis au courant du crime : la soustraction de 7 millions de francs aux impôts. Les présumés coupables sont tout de suite identifiables et le mobile est clair : l’argent. Dès lors, tout le suspense tient dans la façon dont ils seront confondus. Quelle sera l’erreur fatale ?


Suisse

Un lecteur alémanique du « Matin » a envoyé à la rédaction un courrier qui résume ce canevas : « Un des plus grands marchands de vin du Valais a contourné une imposition fiscale sur 13 millions de francs suisses, et son fiduciaire est à la tête du Département des impôts ! » Dans un français approximatif, il met en relief le burlesque de la situation où le gendarme et le voleur forment un couple explosif. Le chef des Impôts, c’est Maurice Tornay. Avant d’être conseiller d’Etat [ministre cantonal], il dirigeait une société fiduciaire en famille. De notoriété publique, c’est un expert fiscal hors pair, une « épée » dans son domaine. Dès son élection, en 2009, il reprend les Finances du canton. Mais son passé le rattrape en avril 2010. Un des gros clients de la fiduciaire, l’encaveur vedette Dominique Giroud, est interpellé par l’Administration fédérale des contributions pour des millions de bénéfices détournés. Dès lors, une procédure de rattrapage fiscal s’enclenche dans la plus grande discrétion et dans le secret espoir d’aboutir à un arrangement « à l’amiable ». Dominique Giroud l’a d’ailleurs souhaité : « De telles affaires n’ont pas pour vocation d’être rendues publiques ».

Depuis que tout le monde sait, Maurice Tornay lâche des demi-vérités. Il met en avant son rôle de magistrat qui n’a pas été saisi formellement du cas. Il se déboutonne un peu en admettant à titre privé qu’il a été mis au courant en 2010 déjà. Il en dit trop et pas assez. Dorénavant, il se retranche derrière le secret de fonction, le secret de l’enquête, le secret professionnel et le secret fiscal. Ne manque plus que le secret de la confession… Dans son dernier communiqué, il dramatise, parle du secret comme d’une « tenaille ». On imagine sa douleur de ne pouvoir exprimer toute la vérité. Heureusement, son parti, le PDC, veut instaurer une commission d’enquête parlementaire pour faire « toute la lumière ». Mais cela ne sera pas facile. Le 9 décembre 2013, Dominique Giroud disait, dans Le Nouvelliste, que la fiduciaire Tornay « n’avait jamais été concernée, ni mise en cause dans cette affaire ». Deux semaines plus tard, Maurice Tornay admettait qu’elle avait été perquisitionnée !

Cela prendra du temps, mais le temps n’a pas manqué à Maurice Tornay. Il a très probablement été au courant de l’enquête ouverte contre Giroud Vins en avril 2010. Peu après, Alpes Audit SA, fiduciaire de la famille Tornay (frère, neveux et fils), a transféré le dossier brûlant de l’encaveur à une fiduciaire « amie » de Genève. Il est impensable –pour qui est raisonnablement Valaisan– que le chef de famille Maurice n’ait pas été informé par les siens de l’enquête et de la stratégie d’« exfiltration » du fraudeur. Le problème, à ce moment-là, c’est qu’il n’informe pas son propre Service des contributions ni ses collègues de la perspective d’un conflit d’intérêts majeur. Que penserait-on, par analogie comme dirait Columbo, si Oskar Freysinger était mis au courant d’une rixe dans sa famille et, au lieu d’avertir ses services de police, il se rendait à titre privé sur la scène du crime pour donner des conseils ? Que penserait-on si plus tard les conclusions du rapport de police parlaient d’un accident ? Trois ans. Depuis août 2010, l’affaire semble s’être enlisée auprès du Service valaisan des contributions. Alors vient la fuite, le poison de la fuite qui brise tous les secrets. Maurice Tornay a dès lors cette surprenante défense : l’affaire n’est pas dans son « champ de compétence ». Alors Columbo fait semblant de partir, puis il revient : « Oh, encore une question, m’sieur, combien faut-il de millions de fraude pour alerter votre compétence ? »

Eric FELLEY

Maurice Tornay

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