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jeudi 17 août 2017
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15 octobre 2014

Histoire : Souvenirs importuns, questions saugrenues

par Henry BOULADE


Scène de l’épuration en 1944

N’en déplaise à M.M. Marek Halter, Élie Wiesel, Bernard-Henri Lévy et consorts, la « Mémoire » n’est pas leur bien exclusif et beaucoup d’entre nous en ont également le culte. Soixante-dix ans après une épuration qui fit des dizaines de milliers de victimes innocentes, cette mémoire nous incite justement à raviver un certain nombre de souvenirs douloureux et à reposer quelques questions embarrassantes. Ce faisant, il va de soi que nous ne cherchons pas à mettre en cause les véritables résistants, mais plutôt ceux que le colonel Rémy décrivait comme « des bandits de droit commun qui, sur les arrières d’un ennemi qu’ils n’avaient jamais contribué à mettre en fuite, ont fait tout ce qu’il fallait pour déshonorer, en le souillant de leurs crimes, le beau et pur visage de la vraie Résistance » (1).


Scène de l’épuration en 1944

En février 1949, le chroniqueur (anonyme) de la petite revue Réalisme écrivait : « La Jacquerie n’est rien. La Saint-Barthélemy n’est rien. La Terreur Révolutionnaire et la Terreur Blanche ne sont rien. La Commune n’est rien. Tout cela n’est rien en comparaison de la grande boucherie de 1944 (…) qui a fait près de 100000 victimes. M. Hugh Delargy, député travailliste de Manchester, donne le chiffre de 80000. Je crains que ce chiffre soit au-dessous de la réalité. Car, dans les estimations approximatives que l’on donne, on ne tient sans doute pas compte de quelques milliers de morts qui étaient des hommes seuls, qu’aucune famille n’a réclamés et qui pourrissent dans quelque trou, à jamais perdus. Disons donc 100000 (…). Le pire, c’est comment ces 100000 sont morts, sans armes, sans défense, traqués et abattus comme des bêtes. À un sans armes contre des bandes ou des foules qui grouillaient de revolvers et de mitraillettes (…). La plupart n’ont même jamais pu se faire entendre, s’expliquer, se disculper. Ils n’ont pas eu de juges, ni d’avocats. Ils n’ont même pas eu, à la dernière minute, de confesseur (…). La moitié ou les deux tiers ont été traînés à la mort après des tortures si obstinées et si savantes que parfois, à les voir si ensanglantés, si défigurés, si tailladés, si tenaillés, si marqués de brûlures, ou à voir qu’ils n’avaient plus d’oreilles, plus d’yeux ou plus de parties sexuelles, on eut dit que ce n’étaient point des hommes (…). Jamais on n’a vu tant d’extermination aveugle, tant de cruauté sadique, tant d’atroce jouissance à faire souffrir, à faire râler, à faire déchoir les chairs et les esprits ».

Scène de l’épuration en 1944

Ceci ne s’est pas passé en Papouasie ou au Ruanda mais en France, pays réputé pour donner des leçons de démocratie, de morale et d’équité au monde entier. Et c’est bien en France que le secrétaire général à la Justice, l’avocat communiste Marcel Willard, déclarait : « Nous ne sommes plus sous le signe du dossier et de la balance, mais sous celui de la mitraillette » (24 août 1944). Le garde des Sceaux Pierre-Henri Teitgen affirmant quant à lui (2) qu’en matière d’épuration, Robespierre et Danton n’étaient que des enfants à côté de lui-même…

Cette fureur cannibale apaisée, on a fait comme si de rien n’était, on s’est efforcé d’atténuer la rigueur ou l’ampleur de la tuerie, et on a évité désormais d’en trop parler. Comme le disait le Garde des Sceaux, M. Teitgen (6 août 1946) : « Je ne veux pas avoir à ouvrir certains dossiers que l’on pourrait jeter demain à la face de la Résistance tout entière en lui disant : les voilà les gens qui parlaient en votre nom »…

