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lundi 24 avril 2017
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BD : La création des aventures de Buck Danny (1ère partie)

par Jean-Michel CHARLIER


Dans l’édition « Tout Buck Danny » éditée par Dupuis, le scénariste, Jean-Michel Charlier, raconte -souvent en parlant de lui-même à la troisième personne du singulier- des anecdotes relatives à la création de cette série de bandes dessinées. Il évoque également sa première collaboration avec Victor Hubinon.


Jean-Michel Charlier

L’agonie du Bismarck

C’est « L’agonie du Bismarck » qui marque les débuts de la collaboration de Victor Hubinon et Jean-Michel Charlier. Une collaboration vite muée en amitié solide, puisqu’elle allait durer trente-cinq ans et donner naissance à plus de 70 albums.

Jusque-là, chacun travaillait de son côté pour Spirou et dessinait. Ce qui rendait difficile un travail en commun. D’autant qu’à cette époque, le prix payé pour une « planche » était dérisoire. Il leur fallut donc mettre au point une formule de répartition du travail et de sa très maigre rétribution. Elle allait fonctionner des années durant à la complète satisfaction des deux partenaires. Charlier écrivait le scénario, dessinait avions et bateaux ; Hubinon se chargeait des personnages autour desquels Charlier campait également les décors. Il lui incombait aussi dans son découpage de doser savamment le nombre de cases à réaliser par chacun, de telle sorte que, dans chaque épisode de 44 planches, ses gains et ceux de Victor Hubinon s’équilibrent équitablement.

La mode était alors aux récits de guerre. Le second conflit mondial venait tout juste de se terminer et tous les journaux de jeunes regorgeaient de séries militaires, sans parler d’innombrables petits illustrés uniquement spécialisés dans le genre et pratiquant un manichéisme absolu : d’un côté les bons et loyaux alliés ; de l’autre les immondes et déloyaux tortionnaires nazis et japonais.

Victor Hubinon

Hubinon et Charlier s’efforcèrent de ne pas tomber dans ce travers, et c’est pourquoi ils choisirent pour premier sujet l’histoire du « Bismarck », qui se limitait strictement à un duel loyal entre marins et aviateurs des deux bords. Le « Bismarck » était le cuirassé le plus moderne de la Kriegsmarine. La quasi élimination de celle-ci, dès le début de la guerre, avait déterminé l’Amirauté allemande à en faire la pièce maîtresse d’une flottille corsaire destinée à semer la destruction sur les plus lointaines lignes de ravitaillement par mer des Alliés. Evadé de Kiel, le « Bismarck » et ses bâtiments d’escorte avaient aussitôt dû se terrer au fond d’un fjord norvégien, en attendant que la protection du brouillard et du mauvais temps leur permette de forcer le blocus exercé par la Navy et la RAF…

Les Japs attaquent

C’était l’époque où l’Holocauste d’Hiroshima ne troublait encore aucune conscience, et où les Japonais –on disait : les « Japs »- étaient unanimement qualifiés par l’opinion et la presse de « pirates », « singes jaunes », « faces de citron » et crédités d’atrocités égales à celles des nazis, ce pourquoi allait être pendu le généralissime Tojo, chef suprême des armées nipponnes…

Hideki Tojo

La guerre venait tout juste de se terminer et, dans l’euphorie de la victoire, le Liégeois Georges Troisfontaines persuada Victor Hubinon, dessinateur et retoucheur du quotidien « La Meuse », de réaliser avec lui une épopée dessinée, mettant en scène les pilotes américains alors dans tout l’éclat d’une gloire sans nuage. Admirable vendeur de n’importe quoi, Troisfontaines était nettement moins doué pour le scénario. Au bout de treize pages, il avait expédié au galop un an de guerre du Pacifique et se trouvait à sec d’idées. Il me refila le bébé.

Le début des Japs attaquent

Tout en terminant mon doctorat en droit, j’avais fait mes débuts dans la BD comme dessinateur à Spirou fin 1945. J’avais déjà constitué équipe avec Hubinon pour « L’agonie du Bismarck ». Notre « team » se ressouda pour Buck Danny, Troisfontaines se consacrant exclusivement à la vente de la série, dont le héros portait ses traits.

Georges Troisfontaines

Quittant subrepticement l’Air Force (dont il garda inexplicablement les galons !) pour la Navy, Buck Danny continua donc à se battre héroïquement dans le Pacifique et en Chine. Il s’y fit deux inséparables coéquipiers : Tuckson et Tumbler. Après une brève démobilisation et une mission au Proche-Orient, l’indissoluble trio réintégra l’Aéronavale. Il allait dès lors -au gré de l’actualité dont s’inspiraient directement toutes ses aventures- connaître tous les ciels du monde et tous les prototypes successifs de l’aviation américaine, toujours en butte aux traquenards de Lady X, dont le personnage m’avait été inspiré par l’héroïne allemande Hanna Reitsch, seul pilote d’essai et Flugkapitan en jupons de la Luftwaffe durant la Seconde Guerre mondiale.

