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mercredi 22 mars 2017
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Le Courrier, 19 juin 2014

Corruption : J’suis qu’un pauvre millionnaire

Suivi d’un commentaire

par Philippe BACH


Vue de Genève

On dirait un sketch de Fernand Raynaud : « J’suis qu’un pauvre paysan ». Mais appliqué aux nantis. Une étude de Capgemini dévoilée à Zurich a une nouvelle fois mis en évidence le fait que, pour les super riches, « la crise financière n’est qu’un mauvais souvenir depuis longtemps », selon les mots d’un des experts de la société de conseils. Le patrimoine total de cette caste de possédants a bondi de 13,8 % en 2012 par rapport à l’année précédente. Et de 30 % en comparaison de 2007, donc avant la crise des subprimes. Elle culmine au montant record de 52620 milliards de dollars ! Vertigineux. Soyons juste, les inégalités se creusent aussi parmi les millionnaires : une minorité d’entre eux (0,9 %) possède près de 35 % de la fortune mondiale. Et leur nombre croît à un rythme plus élevé encore : 15,8 %.


Suisse

On le voit, la duperie idéologique est permanente. Le pouvoir politique aux ordres n’a de cesse de proclamer une indispensable austérité au nom des déficits publics. Mais il oublie commodément de préciser les causes de ces chiffres rouges. A savoir les largesses fiscales faites aux hauts revenus. Une construction sociale, en vérité, orchestrée et voulue. La politique des caisses vides bénéficie doublement aux plus aisés : elle les enrichit grâce aux largesses fiscales et elle permet au capital de se reproduire, puisque l’Etat endetté doit emprunter et payer un loyer pour cet argent. Cela se vérifie en France, avec le « socialiste » François Hollande et son pacte de compétitivité qui donne 20 milliards au patronat sans sourciller. Ou par exemple à Genève, où le Conseil d’Etat [exécutif cantonal] prend des accents churchilliens pour annoncer cinq années de vaches maigres.

Le Conseil d’Etat genevois

Mais la réalité est ailleurs : il n’y a jamais eu autant d’argent. Simplement, les possédants parviennent à convaincre que, non, plaider pour une redistribution des richesses –un des piliers de l’impôt, rappelons-le– serait absurde, voire contre-productif. Et ils y parviennent assez bien. Il faut dire que tout est fait pour détourner l’attention des victimes de cette escroquerie en bande organisée. Les problèmes des fins de mois difficiles, c’est la faute aux frontaliers, aux Roms, aux profiteurs, circulez, il n’y a rien à voir. Reste que l’on sent aussi que la corde commence à se tendre sérieusement. Va-t-elle rompre ? Les moments de rupture sont rarement précédés de signes annonciateurs. Qu’il s’agisse de mai 1968 ou du mouvement social en 1995.

Philippe BACH

Commentaire

Il convient de bien comprendre la logique interne du néolibéralisme et ses conséquences. A titre d’exemple, prenons l’exemple de la Suisse.

D’où provient le pouvoir d’achat de la clientèle de masse locale ? Il provient essentiellement des salaires et des cotisations sociales payées par les entreprises locales et par l’Etat. Autrement dit, à travers la distribution des salaires et des prestations sociales, les entreprises locales et l’Etat distribuent l’argent que les gens vont ensuite dépenser dans le paiement de leur loyer, dans leurs achats chez l’épicier du coin, au cinéma, au théâtre, etc... Ces dépenses se traduisent par des commandes aux entreprises locales, qui elles-mêmes passent des commandes à leurs fournisseurs. Plus les entreprises locales sont prospères, plus elles peuvent investir dans de nouvelles machines, embaucher du personnel et augmenter les salaires, tandis que l’Etat encaisse toujours davantage d’impôts. Ainsi, dans une société bien gouvernée, la juste répartition des richesses, en améliorant continuellement le pouvoir d’achat de la clientèle de masse locale, assure la prospérité générale.