Dieu merci, quelques rescapés courageux et quelques résistants écoeurés ne se sont pas contentés du silence gêné que l’on cherchait à instaurer. Des gens comme Xavier Vallat, Henry Bordeaux, Jean Pleyber (Émile Grandjean) et Robert Giroux ont entrepris de dénoncer les exactions, assistés dans cette tâche lugubre par les plumes incisives de René Château (Jean-Pierre Abel), Sisley Huddleston, l’abbé Desgranges et J. F. Mauloy (3), sans oublier Henry Coston et André Figueras. Mis bout à bout, leurs articles et leurs livres constituent un incroyable catalogue d’horreurs dont les victimes ou leurs descendants attendent toujours réparation. La mode étant depuis quelques années aux mea culpa, aux gestes réparateurs et à la résipiscence, peut-être est-il temps, soixante-cinq ans après, de rappeler aux grandes consciences, aux farouches défenseurs des Droits de l’Homme ainsi qu’aux autorités de la République, le sort tragique de ces milliers de Français ? Un « Mémorial de l’Épuration », exhaustif et précis, exigerait probablement plusieurs volumes et nous ne citerons ici que quelques cas, histoire de rafraîchir la mémoire des plus anciens et de renseigner succintement les plus jeunes.

Scène de l’épuration en 1944

À la rubrique des édiles municipaux, visés (souvent au sens propre) par des vendettas politiques et des jalousies morbides, nous trouvons des gens comme M. Aucouturier, maire de Villebret, M. Bonnefoy, maire de l’Hôpital-sur-Rochefort (et mutilé de 1914-18), M. Clausel, maire de St Gervais d’Auvergne, M. André Blanc, maire d’Abondance, M. Lacroix, maire de Fessy, M. Breton, maire de Châteauneuf (Haute-Vienne), le colonel de Boisson, maire de Doissat, Antonin Poggioli, maire du Bourget, François Merlin, maire (résistant) du Petit Bornand-Les Glières, Charles Passeron, maire de Lantosque, ou Georges Barthélemy, maire (socialiste) de Puteaux. Nous trouvons également des hommes dont le grand tort –beaucoup plus que leur supposée collaboration– fut surtout d’avoir claqué la porte du Parti Communiste, comme M.M. Léon Piginnier, maire de Malakoff, Marcel Gitton, député de Pantin, Léon Bru, ancien maire de Draveil, Adolphe Ambrogelly, adjoint au maire d’Arcueil, Fernand Valat, maire d’Alès, Georges Théodore Gérard, maire du Kremlin-Bicêtre, et Marius Paquereaux, ancien maire d’Athis-Mons. Méritaient-ils vraiment d’être abattus comme des chiens ? Par quelle autorité légitime et au nom de quelles lois ? Et M. Paul Vallein, maire de Chermignac (Charente-Maritime), avait-il commis de tels forfaits qu’il méritait d’être dévalisé et d’avoir les pieds brûlés et les yeux crevés, avant d’être fusillé au coin d’un bois (15 septembre 1944) ? On parlera plus tard d’une « tragique méprise »… Certains politiciens de plus grande envergure eurent également droit à la « sollicitude » des tchékistes : tel fut le cas, par exemple, de M. Albert Chichery, ci-devant ministre du Commerce (du 5 au 16 juin 1940) et de l’Agriculture (du 16 juin au 12 juillet 1940), qui fut assassiné à Pouligny- St Pierre (15 août 1944), alors qu’il avait été l’un des principaux soutiens logistiques de l’« Armée Secrète » (FFI). Ses meurtriers (membres du corp franc de Jacques Bichelier) bénéficièrent d’un non-lieu en septembre 1954. Comme ce fut aussi le cas pour les bourreaux de Jean Védrines (ancien membre du cabinet du Maréchal Pétain), abattu à Besse-en-Chandesse, sous les yeux de sa famille…