Hanna Reitsch

Pour faire face aux problèmes de technique aéronautique que nous posait notre travail, nous dûmes, Victor Hubinon et moi, passer bientôt nos brevets de pilotes de tourisme. Nos maigres économies épuisées mais saisis par la passion du vol, nous décidâmes de pousser jusqu’au brevet professionnel. C’était pour nous le seul moyen de pouvoir continuer à piloter sans bourse délier.

Ce fut une épopée. Il nous a fallu surmonter des obstacles considérables. Ainsi nous avions -entre autres- à présenter un programme complet de voltige aérienne. Aucun club civil ne possédait alors d’avion d’acrobatie. Nous allâmes donc chercher en Angleterre, dans les surplus de la RAF, un vieux biplan si pourri qu’il se désentoilait alors que nous franchissions la Manche. Nous l’avons retapé et, les moniteurs coûtant cher, nous nous sommes essentiellement initiés à la voltige grâce à un vieux manuel de l’aviation militaire belge d’avant 1939. Après avoir appris par cœur les manœuvres à effectuer, chacun de nous s’efforçait à tour de rôle de les reproduire en l’air, tandis que l’autre suivait, du sol, les manœuvres souvent hallucinantes du copain, pour les lui commenter à son atterrissage.

Tout notre entraînement fut aussi pittoresque. Pourtant, un soir de juin 1947, seuls de tous les candidats en lice, nous fûmes promus pilotes professionnels, après une longue journée d’épreuves diverses.

Une folle période commença. Victor et moi ne nous quittions plus guère que pour dormir. Quatre jours par semaine, de neuf à trois heures du matin, nous travaillions sur les planches de Buck Danny, les trois autres jours nous pilotions du matin au soir, effectuant un travail aérien intensif : remorquage de panneaux, baptêmes de l’air, vols de coqueluche, meetings en campagne, taxi aérien, parachutage de journaux. Personnellement, en 1950, je fis même un bref passage comme pilote de ligne à la Sabena.

Entre-temps, sur le conseil de Jijé (qui avait cent fois raison !) mais avec un terrible sentiment de frustration, j’avais renoncé à dessiner pour me consacrer uniquement à l’écriture. Jusque là, en effet, j’avais dessiné tous les avions et tous les bateaux, non seulement de Buck Danny, mais aussi des séries Tarawa et Surcouf.

Après trois ans de « vache enragée », le succès vint brutalement. Il s’est poursuivi trente-cinq ans et, aujourd’hui, les ventes de Buck Danny ont dépassé les dix millions d’exemplaires.

Nos plus fidèles lecteurs étaient les pilotes militaires. Ils refilaient des « tuyaux » techniques à Victor Hubinon. C’est ainsi qu’il reproduisit un jour, sur un de ses avions, le nouveau viseur ultra-secret dont venaient d’être équipés ces prototypes. Si fidèlement, d’après les indications glanées sur une base de chasse, qu’il reçut le lendemain la visite de deux inspecteurs de la Sécurité Militaire, qui le soupçonnaient d’espionnage.

Quant à moi, Buck Danny me valut d’être invité sur toutes les grandes bases militaires des Etats-Unis, et d’être le premier journaliste européen à voir voler le fameux X-15 que pilotait ce jour-là un certain Neil Armstrong, l’homme qui, plus tard, foulerait pour la première fois le sol lunaire.

La vie nous sépara, Victor Hubinon et moi. Nous nous étions mariés. Sa fille et mon fils étaient nés à une heure d’intervalle. Mais il était rentré à Liège et je m’étais installé à Paris. Pourtant nous avions une telle habitude de notre travail commun, nous nous connaissions mutuellement si bien, et surtout l’amitié jetait un tel pont entre nous que notre collaboration se poursuivit malgré la distance qui nous séparait, comme si nous avions continué à travailler l’un à côté de l’autre. Il nous suffisait de nous voir, de loin en loin, et de quelques coups de téléphone pour aplanir tous les problèmes.

Trente-cinq ans et quarante albums de Buck Danny plus tard, notre amitié et notre collaboration non seulement duraient toujours, mais elles s’étaient renforcées de nombreuses autres œuvres créées ensemble : Mermoz, la série des Tiger Joe, celle des Surcouf et des Barbe-Rouge.

