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jeudi 20 juillet 2017
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BD : La création des aventures de Buck Danny (2ème partie)

par Jean-Michel CHARLIER


C’est en mai 1951 que Spirou acheva la publication de l’épisode Attaque en Birmanie, dont l’action se situait encore dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale. Or la fin de celle-ci remontait à presque six ans. Et bien que le succès des « Japs » -comme nous disions- allait croissant, leur éditeur, qui avait mis longtemps à croire à cette série, craignait désormais que de nouvelles aventures de guerre parussent trop périmées. A contre-cœur, Jean-Michel Charlier et Victor Hubinon se résignèrent à démobiliser leur trio américain, ce qui posait un sacré problème : que faire de Buck Danny et de ses équipiers ? Et surtout que leur faire faire ?


Une scène des Trafiquants de la mer Rouge

Les trafiquants de la mer Rouge

Heureusement, la réalité vint une fois de plus au secours de l’imagination du scénariste ! Une nouvelle race de chômeurs encombrait alors, très effectivement, le marché du travail aux Etats-Unis : celle des dizaines de milliers de pilotes militaires subitement rendus à la vie civile par la fin des hostilités. Et qui, contrairement à leurs frères d’armes de l’Army ou de la Navy, trop heureux de quitter leur tank ou leur sous-marin, se refusaient à gagner autrement leur vie qu’en pilotant un avion. Les débouchés, pour eux, étaient rarissimes. Malgré le « boom » que connaissait alors le transport aérien, les compagnies n’avaient que faire de casse-cou, tout justes bons à « driver » acrobatiquement des chasseurs et des bombardiers. Tout au plus recrutaient-elles parmi les anciens équipages de transport. Et seulement ceux qu’elles jugeaient reconvertibles à peu de frais au pilotage de paisibles avions de ligne.

Idolâtrés, choyés, célébrés par la presse à l’époque de leurs exploits guerriers, les as de la Chasse, notamment, se retrouvaient brusquement sur le pavé, replongés dans l’anonymat, oubliés, aigris, désabusés et confrontés avec la masse de leurs cadets qui, eux, avaient poursuivi des études à peu près normales durant les années décisives pour leur avenir, que leurs aînés passaient à se battre.

Cette situation très réelle, non seulement aux Etats-Unis, mais même en Europe, allait servir de point de départ aux aventures « civiles » de Buck Danny, Tumbler et Sonny Tuckson.

Quant à l’avion-vedette de cette nouvelle série d’épisodes, il ne pouvait être que le DC3, version civile du fameux C47 militaire des années de guerre. Il n’était pas une compagnie aérienne au monde à cette époque qui n’en possédât pas ! Y compris l’Aéroflot soviétique !

Sorti à plus de cent mille exemplaires depuis sa mise en service, au début des années 1930, le DC3 est toujours en activité aujourd’hui -cinquante ans plus tard !- dans bon nombre de pays africains et asiatiques. Dans ses versions civile et militaire, il reste l’avion le plus longtemps maintenu en service et construit au plus grand nombre d’exemplaires de toute l’histoire de l’aviation !

Un Douglas DC-3

Les pirates du désert

Le choix du pays où situer les aventures civiles de leur célèbre trio avait été un rude problème pour Jean-Michel Charlier et Victor Hubinon.

L’Afrique et l’Amérique du Sud étaient paisibles. L’Asie aussi, à part la guerre d’Indochine qui avait commencé, mais resterait jusqu’à la fin de son épisode américain un sujet totalement tabou en France. Jamais aucune bande dessinée contemporaine ne put, en effet, y faire même une allusion ! C’eût été la certitude absolue et immédiate d’une interdiction de paraître, voire d’une saisie du journal ou de l’édition.

Certes, il y avait eu en Chine la longue retraite des armées gouvernementales de Tchang Kaï-chek devant la soudaine et irrésistible poussée des troupes communistes de Mao Tsé-toung, leur éviction du continent et leur fuite jusqu’à Taïwan. Mais tout était allé si vite que l’événement était déjà terminé avant même d’être exploitable !

L’actualité vint une fois de plus au secours de Jean-Michel Charlier. Il était un point du monde où se déroulaient un tas de choses : le Moyen-Orient ! (Ca n’a d’ailleurs pas cessé depuis !)

A peine entamée à la veille de la guerre, l’exploitation des gisements pétrolifères d’Arabie Saoudite connaissait depuis 1948 un démarrage fulgurant. Mais les grandes compagnies internationales commençaient aussi à s’intéresser âprement aux gigantesques réserves d’« or noir » que l’on supposait -à juste titre- cachées sous les sables du Koweit, de Bahrein et des Emirats. Et à se livrer à une guerre aussi féroce qu’occulte pour se les approprier. Elles faisaient une cour flagorneuse aux Cheikhs et aux Emirs du désert, n’hésitant pas à leur susciter des rivaux dans leur propre famille lorsqu’ils se faisaient trop rérticents ou trop indociles.