Même entre maquisards ou réputés tels, les discordes pouvaient s’avérer sanglantes. Ainsi, à Angoulême, Félix Sanguinetti fut-il emprisonné et torturé sur l’ordre du « commandant Pierre », un individu dont la seule sanction sera d’être promu colonel et chef régional de la Sécurité Militaire ! Dans le Cher, à Saint-Florent, le sous-lieutenant Girardot, des FFI, est abattu par trois FTP qui le soupçonnent d’avoir assassiné leur chef. À Toulouse, un israélite alsacien, le « lieutenant Max », de l’état-major de l’« Armée Secrète », fut arrêté et torturé à quatre reprises par des FTP. À Eclassan, c’est le commandant de La Roque, ancien chef du 14e BCA à Narvik, qui tomba sous les coups d’un gang de tueurs en goguette. À Couze-et-Saint-Front, c’est le résistant Maurice Babin, ancien responsable du PSF, qui fut torturé et abattu par le maquis communiste Sam-Jaurés. En Haute-Vienne, dans le « rayon » du tristement célèbre Guingouin et du « préfet » Jean Chaintron (ancien commissaire politique aux Brigades Internationales), il ne faisait pas bon concurrencer les FTP : plusieurs FFI le payèrent même de leur vie comme le commandant Dominjo, M. Pontex à St Gilles-la-Forêt, M. Guignard et M. Paul Brenac, notaire à Eymoutiers. Le 7 juin 1944, le capitaine Monteil et le lieutenant Villeneuve tombaient sous les balles du « capitaine Charlot », et le 10 juin, c’était au tour de M.M. Buisson (maire socialiste de Chamberet) et Lair, chefs de l’« Armée Secrète », ainsi que du lieutenant Périgord. À Issigeac, le « commandant Bayard » fit fusiller une quinzaine de personnes dont le Dr Mary, le maire M. Galibert, le fils du pharmacien M. Fregneau, et le lieutenant Pierre Goulfié qui sera décoré de la Légion d’Honneur à titre posthume. Même scénario à Montmorillon (Vienne) où un autre fou fit enlever et exécuter (« parce que c’est la lutte des classes ») le baron Henri Reille-Soult de Dalmatie, un authentique résistant, que le général Juin fera citer à l’ordre du corps d’armée en juillet 1945.

Au-delà des rivalités politiques, ces règlements de compte ne sont pas vraiment surprenants eu égard à la personnalité quelque peu douteuse de beaucoup de « justiciers ». Dans la région de Bar-sur-Seine sévissait un certain Mongicourt, alias « le Grand Charles » (sic) auquel on imputa une centaine de meurtres gratuits : quel monument célèbre la mémoire de ces martyrs ? Au Martinet, près d’Alès, le grand inquisiteur était l’ivrogne Teussier, alias « capitaine Boulestin », un ancien vendeur de cacahuètes et de lacets, qu’assistaient une bande d’Espagnols, quelques Russes et une poignée d’Asiatiques. On accusera plus tard l’avocat Michel Bruguier (« commandant Audibert ») et le député Albert Masson (« commandant Armand ») d’avoir couvert ces sicaires (4). En Dordogne, l’un des nouveaux « punisseurs » s’appelait Andrija Urbanovitch (André Urban), alias « Doublemètre » (5). Ailleurs, c’étaient Pierre Loutrel, futur « Pierrot le Fou », et Marcel Petiot, alias « capitaine Valéry », qui épuraient à leur façon, ou René Le Louarn, alias « le tueur des clochers » ; les « guerilleros » espagnols jouaient souvent un rôle important, comme ce Cristino García qui rendait la justice vers Anduze (6), ce Ballarin (« capitaine Jean ») qui pilla allègrement la région de Vannes, ce Quintial (« commandant François ») qui terrorisa Saint-Lon-les-Mines ou ce José Pedrosa qui « interrogeait » les suspects à l’Institut Dentaire de Paris. Il y en eut beaucoup d’autres du même acabit, tel ce « commandant Soleil », un proxénète nommé Coustelier, qui épurait à Toulouse et Agen, et dont le garde-du-corps collectionnait les oreilles de prétendus collabos, ou ce « lieutenant » Gustave Lemaire que les tribunaux (les vrais) finiront par boucler au Cherche-Midi, ou encore le maire-résistant de St Michel-de-Maurienne qui sera écroué (19 octobre 1946) pour attentats et extorsion de fonds, et le président du Comité de Libération de Vizille qui sera incarcéré pour banditisme.

