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vendredi 18 août 2017
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BD : La création des aventures de Buck Danny (3ème partie)

par Jean-MICHEL CHARLIER


Les années 1950 marquèrent un tournant décisif dans l’Histoire de l’Aviation : le passage définitif de l’avion à hélice au « jet » dans toutes les forces aériennes du monde.


Un Messerschmitt Me 262

Dès la fin 1944, la Luftwaffe avait mis en opération les premiers appareils à réaction avec un succès si foudroyant que le sort de la guerre faillit en être modifié. Les Alliés avaient pris en ce domaine un retard considérable. Les Anglais s’efforcèrent de le combler avec leurs « Meteor », puis leurs « Vampire ». Et, en 1942, les Américains s’attaquèrent au problème en inaugurant un ambitieux programme d’essais de prototypes… dont beaucoup ne dépassèrent pas ce stade ! Leur premier appareil de série fut le Lockheed P80 « Shooting Star ». Mais aucun de ces jets alliés ne fut prêt à temps pour intervenir dans le conflit mondial.

En 1948 commença la mise au point du North American F86, qui ne devint opérationnel qu’en 1951.

Un North American F86

Pilotes d’essai

Quel cadre pouvait mieux convenir à une rentrée fracassante de Buck Danny et de ses équipiers dans l’US Air Force que l’un des terrains d’essais où s’élaborait la nouvelle aviation à réaction des Etats-Unis et où s’expérimentaient à hauts risques des techniques révolutionnaires : siège éjectable, combinaison anti-G, lance-roquettes, etc.

Pour le scénariste, c’était pain béni ! Il s’inspira notamment des prouesses du fameux « Chuck » Yeager, le premier pilote au monde à avoir dépassé la vitesse du son (Mach 1) le 14 octobre 1947, à bord de l’avion-fusée Bell XP-1, qui figure lui aussi dans le présent épisode.

Charles « Chuck » Yeager près du Bell XP-1

Détail amusant pour la petite histoire : l’un des envois de découpages de Charlier (alors à la SABENA) à Hubinon se terminait sur la planche 168 [pagination de l’intégrale publiée par Dupuis]. Il reçut en retour un télégramme de son coauteur et de ses éditeurs, disant : « Si Buck Danny est mort, considère-toi comme viré ! »

Le début de Pilotes d’essai

Dans cet épisode et dans les deux qui allaient suivre, Hubinon expérimenta une nouvelle technique mise au point par le dessinateur américain Kurtzman. Hanté par l’obsession de recréer l’illusion du mouvement dans la bande dessinée, statique par définition, celui-ci avait imaginé de traiter certaines images « choc » montrant un mouvement en une succession de vues décomposant chaque phase de ce mouvement, pour créer une impression de mobilité. Il s’inspirait du cinéma qui, lui aussi, découpe un mouvement en une succession d’images fixes retrouvant leur animation une fois projetées à la cadence de 26 vues par seconde. On trouvera des exemples de cette technique dans les planches 151, 152, 153, 154, 155, 158, 160, 189 et 176.

Ciel de Corée

C’est sans doute avec Ciel de Corée que Victor Hubinon atteignit la plénitude de son talent. Déjà, Pilotes d’essai marquait un énorme progrès technique et artistique par rapport aux épisodes précédents et surtout par rapport aux trois premiers albums encore malhabiles.

Ici, sa virtuosité est telle qu’elle le classe indiscutablement parmi les plus grands dessinateurs internationaux de BD, Américains compris.

Son dessin confine à la perfection : dans les moindres expressions des visages auxquels il réussit à faire refléter les sentiments et les réactions les plus fugaces, dans le choix et la variété des plans, des cadrages et de la mise en page, dans la minutie des engins et des décors, dans la création pleine de trouvailles des personnages secondaires les plus épisodiques.

Le début de Ciel de Corée

Dans les deux albums consacrés à la guerre de Corée, Victor Hubinon continua à utiliser la technique du mouvement décomposé d’Harvey Kurtzman, comme on peut le constater aux planches 188, 194, 208 et surtout 211 du présent épisode. Et aux planches 239, 240, 263, 265, 266 et 267 de l’épisode suivant.

