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mardi 23 septembre 2014
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13 avril 2014

Interviews : Jean Marius d’Alexandris s’exprime à propos d’une méthode biologique de traitement des eaux usées

par Frank BRUNNER


Début de vidange d’une fosse septique en Afrique

Partout dans le monde, les eaux usées des maisons non reliées à un égout sont récupérées dans un réservoir appelé fosse septique qu’il faut vider quand il est plein. Tous ces composants stockés dans la fosse (matière fécale, urine, eau) pourraient être utiles au développement de la végétation. Nous produisons donc une eau qui pourrait devenir un engrais pour accélérer la pousse des végétaux. Elle contient de l’urée, de l’ammoniac, de l’azote, de la potasse, des nitrates, du phosphate, etc.


Vidange d’une fosse septique en Afrique

Question :

- "Comment l’idée de revaloriser les eaux usées vous est-elle venue ?"

Jean Marius d’Alexandris :

- "Je travaillais comme gérant d’une entreprise individuelle appelée « Tous dépannages à domicile », quand je me suis intéressé à la problématique des eaux usées. J’ai imaginé un procédé que j’ai baptisé « Fosse Biologique ». La Fosse Biologique est une cuve spécifique conçue pour une libre circulation de l’eau usée et un écoulement permanent vers l’extérieur. Le réservoir n’a pas de filtre et ne fonctionne qu’avec des bactéries. Les bactéries, qu’on trouve naturellement dans notre flore bactérienne intestinale travaillent à réduire la matière fécale en fines particules durant tout son séjour dans la Fosse Biologique. Il s’agit d’une fonction de biodégradation. La Fosse Biologique ne stocke pas. Elle fait circuler les eaux usées et permet ainsi de produire une eau, en sortie du procédé, légèrement chargée de tous les composants nutritifs pour la végétation qu’on trouve d’ordinaire dans une fosse septique. C’est un concept biotechnologique, car il utilise de la biologie associée à de la technicité.

Si l’eau usée, épurée, sert à l’arrosage du jardin potager, elle doit être biologiquement propre, c’est-à-dire sans produit chimique. Les gens ne veulent pas manger de la nourriture contenant des micros polluant chimiques.

Pour les besoins ménagers, les utilisateurs d’une Fosse Biologique n’utilisent que des produits bio. C’est un choix personnel avant tout, mais cela devrait être également un choix de société car les micros polluant chimiques refont surface tôt ou tard dans notre assiette."

-"Existe-t-il des produits bio permettant de laver la vaisselle, le sol, les WC ?"

- "Oui, bien entendu. Aujourd’hui, ces produits d’entretien ménagers sont vendus en grande surface ou dans des magasins spécialisés."

-"Votre procédé permet-il de rendre les eaux usées potables ?"

- "Non, c’est impossible. Les eaux usées contiennent énormément de pollution naturelle, comme la matière fécale, l’urine et d’autres composants. Ils sont biologiques, puisqu’ils proviennent de l’humain, mais leur forte concentration dans la Fosse Biologique nuirait à la santé."

Jean Marius d’Alexandris

-"Qu’advient-il des produits chimique (détergents, morceaux de plastique, métaux lourds, etc...) que les gens ont pu jeter aux toilettes ou déverser dans leur évier et qui se retrouvent dans les eaux usées ?"

- "En assainissement traditionnel, les produits chimiques déversés dans l’évier ou jetés dans les WC finissent par être dispersé dans la nature. Les micros polluants chimiques imprègnent pour une partie la matière fécale. Le reste se dilue dans l’eau. Aucun système technique n’est en mesure de les éliminer. Il y a encore 60-70 ans, ils n’existaient pas et les eaux usées n’étaient pas une source de pollution. De nos jours, il y a de plus en plus de monde sur Terre, ce qui génère de plus en plus d’eaux usées. Polluant gravement l’environnement, elles vont finir par contaminer les nappes phréatiques qui nous fournissent notre eau potable.

Les habitants d’une maison équipées d’un Assainissement Biologique ont adopté la Biologie Attitude. Ils suppriment de leur mode de vie tous les produits contenant des molécules chimiques. Ils n’utilisent que des produits biologiques pour laver la vaisselle, du savon biologique pour l’entretien corporel, du shampoing biologique, du produit biologique pour les WC. Tous ces produits sont vendus en grande surface ou dans des magasins spécialisés dans le bio."

-"Quelles sont les difficultés que vous avez dû surmonter pour créer votre entreprise ?"

- "Le manque de connaissance des eaux usées. L’incompréhension du rôle de la bactérie, car elle est invisible. Le fait que rien d’identique ou se rapprochant de mon procédé n’existait sur le marché de l’assainissement. Je ne pouvais faire aucune comparaison à quelque chose d’existant."

-"Quelle est actuellement la situation commerciale de votre entreprise ? Est-elle rentable ? Touchez-vous des subventions ? Bénéficiez-vous d’avantages fiscaux ?"

- "Actuellement, je suis ce qu’on appelle un auto-entrepreneur. Durant douze ans, j’ai consacré toute mon énergie à développer la partie technique du procédé. J’ai créé cent implantations « Fosses Biologiques » à ce jour.

J’élabore toute la documentation de présentation nécessaire à une bonne compréhension pour ce que l’on appelle « un produit généralisé », c’est-à-dire un produit dont tout le monde puisse comprendre l’utilité, qui peut être implanté dans n’importe quelle situation, et surtout dans n’importe quel endroit du monde. D’un point de vue commercial, la Fosse Biologique n’est pas encore rentable. Je m’efforce de la faire connaître au grand public.