Scène de l’épuration en 1944

Faciles à localiser, sans défense et tout désignés pour expier les prétendues compromissions de l’Église Catholique avec le régime de Vichy, les curés faisaient des cibles idéales pour les écorcheurs rouges qui écumaient alors les campagnes. Beaucoup y laissèrent la vie comme Mgr Eugenio Noredino Torricella dans le Lot-et-Garonne, l’abbé Fromiga à Issigeac, l’abbé Lafon à Nantiat, l’abbé Cordier à Lévignac, l’abbé Lavicou à Allemans-du-Dropt, l’abbé Henri Cuenin à Saint-Junien-la-Brégère, l’abbé Bergier à Fessy, l’abbé Jean-Marie Perrot à Scrignac, l’abbé Lascaux à Jumilhac-le-Grand, l’abbé Lagarde à Bordeaux, l’abbé Louis Sorel à Toulouse, l’abbé Bonnet à Coulaures (son corps fut dévoré par les chiens), l’abbé Albert Heymès, curé de Saint-Front et Cellefrouin, qui fut torturé et abattu (au prieuré du Chatelars) parce que son accent lorrain déplaisait au « Maquis Chabanne », ou encore l’abbé Mandaroux de Saint-Privat qui périt fusillé, au camp de Joannas, parce qu’il avait « mauvais caractère » (son bourreau, le sous-lieutenant Deridon, s’avouera ultérieurement convaincu d’avoir exécuté un innocent). Certains furent atrocement torturés comme l’abbé Niort, curé de Tautavel, qui eut le thorax enfoncé, les côtes brisées, les ongles, les cheveux et des lambeaux de chair arrachés, avant d’être achevé. Le pauvre homme sera officiellement réhabilité quelques semaines plus tard… Ces prêtres avaient-ils commis de si grands crimes qu’ils méritaient tous un tel châtiment, et dans ce cas, nous aimerions connaître le détail de leurs turpitudes. Autre question : pourquoi l’Église n’en parle-t-elle jamais ? (7)

Hormis les maires, les résistants de droite et les ecclésiastiques, il y eut aussi le long cortège de ces simples citoyens que la malchance mit un jour sur le chemin des tueurs. Eux aussi sont discrètement passés aux profits et pertes. Tombée aux mains d’un certain Fauvet, la malheureuse Marguerite Adélaïde Thivat agonisa durant trois jours, pendue au pont du chemin de fer à Aigueperse, les yeux crevés et la langue arrachée. À Limoges, l’infirmière Renée Gaudefroy, alias « Pauline », membre du réseau Garel et responsable de l’OEuvre de Secours aux Enfants (qui aidait les enfants juifs), s’échappa des geôles de la Gestapo mais fut abattue par des maquisards : les autorités parleront d’une « monstrueuse erreur » due au « grand énervement » (sic) des partisans… À Pressac et en forêt de Rochechouart, 150 personnes furent exécutées sur l’ordre d’un ancien typographe de l’Humanité (le sinistre Bernard Lelay, alias « colonel Bernard ») et d’un petit avoué de Ruffec (le non moins sinistre Augustin Raoux, alias « Gandhi ») : ont-elles été identifiées, leur culpabilité démontrée, et qui veut encore se souvenir d’elles ? Et les 60 morts du puits de Fons, près d’Aubenas ? Et ceux du camp de Chomerac où régnait M. Meaudre, alias « De Sugny » ou « Loyola » ? Toujours en matière de camps, que pense-t-on en haut lieu de celui des Estivaux (St Rémy-sur-Durolle) où des femmes furent tuées par insufflation d’air comprimé, de celui de Mauzac, ou de ceux des Chamignoux et du Tronçais où les tortures les plus immondes furent pratiquées par des sadiques (Charles Rodenburger, Auguste Becker, Roland Guillon, Pierre Levistre, Rauque, Taillardat, Chinague, Fradier, Lieber) qui furent relaxés par les tribunaux (12 octobre 1954) et dont on aimerait mieux connaître la carrière ultérieure… À propos du Tronçais, le sénateur Georges Rougeron écrit : « … brimades, sévices, travaux inhumains, actes de sadisme, torture, ont lieu dans un climat de terreur inadmissible. Les dépositions ultérieures l’établissent indiscutablement et il s’est inscrit là-bas une triste page, non point de la Résistance, mais de la nature humaine. Que penser aussi de tous ceux qui venaient, en touristes, assister à des scènes odieuses ? » (8).