C’est au total plus de soixante-dix épisodes que nous avons commis en toute complicité. Quelque chose comme trois mille cinq cents pages de BD ! Seule la mort brutale, inattendue de Victor Hubinon a pu rompre cette fraternité d’armes, forgée de tant de souvenirs, de tant de travaux, de tant d’épreuves supportées en commun.

Mais Victor est toujours vivant dans ces albums que vous allez lire et où, page après page, s’affine son dessin, s’affirme, mûrit puis éclate son immense talent. Celui d’un des tout « grands » de la Bande Dessinée mondiale, qui se doublait aussi d’un peintre surréaliste surprenant.

A qui d’autre qu’à mon cher vieux copilote pourrais-je dédier cette édition spéciale de Buck Danny, qui restera son chef-d’œuvre !

Les Japs attaquent (suite)

Les treize premières pages de cet album furent écrites par Georges Troisfontaines et couvraient -fort succinctement !- toute l’attaque de Pearl Harbour.

Dès la page 14, Jean-Michel Charlier reprit la charge du scénario, ainsi que le dessin des avions, des bateaux et des décors. Il débarquait dans une histoire qu’il connaissait mal. Heureusement, une ample moisson de journaux à l’usage des militaires américains glanés dans les poubelles des casernes de Liège occupées par ceux-ci et les premiers livres publiés par les correspondants de guerre lui permirent de pallier un cruel manque de documentation. Les photos, les documents techniques étaient encore plus rares. C’est ce qui explique les imperfections, voire les erreurs de certains dessins.

Par contre, le scénario est scrupuleusement calqué sur le déroulement des différentes phases de la bataille de la mer de Corail, premier grand engagement aéronaval que les Américains livrèrent et remportèrent contre les Japonais après Pearl Harbour, avec les débris de leur flotte du Pacifique. Et les personnages historiques qui traversent le récit y jouent le rôle qu’ils ont authentiquement assumé dans la réalité. De même que sont exactes les cartes indiquant les évolutions respectives des deux escadres ennemies, lancées à l’aveuglette à la découverte l’une de l’autre. Le sort de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande étaient en jeu. Une nouvelle défaite américaine eût sans doute signifié l’occupation totale du Pacifique et de l’Extrême-Orient par les Japonais. Heureusement, les amiraux Fletcher et Halsey remportèrent, au prix de lourdes pertes, le formidable coup de poker qu’ils avaient engagé, brisant définitivement la ruée japonaise vers le Sud-Pacifique et les riches terres australes.

Les mystères de Midway

Après leur défaite de la mer de Corail, les Japonais concentrèrent tout leur effort aéronaval sur le secteur nord du Pacifique.

Tandis qu’une escadre menait un raid vers l’Alaska pour tromper les Américains, l’empire du Soleil-Levant lança deux flottes formidables à l’assaut de Midway, première étape obligée d’une conquête des îles Hawaï. Si Midway tombait, le sort des Hawaï n’eût plus guère pesé lourd.

L’escadre de l’amiral Fletcher fut rappelée en catastrophe de la mer de Corail pour barrer la route aux « Japs ». Elle dut parcourir 8000 kilomètres en un temps record et, renforcée des porte-avions « Hornet » et « Enterprise », prit position dans le nord-est de l’archipel de Midway, ignorant d’où allait surgir l’ennemi et craignant de lui tomber dessus trop tard ou de se faire surprendre elle-même.

Par chance, un patrouilleur américain repéra l’une des flottes japonaises, qui arrivait par le sud-ouest, et des bombardiers basés à Midwaylui réglèrent son compte et l’obligèrent à rebrousser chemin. Un autre miracle permit enfin à l’escadre de Fletcher de localiser la seconde flotte de combat nipponne ui déboulait du nord-ouest. Les avions embarqués de la Navy lui infligèrent un désastre qui la força à faire demi-tour et à regagner le Japon. Non sans avoir, à son tour, à moitié coulé l’héroïque porte-avions américain « Yorktown », qui réussit néanmoins à rentrer à Pearl Harbour.

C’est sur ces hauts faits, scrupuleusement suivis dans leur vérité historique, que se greffe le second épisode des aventures de Buck Danny. La partie purement documentaire y prend encore largement le pas sur la fiction. Et, comme dans l’épisode précédent, les personnages sont dessinés par Victor Hubinon tandis que Charlier s’est chargé du dessin des avions, des bateaux et des décors. On sent assez nettement leurs styles de factures différentes.

La revanche des fils du ciel

C’est la découverte d’un reportage américain consacré aux fameux « Flying Tigers » du général Chenault qui donna à Jean-Michel Charlier l’idée de transférer Buck Danny du Pacifique en Chine.