Cette technique était fascinante pour un dessinateur de la classe d’Hubinon et donnait des résultats souvent étonnants. Malheureusement, elle exigeait un beaucoup plus grand nombre de dessins, donc beaucoup plus de pages, pour raconter une même histoire, ce qui posait des problèmes terribles, dès lors que les contraintes dues au système d’impression limitaient inexorablement la pagination des albums de Buck Danny à 48 pages maximum.

Paradoxalement aussi, il arrivait parfois que le rythme de la narration s’en trouvât ralenti. C’est pourquoi, finalement et sauf rares exceptions, cette technique fut abandonnée aussi bien par Hubinon que par Kurtzman.

Un Mikoyan-Gurevich MiG-15

Quant au sujet de Ciel de Corée, il fut inspiré à Jean-Michel Charlier par un fait réel : l’apparition, dans la guerre aérienne, d’engins téléguidés d’origine soviétique qui causèrent des pertes terribles aux pilotes américains opérant dans ce que l’on appelait alors « la vallée des Migs » ou « la vallée de la mort ». Grande nouveauté aussi, pour l’époque : l’intervention d’un de ces faux chalutiers soviétiques bourrés d’électronique, devenus si célèbres depuis aux abords des flottes et des bases navales du monde occidental. Mais les vedettes de l’épisode sont bien évidemment les deux avions qui symbolisaient alors les forces en présence dans cette guerre du bout du monde : le Mig 15 soviétique et le F86 « Sabre » américain.

Avions sans pilotes

La guerre de Corée dura plus de trois ans et faillit bien dégénérer en Troisième Guerre mondiale le jour où le généralissime MacArthur, qui commandait toutes les forces du monde occidental, décida, pour en finir, de lancer les bombardiers américains bien au-delà des frontières coréennes pour aller bombarder les barrages chinois du fleuve Yalu. La Chine rouge de Mao Tsé-toung intervenait en effet de plus en plus ouvertement en Corée du Nord, armée par l’Union soviétique.

Seul le limogeage brutal de MacArthur par le président Truman empêcha une extension catastrophique et universelle du conflit, où la Chine puis l’URSS se fussent inéluctablement trouvées engagées.

Harry Truman en compagnie de Douglas MacArthur

Jean-Michel Chalier et Victor Hubinon pensaient pouvoir tirer de tous ces événements une série d’épisodes passionnants, comparables à ceux du cycle de la « Guerre du Pacifique ». Il leur fallut vite déchanter !

Avant même que la fin du second épisode ait paru dans Spirou, Charlier fut convoqué au ministère français de l’Information où une fonctionnaire lui intima l’ordre de modifier immédiatement et radicalement la série, sous peine d’interdiction de Spirou à l’affichage, voire de saisie du journal s’il ne s’exécutait pas !

La décision émanait de la Commission de Surveillance des publications destinées à la jeunesse, organisme tout-puissant qui fonctionnait comme une véritable censure a posteriori, sous l’égide du ministère de la Justice. Chaque mois, les membres de cette Commission se réunissaient, épluchaient les journaux de jeunes parus les semaines précédentes et sanctionnaient souverainement ceux qui n’avaient pas l’heur de leur plaire.

En violation totale des principes les plus élémentaires du droit, aucune explication, aucune défense n’étaient tolérées de la part des sanctionnés, les sentences étaient rendues hors de leur présence et à huis clos. Enfin, il n’y avait aucun appel, aucun recours possibles ! C’était le fait du prince absolu ! La Commission avait poussé le grotesque jusqu’à éditer un manuel codifiant au détail le plus minime ce qui était admis ou non dans une bande dessinée.

Le motif invoqué par la Commission pour interdire Buck Danny était le côté politique (sic) de l’histoire. En vain, Charlier excipa-t-il du fait qu’un régiment français et un bataillon belge se battaient en Corée aux côtés des Américains. Rien n’y fit… Et quand il fit valoir qu’un autre journal publiait une BD célébrant Mao Tsé-toung et l’armée rouge chinoise, on lui rétorqua simplement que ce qui était tolérable d’un magazine français ne l’était pas d’un hebdo publié en Belgique.

Tout ce qu’il put obtenir, à force d’invoquer les avances d’impression, les planches déjà dessinées et le simple bon sens, fut un délai.

Mais les deux albums consacrés à la guerre de Corée, eux, furent interdits en France, dès leur sortie, et le restèrent jusqu’en 1969 !

Jean-MICHEL CHARLIER

Le début d’Avions sans pilotes

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  • Jean-MICHEL CHARLIER

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source