Scène de l’épuration en 1944

On connaît bien l’affaire de Voiron où l’exécution (20 avril 1944) du milicien Ernest Jourdan s’accompagna du massacre de son épouse, de sa belle-soeur, de sa mère et de sa fille de 3 ans. On connaît aussi la tragédie de Françoise Armagnac, la petite nièce de Sadi Carnot, arrêtée le jour de ses noces (par un certain Nathan Lindner, alias « Trottinette »…) et fusillée (à Pressac) en robe de mariée (5 juillet 1944). On connaît moins, en revanche, l’assassinat de la paisible marquise Élisabeth de Buffières, dont on ignore toujours ce qu’elle avait bien pu faire de mal, et celui, non moins abominable, du comte Christian de Lorgeril. Titulaire de la Légion d’Honneur, des Croix de Guerre française et italienne, de la médaille de Verdun, et volontaire en 1939, ce dernier fut assis sur une baïonnette avant d’avoir les pieds et les mains broyés, puis le dos et le thorax percés à l’aide d’une baïonnette rougie au feu. Il fut ensuite aspergé d’essence et brûlé vif ! Ses tortionnaires étaient huit, et cinq d’entre eux seront acquittés par un tribunal de Bordeaux. On ne se souvient guère plus de l’assassinat, le 23 juin 1944, au Moulin de la Vallée (Bourg-Archambault), de Mme la générale Vételay, du général Onésime Paul Noël et du lieutenant Rougier, tous trois victimes d’un mystérieux maquis.

Lors de leurs obsèques, au Dorat (Haute-Vienne), l’évêque de Limoges, Mgr Rastouil, et le maire de la commune les qualifieront pourtant de « morts pour la France ». Dans la Loire, ce furent Louise Rimaud et sa fille Ginette qui tombèrent sur un gang de tueurs sans foi ni loi : enlevées à Sail-sous-Couzan, elles seront torturées et finalement abattues, à la Chapelle-Agnon, au simple prétexte que leur époux et père était milicien ! Assassinés eux aussi, au château de Thouron (21 août 1944), le vicomte Henri du Breuil-Hélion de la Guéronnière, sa soeur Madeleine et sa femme Marion car c’étaient probablement des « ennemis du peuple »…

