retour article original

mercredi 24 mai 2017
Vous êtes ici Accueil Informations internationales Afrique Cameroun
Le Courrier, 20 septembre 2014

Cameroun : L’accaparement de terres rencontre une forte résistance

par Christophe KOESSLER


Une pépinière de palmiers à huile sur une concession de Herakles Farm

Ce n’est qu’une demi-victoire pour les paysans du sud-ouest du Cameroun. Mais une histoire qui pourrait motiver les victimes d’accaparement des terres à se mobiliser pour conserver leurs fermes. Révoltés par la concession pour 99 ans de 75000 hectares de propriété traditionnelles et de forêts primaires, soit l’équivalent de deux fois et demi la superficie le canton de Genève, à une multinationale étasunienne, les petits producteurs de la région n’ont pas hésité à manifester fermement leur mécontentement. Ils avaient reçu le soutien de nombreuses ONG locales et internationales. Résultat : en novembre 2013, le président, Paul Biya, a redimensionné ce projet de monoculture de palmiers à huile à 20000 hectares et a ramené la durée de location à la filiale de la transnationales Herakles Farm à trois ans renouvelables.


Cameroun

Mais la fronde des agriculteurs n’est sans doute pas près de s’éteindre. Nombre de leurs champs, si ce n’est la majeure partie, sont encore menacés, de même que la biodiversité de la zone. Les ONG, parmi elles Greenpeace et le WWF, continuent à demander le retrait pur et simple de la concession. Elles invoquent notamment les innombrables irrégularités qui ont entaché le projet de Sithe Global Sustainable Oil Cameroon (SGSOC), la filiale locale d’Herakles Farm, depuis 2009 : absence de consultations des populations locales, déforestations illégales, établissement de pépinières à palmier sans autorisation, négociations sans bases légales et trompeuses avec des villageois, empiètements sur leurs champs, etc.

9novembre2012-1.jpg Une pépinière de palmiers à huile sur une concession de Herakles Farm

Autant de pratiques documentées par le film Les Palmiers de la colère, du Camerounais Franck Bieuleu, projeté début septembre 2014 au collège Sismondi, à l’initiative du Conservatoire et Jardin botanique de la Ville de Genève. On y voit des agriculteurs, au nombre de 25000 à 40000 dans la région, affolés à l’idée d’être spoliés de leurs surfaces cultivables, en marge de grands parcs et réserves nationaux, sous prétexte qu’elles appartiennent à l’Etat. En revanche, aucun responsable de la société locale ou d’Herakles Farm n’a voulu s’exprimer. En contrepartie, la firme dit fournir de l’emploi et amener le « développement ». Mais la réponse des locaux à ce discours est sévère : « Nous sommes de petits indépendants, nous n’avons pas besoin de ces jobs. Par contre, si on me retire ma terre, on m’enlève ma vie », témoigne un paysan dans le documentaire. Quant aux infrastructures promises par Sithe Global Sustainable Oil Cameroon à certains villages -électricité, eau potable et hôpitaux-, les habitants les attendent toujours. Certaines communautés se mordent les doigts d’avoir mis à disposition des parcelles à la firme. Dans un hameau, les deux pompes à eau installées par l’entreprise n’ont jamais fonctionné. Des équipements dont Herakles Farm fait pourtant la publicité sur son site internet pour montrer son sens de la responsabilité sociale.

« La liberté de parole et la fermeté des paysans dans ce film m’ont frappé », a commenté, après la projection, Christophe Gironde, chargé d’enseignement et de recherche à l’Institut des hautes études internationales et du développement. « Au Cambodge, où j’ai étudié des cas similaires, ce serait inimaginable, les gens ont peur. La répression peut être brutale ». Autre différence : au Cambodge, une certaine élite, « entre 10 % et 15 % de la population », profite manifestement des accaparements de terres concédés par l’Etat. Ce qui rend l’opposition plus difficile. En revanche, dans les deux cas, paradoxalement, l’Etat est inexistant. Il octroie des concessions sans assurer le moindre suivi ni fixer des règles minimales. Le résultat s’avère désastreux, tant pour les autochtones que pour la biodiversité. « Au Vietnam, à l’inverse, l’Etat est fort, et ce pays ne compte pour l’instant aucun accaparement de terres d’ampleur », remarque l’universitaire.

Des villageois s’opposent à l’abattage d’arbres par Herakles Farm dans une forêt leur appartenant

Pour Didier Roguet, responsable de programmes de coopération en Afrique au Jardin botanique de Genève, s’il faut éviter à tout prix ces projets d’accaparement de terres, le statu quo n’est pas satisfaisant non plus : « Le défi actuel est de concilier la conservation de la nature avec le développement des communautés locales », note-t-il, dans un contexte où les populations cherchent aussi à améliorer leur qualité de vie. L’Etat, les institutions publiques de coopération internationale et les ONG doivent donc « encourager l’agriculture familiale et les coopératives, principalement dans leur production pour le secteur local ». Au Cameroun, l’ethnobotaniste préconise une interaction positive entre les populations riveraines et le Parc national Korup, « l’un des plus extraordinaires du monde en termes de biodiversité », que ce soit pour l’écotourisme, la cueillette durable ou la domestication d’espèces végétales du parc sur leurs terres à des fins alimentaires, médicinales ou artisanales. Pour le Jardin botanique, la formation, valorisant les savoirs traditionnels, est l’élément clef permettant d’arriver à de tels résultats. Et c’est donc sur ce point qu’il priorise dans ces projets de coopération, au Paraguay et en Côte d’Ivoire en particulier.

Christophe KOESSLER

Des agriculteurs dénoncent les agissements de Herakles Farm

AUTEURS 

  • Christophe KOESSLER

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source