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mardi 21 février 2017
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Histoire : L’insurrection de la Martinique


Paysage de la Martinique

En 1870, le régime de Napoléon III est dans sa dernière phase : la phase parlementaire. C’est-à-dire qu’après la période autoritaire, puis libérale, du Second empire, on commence à laisser se manifester des velléités d’opposition républicaine. Mais l’existence d’une censure –le journal « La France d’Outre Mer », un peu trop acerbe, a été supprimé en 1860-, de « candidatures officielles », ajoutées à une abstention majoritaire, montrent assez que le Second empire est une mascarade de démocratie qui tourne en dérision le suffrage universel de la république (1848). Le suffrage universel a d’ailleurs été carrément supprimé dans les colonies, tandis que le gouverneur a reçu des pouvoirs accrus au moyen d’un Conseil privé. C’est une manœuvre qui permet d’effacer la dérive assimilationniste de la IIe République, mais qui prive la population d’une éducation à la démocratie.


Martinique

Dans les colonies, l’aristocratie blanche est violemment hostile au principe républicain que défend plutôt la classe des « gens de couleur » (les mulâtres). Or la classe des gens de couleur est en plein essor et le Second Empire contribue à entretenir le flou dans les relations entre républicains et conservateurs monarchistes. Depuis l’opposition entre Bissette (mulâtre) et Schoelcher, tous deux républicains, des tensions sont perceptibles entre les « gens de couleur ». Les républicains « Schoelchéristes », par exemple, ne se fient qu’au suffrage universel pour parvenir à la république. En fait, le Second empire a étouffé toute vie politique : les clivages n’apparaissent plus distinctement mais demeurent sous-jacents.

Cyrille Bissette

La montée en puissance de la Prusse, en Europe, avec le chancelier Bismarck, entraîne la France dans la guerre. Déclarée le 17 juillet 1870, elle donne lieu d’abord à de violents combats durant un mois. Les brillants faits d’armes sont rapportés dans les journaux, surtout dans les colonies, et fêtés comme des succès. Ce qui explique pourquoi la défaite du 2 septembre, à Sedan, est vécue comme un choc. Quelques jours auparavant, le gouverneur de Martinique, Menché de Loisne, faisait chanter un Te Deum pour les victoires françaises. La nouvelle n’y est d’ailleurs connue qu’une dizaine de jours après (ce sont les paquebots en provenance des Etats-Unis –premier câble télégraphique transatlantique de 1858- et de St Nazaire qui font la transmission). Le récit de la guerre alimente alors l’essentiel de l’actualité des journaux, comme « Le Moniteur » en Martinique, lu par la bourgeoisie d’affaires. Le choc politique est d’autant plus profond, que lorsque la république est proclamée par Jules Favre et Gambetta, le 4 septembre, après un coup d’Etat pacifique, le gouverneur Menché de Loisne se rallie au nouveau régime sitôt la nouvelle parvenue.

Victor Schoelcher

Signalées à St Pierre par le procureur général La Rougerie, des rumeurs commencent à courir, menaçant les propriétés. Dès le 19 septembre, on entend les cris de bandes populaires armées autour de l’habitation de Cléo Codé : « Vive la République, mort aux Blancs ! » Mieux : les séances du Conseil privé du gouverneur du 7 février 1871, montrent que l’on espère l’entrée des Prussiens dans Paris, alors assiégée, avec l’espoir de revenir à l’insurrection. (La Commune de Paris ne commence qu’avec la journée du 18 mars 1871). La république est officiellement proclamée à Fort de France le jeudi 22 septembre à 07h00 et à 10h00 à Rivière Pilote, sous un arbre de la Liberté. C’est ici qu’est observée l’agitation la plus intense. On peut donc en conclure que l’affaiblissement militaire et politique du pouvoir central et colonial est très bien perçu par la population de la colonie. Le gouverneur signale d’ailleurs « la défaillance du patriotisme » chez les classes populaires noires qui ne cachent pas leur colère.

Une vue de Rivière Pilote

Le Second empire a vu un essor économique sans précédent, si bien qu’une partie de l’économie fonctionne sur le crédit (création du Crédit foncier colonial, établissement de la Compagnie Générale Transatlantique, un service de paquebot en direction des Antilles). Cela est vrai également pour les colonies où les usines sucrières se multiplient avec des investissements souvent lourds : la famille Lubin dans le sud, à la tête d’une société de bâtiment et travaux publics, réalise, par exemple, un canal destiné à alimenter l’usine du Marin dont l’ouverture est prévue pour janvier 1871. Or, avec la guerre et les prémisses de la dépression économique, l’offre de crédit se resserre. La guerre oblige même la banque de St Pierre à émettre des bons, pratique généralisée par le gouverneur. Contrariées dans leurs projets, certaines habitations revoient donc l’entretien et le paiement de leurs salariés à la baisse.

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éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source