Le Cheikh Shakbut d’Abou-Dhabi a ainsi, notamment, inspiré certaines péripéties de ces trois épisodes « arabes ». Cet inquiétant et pittoresque personnage, qui favorisait les intérêts anglais, faillit être renversé au début des années 1950 par son propre frère Zaid, soudoyé par les Saoudiens et les businessmen américains de la fameuse Aramco, qui guignaient son pétrole. Sauvé de justesse après maints rebondissements rocambolesques, Shakbut put continuer à entasser les liasses de livres sterling, qu’il touchait comme royalties, sous son lit, où les souris les dévoraient au fur et à mesure.

Shakbut bin Sultan al Nahyan

Les gangsters du pétrole

C’est durant la réalisation de cet épisode que se situe l’incursion de Jean-Michel Charlier à la SABENA, qui faillit bien maquer l’arrêt puis la fin de la série. De plus en plus passionnés d’aviation et devenus tous deux pilotes professionnels depuis deux ans, le scénariste et le dessinateur de Buck Danny consacrèrent à cette époque plus de temps à leurs activités aériennes multiples qu’à la bande dessinée ! Voltige, parachutage de journaux, taxi aérien, rallyes, baptêmes de l’air et vols de coqueluche les mobilisaient bien davantage que leurs personnages.

Déjà en 1948, ils avaient failli tout lâcher. Cette année-là, des missions israéliennes faisaient le tour des aéroclubs belges et français, cherchant secrètement à racheter tous les avions disponibles et à recruter des pilotes mercenaires pour la première guerre israélo-arabe. Juste « pour voir », Charlier et Hubinon avaient été à deux doigts de partir !

En 1951, Charlier se vit offrir d’entrer à la SABENA comme pilote stagiaire. La guerre de Corée privait la compagnie aérienne belge de ses possibilités habituelles de recrutement dans la Force aérienne. La SABENA souhaitait donc faire appel à des « civils » plutôt qu’aux Sud-Africains et Néo-Zélandais auxquels elle avait dû recourir. La tête farcie d’idées romantiques et parfaitement fausses sur l’existence des pilotes de ligne, sans doute puisées dans la vie de Mermoz et de Guillaumet, Charlier accepta. Heureusement pour Buck Danny, les monotones réalités routinières de la profession, son côté « chauffeur d’autobus » et surtout pour lui l’insurmontable handicap que constituaient pour son avancement les années de pilotage militaire qui lui manquaient, mais dont tous ses camarades venus de l’armée bénéficiaient pour le calcul de leur ancienneté et l’obtention de promotions, le ramenèrent au reportage, à la bande dessinée et à l’aviation « sauvage ».

La nostalgie des avions de guerre, plus spectaculaires à faire évoluer et à dessiner, tenaillait Hubinon et son compère. Aussi celui-ci se débrouilla-t-il pour faire intervenir dans le scénario « Spitfire » et « Mustang », deux des plus remarquables chasseurs de la guerre, toujours en service à l’époque.

La réaction du public

Avec Les gangsters du pétrole se termine le bref retour à la vie civile de Buck Danny et de ses copains.

Comme l’avaient pressenti Jean-Michel Charlier et Victor Hubinon, la démobilisation de leurs héros avait déçu beaucoup de « fans » du célèbre trio.

Sortis du cadre épique que la guerre prêtait comme toile de fond à leurs exploits, recyclés dans le monde interlope mais banal des trafiquants internationaux, privés du prestige de l’uniforme, les trois pilotes étaient redevenus des personnages de BD comme il en existait déjà des dizaines. Et leurs aventures avaient en partie perdu leur caractère exaltant et spécifique. De vedette à part entière, l’avion y était retombé au rôle de simple utilité.

Les lettres de lecteurs affluaient, réclamant vigoureusement la prompte re-mobilisation des ex-Tigres Volants. Un éditeur ne demeure jamais longtemps indifférent à ce genre de « clignotant » d’avertissement. Aussi, Charlier et Hubinon, qui eux-mêmes en avaient marre de leurs héros en complets vestons, n’eurent-ils aucune peine à persuader leurs commanditaires qu’il était urgent de faire réintégrer l’uniforme de l’US Air Force à Buck Danny, Tumbler et Tuckson.

Ceux-ci ne devaient plus jamais quitter l’uniforme depuis lors. Et le succès revint, total et fulgurant, sans plus jamais se démentir pendant les trente ans qui suivirent !

Jean-Michel CHARLIER

Le début des Gangsters du pétrole

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source