Le problème fondamental du libre-échange réside dans le fait qu’il organise systématiquement le parasitisme du pouvoir d’achat de la clientèle de masse locale au profit des multinationales. En effet, celles-ci installent leurs usines dans des pays où les salariés sont payés au lance-pierre et où les charges sociales sont dérisoires voire inexistantes. Elles contribuent donc très peu au pouvoir d’achat de la clientèle de ces pays-là et n’y paient le plus souvent que des impôts symboliques. Grâce à cela, ces multinationales bénéficient d’un avantage concurrentiel écrasant par rapport à une entreprise suisse dont les produits sont similaires mais qui doit payer, en Suisse, des salaires et des charges sociales bien plus élevés.

En exportant ses produits en Suisse, la multinationales réalise un chiffre d’affaires considérable grâce au pouvoir d’achat de la clientèle de masse locale à laquelle elle vend ses ordinateurs, ses vêtements, ses chaussures, etc... Pourtant, cette multinationale ne contribue pas du tout au pouvoir d’achat de cette clientèle, puisqu’elle ne paie ni salaires, ni cotisations sociales en Suisse. Son chiffre d’affaires est réalisé grâce aux salaires et aux cotisations sociales distribués par les entreprises locales et l’Etat.

Ainsi, non seulement la multinationale peut casser les prix et ruiner tous ses concurrents locaux, mais les entreprises locales, en distribuant des salaires et en payant des cotisations sociales, se retrouvent à subventionner la part de marché des géants étrangers qui les ruinent.

Le plus élémentaire bon sens voudrait que les importations provenant des multinationales soient taxées et que le produit de la taxe soit distribué à la clientèle de masse locale, en sorte de supprimer l’avantage concurrentiel déloyal des multinationales et de les contraindre à contribuer équitablement au pouvoir d’achat de la clientèle de masse locale dont elles bénéficient. Or, les accords de libre échange visent précisément à interdire cela et à livrer, au contraire, la clientèle de masse locale au parasitisme des multinationales étrangères.

Cette situation se traduit par des faillites en cascades des entreprises locales qui perdent leurs clients au profit des multinationales. Ces entreprises qui font faillite licencient leur personnel, cessent de payer des salaires, des cotisations sociales, des impôts, comme elles cessent de payer des loyer et de passer des commandes à leurs fournisseurs. Pour l’Etat, alors même que les ressources fiscales se tarissent, les besoins sociaux ne cessent de s’aggraver.

Non seulement le gouvernement ne remédie pas à cette situation en taxant les importations des multinationales, mais il multiplie les cadeaux fiscaux en leur faveur.

Confronté aux conséquences sociales de sa politique, le gouvernement ne trouve rien de mieux que de favoriser le dumping salarial sous prétexte de « sauver des emplois » et de tailler dans les prestations sociales afin de contraindre les chômeurs d’accepter des emplois toujours plus mal payés. Cette politique antisociale a pour conséquence une paupérisation délibérée et systématique de la clientèle de masse locale, au préjudice du chiffre d’affaires de toutes les entreprises qui en dépendent.

On mesure l’abyssale stupidité de la politique néolibérale. Cette politique n’est conçue que dans l’intérêt des multinationales et des banques, ces dernières devant être considérées comme des multinationales de la finance.

On est porté à se demander : les politiciens sont-ils donc tous idiots ? Sont-ils donc incapables de discerner le caractère désastreux de leur politique ? La triste vérité est que les politiciens sont parfaitement conscients de ce qu’ils font. Mais ils se sont laissés corrompre, tout comme se sont laissés corrompre ces médias qui nous présentent systématiquement la fuite en avant néolibérale comme la seule politique « raisonnable ». Ce sont les multinationales et les banques qui assurent l’essentiel du financement des campagnes électorales des partis politiques, ce sont elles qui contrôlent les principaux médias, ce sont elles qui distribuent les plus juteux pots-de-vin et ce sont elles qui offrent des sinécures grassement payées aux membres du gouvernement qui ne parviennent pas à se faire réélire.

Tout démontre que la plupart des élus se moquent éperdument de la population. Ils ne se soucient que de leur intérêt personnel, et leur intérêt personnel se confond avec l’intérêt des multinationales et des banques.

Frank BRUNNER

AUTEURS 

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