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mercredi 21 juin 2017
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BD : La création des aventures de Buck Danny (14ème partie)

par Jean-Michel CHARLIER


La vallée de la mort verte et Requins en mer de Chine. Jean-Michel Charlier a toujours choisi le sujet et le lieu de ses intrigues en pointant sur une mappemonde l’un des futurs points chauds du globe, où l’US Navy était susceptible d’intervenir. Ce qui lui a valu de souvent précéder l’actualité. C’est ce qui s’est passé à nouveau pour cette trilogie.


Le début de La vallée de la mort verte

Jusqu’au milieu des années 1970, l’opium -dont on tire la morphine et l’héroïne- et la coca -qui fournit la cocaïne- n’étaient cultivés que de façon artisanale. L’opium par les paysans turcs, birmans, afghans, thaïlandais et par les tribus des hauts plateaux d’Indochine. La coca, sur les pentes des Andes, en Bolivie et au Pérou.

Le catastrophique développement du trafic de la drogue, devenu l’activité principale de la mafia, allait provoquer la transformation de cette culture artisanale en production industrielle et, comme le conte ce récit, de véritables royaumes occultes de la coca et de l’opium se sont constitués sur des territoires sauvages défendus par de véritables troupes armées, avec leurs aéroports clandestins, leurs avions, leurs laboratoires.

Une scène de Requins en mer de Chine

En Bolivie, un consortium de milliardaires de la drogue, propriétaires de centaines de milliers d’hectares dans des régions inaccessibles, livre une véritable guerre ouverte au gouvernement, qui a dû appeler à son secours des commandos américains. L’armée bolivienne était incapable de lutter seule contre eux. Des dizaines de juges, de policiers, de parlementaires et jusqu’au ministre de la Justice, Rodrigo Lara Bonilla, qui tentaient courageusement d’endiguer le fléau, ont été assassinés par les tueurs du consortium, dont le grand patron est un certain Roberto Suarez Gomez. Son trafic de cocaïne lui rapporte 400 millions de dollars par an !

Roberto Suarez Gomez. Au milieu des années 1970, il commence à faire des affaires avec le parrain colombien Pablo Escobar et à recruter des producteurs de coca dans son négoce, « La Corporación ». En 1980, il participe au financement du coup d’État du général Luis García Meza, dit Cocaine Coup, ses fonds transitant par des pseudo-entreprises tenues par l’agent argentin Raúl Guglielminetti. En 1983, il propose dans une lettre à Ronald Reagan de rembourser la dette extérieure de son pays qui s’élève alors à de plus de trois milliards de dollars en échange de son amnistie ainsi que de celle de son fils. En 1988, il est condamné à 15 ans de prison par la justice bolivienne pour narcotrafic. Peu de temps après, des vidéos le montrant en compagnie de deux membres du parti Acción Democrática Nacionalista (ADN), Alfredo Arce et Mario Vargas, provoquent un scandale politique5 qui conduit à son incarcération à la prison de San Pedro. Relâché en 1996, il meurt d’une crise cardiaque quatre ans plus tard

Dans le fameux « Triangle d’Or », aux confins de la Thaïlande et de la Birmanie, le général Khun-Sa, « roi de l’opium », fait travailler deux millions de paysans Shams à la culture du pavot. Nul n’ose s’aventurer dans la jungle où il règne à la tête d’une armée de 4000 hommes dotés d’armes ultra-modernes par les trafiquants chinois auxquels il vend sa récolte ! Et les Karens, 4000 hommes en armes et 5 millions de civils, entrés en rébellion contre le gouvernement central, ont imité Khun-Sa !

Chang Chi-fu alias Khun-Sa

En réalisant ce récit en trois volets où se conjuguent la toute-puissance occulte de la mafia américaine et la mégalomanie cupide d’un tyranneau sanguinaire, Jean-Michel Charlier et Victor Hubinon n’ont fait, une fois de plus, que précéder une réalité devenue une tragique actualité.

La reine fantôme « Ghost Queen »

Ce quarantième volume est le dernier qu’ait dessiné Victor Hubinon, avant sa mort.
Celui qui avait été pour moi plus qu’un coauteur, plus qu’un ami : un véritable frère, nous a quittés brusquement, une nuit d’hiver, allongé dans la neige. Ses derniers mots, prononcés avec un demi-sourire et comme si, avec son humour coutumier, il se moquait encore de lui-même, comme il le faisait souvent, furent : « Comme c’est c…, la mort ! »

Victor Hubinon en train de dessiner La reine fantôme « Ghost Queen »

Clémenceau disait cyniquement : « Les cimetières sont pleins de gens irremplaçables ! » Si cette phrase s’applique bien à un disparu, c’est à Victor Hubinon. Irremplaçable, il l’est. Comme professionnel et dans le cœur de tous ceux qui ont connu sa gentillesse, son côté pince-sans-rire, son talent et son inlassable serviabilité. Dans la maigre et héroïque phalange des pionniers de la bande dessinée -car il fallait vraiment en vouloir pour tenir bon, à cette époque !- il a laissé un vide que nul n’a comblé.

Il a été le créateur de trois grandes séries : Buck Danny, bien sûr, mais aussi Le démon des Caraïbes, dessiné pour le journal Pilote dont il fut l’un des piliers, et Tiger Joë, une bande qui n’a jamais cessé d’être rééditée depuis trente-cinq ans. Sans compter de nombreux autres albums : Surcouf, Mermoz, Stanley, Pistolin, réalisé avec René Goscinny, et La Mouette, qu’il venait d’entamer au moment de sa mort.

Le début de La reine fantôme « Ghost Queen »

Avant que nous suivions chacun notre route, lui en Belgique, moi à Paris -tout en restant étroitement liés-, nous avions pendant onze ans vécu, travaillé côte à côte et partagé la même passion pour le pilotage. Je me souviendrai toujours de ce soir de triomphe où, après une rude journée d’épreuves, nous reçûmes ensemble notre qualification de pilotes professionnels, de toutes ces heures où nous volions en équipiers inséparables, de toutes ces années de vache enragée où nous partagions un même lit : à lui, le sommier ; à moi, le matelas !

Je le revois s’astreignant chaque jour, comme un pianiste fait ses gammes pour garder la main, à emplir des cahiers de croquis de visages, d’expressions, de mains, de plis de vêtements dont il s’inspirait ensuite dans ses dessins.

Ce cycle de quarante épisodes de Buck Danny, dont vous allez achever la lecture, fut l’œuvre commune de vingt-cinq ans d’amitié, d’enthousiasme et de travail forcené.

Des centaines de pilotes belges, français, suisses, parmi lesquels ceux de la Patrouille de France et le spacionaute suisse Nicolier, attribuent publiquement leur vocation à la lecture de Buck Danny au cours de leur adolescence.

C’est sans doute le seul hommage dont ce trop grand modeste qu’était mon vieux copain Victor était réellement fier !

Jean-Michel CHARLIER

Le début de La reine fantôme « Ghost Queen »

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source