Depuis 1940, un an avant l’entrée en guerre des Etats-Unis, une escadrille de pilotes volontaires américains se battait en Birmanie et en Chine contre les Japonais. L’AVG (American Volunteer Group) était composé de mercenaires recrutés dans l’Air Force et la Navy, avec l’accord secret de Roosevelt, par l’ex-major Claire Lee Chennault, ancien instituteur devenu voltigeur aérien et prématurément mis à la retraite à cause de ses conceptions révolutionnaires de la guerre aérienne.

Claire Lee Chennault

Equipés de P-40 primitivement destinés à l’aviation tchèque, les « Tigres Volants » étaient essentiellement chargés de protéger la « route de Birmanie », unique voie de ravitaillement des armées de Tchang Kaï-Chek, totalement coupée du monde extérieur du fait de l’occupation des côtes chinoises par les Japonais. Payés en or pour chaque victoire homologuée, combattant sous des uniformes de fantaisie, se mettant en grève à l’occasion, usant de techniques aériennes jusque-là inconnues, les « Tigres Volants » ne connaissaient d’autre discipline que la féroce efficacité qu’exigeait d’eux Chennault. Mais ils sauvèrent la Chine et infligèrent des pertes effroyables à l’aviation nipponne.

Les désastres alliés qui suivirent Pearl Harbour, l’invasion de la Birmanie les forcèrent à se replier sur Tchoung-King. Pour compenser la fermeture de l’unique voie terrestre qui approvisionnait les armées chinoises, Chennault créa alors le premier « pont aérien » de l’histoire. Durant deux ans, une gigantesque noria d’avions, partis du nord de l’Inde, achemina armes, carburant, munitions vers la Chine encerclée. Et les « Tigres Volants », entre-temps intégrés dans l’US Air Force, assurèrent sa protection. Mais seuls cinq des AVG d’origine acceptèrent de continuer à se battre pour les maigres soldes dispensées par cette XIVe Air Force, qui adopta le nom et les emblèmes des « Flying Tigers ». Directement promu du grade de major à celui de général, Chennault en assumait le commandement.

C’est dans le présent épisode, où la fiction tient désormais une plus large part, que s’est constitué -avec la rencontre de Sonny Tuckson et Tumbler- l’indissoluble et célèbre trio qui allait désormais animer toute la série des aventures de Buck Danny.

Les Tigres Volants, Dans les griffes du Dragon Noir, Attaque en Birmanie

Comme tous les albums de la série, cet épisode est calqué sur une authentique réalité historique. Il se situe dans les années 1943/1944, à l’époque où, dans une Chine totalement encerclée, la XIVe Air Force du général Chennault, uniquement ravitaillée par le pont aérien quotidien fonctionnant entre l’Assam et Tchoung-King, tenait victorieusement tête aux escadrilles japonaises acharnées à sa perte.

Pour réussir ce miracle, Chennault improvisait des solutions au jour le jour. Dix mille vieux émetteurs de radio, promis à la casse, avaient été distribués partout sur le territoire chinois occupé par les Japonais et permettaient aux partisans de renseigner immédiatement les « Tigres Volants » sur l’importance et la direction des raids ennemis. Un système d’alerte rudimentaire, mais d’une rare efficacité, le « jing-bao », permettait aux chasseurs américains de ne décoller qu’à coup sûr, au dernier moment, et surtout de concentrer une puissance de feu maximum là où les circonstances l’exigeaient. Des armées de coolies avaient même installé, derrière les lignes japonaises, des pistes clandestines sur lesquelles allaient s’embusquer les pilotes de Chennault pour prendre à revers les formations ennemies.

Enfin, des équipes de résistants chinois se chargeaient de récupérer en territoire ennemi les pilotes américains abattus et les ramenaient dans les lignes amies. Pourtant les moyens manquaient cruellement. Il fallait brûler dix litres d’essence pour en acheminer un seul d’Inde jusqu’en Chine. Les trous percés par les balles dans les tôles des avions étaient colmatés avec du mastic ou du chewing-gum. Et l’on récupérait les pièces sur les épaves hors d’état de voler pour réparer les appareils, voire pour en fabriquer totalement de nouveaux.

L’armée de terre, commandée par le général « Vinegar » Stillwell, disputait férocement aux « Tigres Volants » les approvisionnements dramatiquement insuffisants acheminés par le « pont aérien » et dont, de surcroît, une bonne partie allait aux armées de Tchang Kaï-Chek qui… les revendaient au marché noir !

C’est dans ces circonstances particulièrement précaires qu’un nouveau et terrible effort fut exigé par le Haut Commandement allié à la XIVe Air Force de Chennault : couvrir et soutenir la reconquête de la Birmanie, entreprise par le corps expéditionnaire du général Stillwell. C’est à cette époque que débute le récit que vous allez lire…

Jean-Michel CHARLIER

Des Tigres Volants en Chine

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  • Jean-Michel CHARLIER

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source