Actuellement, je travaille sur l’Afrique, parce qu’un concours de circonstances m’a fait rencontrer un Sénégalais intéressé par mes idées. Ensemble, nous avons élaboré ce que nous appelons le PROJET. Cela consiste à récupérer, une par une, les eaux usées de toutes les maisons d’un petit village, et de les transporter jusqu’au bord de l’exploitation agricole où le procédé « Fosse Biologique » est installé. Chaque fois que 1000 litres d’eaux usées entrent dans le procédé, à la sortie ce sont 1000 litres d’eau fertilisante qui se dispersent dans le champ par un système d’irrigation. En France, avec le produit de ma Fosse Biologique, j’arrosais le jardin potager. Avec le système mis au point au Sénégal, j’irrigue une exploitation agricole. Un jardin potager fournit de la nourriture à une famille. Une exploitation agricole peut fournir de la nourriture à tout un village.

Je n’ai jamais touché de subvention."

-"Pouvez-vous nous citer quelques exemples de vos réalisations et nous décrire les conséquences qu’elles ont eues ?"

- "Des canalisations d’eaux usées obstruées ont été débouchées uniquement avec des bactéries. Auparavant, les gens utilisaient des déboucheurs chimiques coûteux et les obstructions revenaient régulièrement. Ma méthode les a supprimées définitivement. J’ai demandé aux gens de ne plus utiliser de produits chimiques. J’ai utilisé un furet mécanique et j’ai effectué un traitement biologique par l’injection d’un cocktail de bactéries. Les canalisations n’ont plus jamais été bouchées.

En France, j’ai créé une centaine de « sites pilotes » de traitement des eaux usées pour des habitats qui utilisaient auparavant une fosse septique autonome. J’ai obtenu une certification scientifique de fonction dont les analyses déterminent qu’il y a bien une diminution de la densité de la matière organique entre l’entrée et la sortie du procédé. La certification parle d’« abattement ».

J’ai mis au point un concept de traitement des eaux usées adaptable à toutes les configurations d’habitat possibles : soit une maison individuelle avec son système d’assainissement, soit plusieurs maisons regroupées sur un même système d’assainissement, soit un immeuble, un lotissement, une grande ville.

J’ai conçu un schéma directeur d’assainissement biologique pour une ville, le CEBRE."

-"Pour fonctionner, votre système n’implique-t-il pas que tous les habitants de la ville se convertissent à la Biologique Attitude ? Que se passe-t-il si tel n’est pas le cas et qu’un grand nombre d’entre eux continuent de vivre comme d’habitude ?"

- "L’Assainissement Biologique implanté sur une ville implique d’avoir l’assentiment de toute la population, sinon le procédé « Fosse Biologique » serait en dysfonctionnement permanent. Seules les maisons dont les habitants adoptent la Biologie Attitude, peuvent être équipées du procédé « Fosse Biologique ». Il est impossible d’implanter le CEBRE sur une ville dont la majorité des gens refusent d’adopter la Biologie Attitude. Mais pour motiver les gens, l’Assainissement Biologique a un atout incontestable : le porte monnaie. En assainissement collectif, les habitants paient une taxe d’assainissement annuelle qui correspond à 20 % du prix de l’implantation du procédé « Fosse Biologique ». A très court terme, avec une « Fosse Biologique », ils ne paieraient plus de taxe. La taxe d’assainissement est comprise entre 600 et 1200 euros suivant les communes et elle est perpétuellement en hausse. Suivant le montant de leur taxe, les gens amortiraient plus ou moins vite leur investissement financier pour l’implantation du procédé.

Chaque maison non raccordée au collectif réduit le coût de traitement des eaux usées de la commune : pas d’infrastructure de raccordement et de collecte, moins de volume d’eaux usées à traiter, moins de production de résidus de boues, réduction du coût des traitement palliatifs de ces boues (incinération, épandage, stockage, séchage, transport, etc), réduction des frais de gestion et d’entretien.

L’utilisation généralisée du CEBRE diminuerait de 150 milliards d’euros environ en cinq ans, la facture de l’assainissement des eaux usées en France. J’ai fait un devis pour la mise en place du CEBRE pour la mairie d’une commune de 980 habitants : coût 600000 euros. Le devis d’assainissement traditionnel était, lui, estimé à 6 millions d’euros. Si on multiplie le montant économisé par le nombre de communes que compte la France –il y en a 36000- cela permet de faire une estimation des économies possibles à l’échelle du pays.

Le PROJET Revalorisation des eaux usées pour une agriculture biologique productive s’implante en Afrique. Fin 2014, pour la première fois, un bilan de performance et de résultat d’exploitation agronomique va pouvoir être fait. L’agriculteur pense doubler largement sa production, voire peut-être la tripler.

Un autre projet me tient à coeur : le recyclage d’eaux usées pour une banque alimentaire. Des gens de condition défavorisée, mais désireux de travailler, exploiteront pour leur propre compte des champs abandonnés, et ils pourront donner le surplus de leur production à d’autres défavorisés, à des hôpitaux, des écoles, des associations humanitaires, les restos du cœur, etc. Une manière de réinsertion valorisante dans le monde du travail.

Pour la première fois, à la suite d’un appel d’offres de marché, une mairie installe un site pilote « Fosse Biologique »."

-"Comment envisagez-vous l’évolution future de votre activité ?"

- "Je continue d’implanter, en France, des installations autonomes. Je fais évoluer, techniquement, le procédé « Fosse Biologique » lyseconcept par des petites améliorations, je complète ma documentation avec les résultats des options expérimentales en cours, je traduis la documentation en un maximum de langues parlées.

Je fais mes premiers pas en Inde. Je ne sais pas trop comment les choses vont se présenter là-bas. Il me faudra m’adapter à la situation locale."

Propos recueillis par Frank BRUNNER

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