Notables et aristocrates ne furent évidemment pas les seuls à tomber comme en témoigne le long martyrologe de l’époque dont voici encore quelques cas significatifs. À Chessy-les-Prés, on abattit M. André Bazin parce qu’il était châtelain, et pour faire bon poids, on tua aussi sa femme et son jardinier ; à Saint-Florent (Cher), ce fut M. Jean Duffaud parce qu’il était percepteur ; à Verdun-sur-Tarn, ce furent M. Granier et sa fille parce que c’étaient des « réactionnaires têtus » ; à Charmoix l’Orgueilleux, ce fut M. Émile Roussel dont l’assassin sera bien sûr acquitté ; dans la Loire, ce fut (entre autres) M. Baudet, un ressortissant helvétique, dont les meurtriers n’écoperont que d’une peine avec sursis bien qu’ils eussent été payés 50000 francs pour ce crime. À Gévrieux (Chatillon-la-Palud), on tortura et on fusilla M. Boucher, un homme qui avait pourtant été plusieurs fois arrêté par les Allemands ; à Merdrignac, le commandant Christian Le Mintier de la Motte Basse (héros des Dardanelles, rescapé de Mers-el-Kebir) et son épouse succombèrent aux coups de barre de fer d’un groupe de FTP et FFI (la « bande à Mimile »), tandis qu’au col de Favardy, on exécutait toute la famille Brosse de St Victor-sur-Rhins et qu’aux Landes de Lézignac, on assassinait le général Jacques Nadal et son fils…

Scène de l’épuration en 1944

Ne voulant sans doute pas être taxés de faiblesse, certains épurateurs s’en prirent non seulement aux adultes, mais aussi aux enfants. Ainsi, à St Stail, Mme Fonglon fut-elle exécutée, avec sa fille et son gamin de 3 ans ; à Hurbache, ce furent M. et Mme Ruhlmann et leurs deux enfants de 2 et 5 ans ; à Villerschemin, M. et Mme Beyeler, leur fille de 17 ans et leurs deux fils de 13 et 15 ans ; à St Malô, ce fut M. Thomassin, armateur, dont l’épouse fut violée et la fillette de 4 ans jetée du 4e étage dans la cage d’escalier. Au camp du Tronçais, deux enfants de 15 et 2 ans furent également abattus, sous les yeux de leur mère. À l’époque, il faut bien le dire, on ne s’apitoyait pas aussi facilement qu’aujourd’hui, et les tueurs d’enfants avaient de bonnes chances de s’en tirer. Accusés d’avoir tué un bébé de 18 mois, Louis Chambon et Gaston Convert, du maquis de Pont-de-Veyle (Ain), furent d’ailleurs acquittés par un tribunal de Lyon (janvier 1949) (9). Quant au sinistre Crété qui avait violé Mme Le Méné et étranglé son fils de 12 ans, il reçut le soutien du général de Larminat, duc de Royan, qui osa invoquer des « nécessités militaires »…

Pillages, kidnappings, viols, tortures, exécutions sommaires, meurtres d’enfants, nous n’avons fait ici qu’un bref survol de ce qui s’est passé dans cette France de 1944-1945. Et qu’on ne nous parle pas de quelques « tragiques méprises » car cela se répéta des milliers et des milliers de fois ! La populace, disait Rivarol, est toujours cannibale, toujours anthropophage.

À dessein, nous avons laissé de côté les cas les plus controversés, ceux que l’on pourrait toujours tenter de justifier, pour ne citer que ceux dont l’iniquité et la barbarie sont les plus flagrantes et les moins contestables. Soixante-dix ans après, les victimes, vivantes ou décédées, ou leurs familles, n’ont toujours pas eu droit au moindre regret officiel, ni au plus petit dédommagement matériel. N’est-il pas temps que l’État reconnaisse publiquement les abus, les crimes ainsi que la totale illégalité de ce carnage, et se désolidarise une fois pour toutes de ceux qui l’ont commis ? Ne peut-on imaginer un geste symbolique consistant, en accord avec les représentants de la vraie Résistance, à rendre un hommage national aux victimes innocentes de l’épuration sauvage ? Un tel geste aurait le double avantage de distinguer clairement les vrais patriotes des saigneurs qui grouillaient dans leur sillage, et de rasséréner des milliers de familles injustement frappées. À la fois honnête et de bonne politique, il contribuerait à la réconciliation nationale et à l’apurement d’un contentieux qui pèse encore sur notre histoire. C’est un voeu pieux, objecteront certains, mais il est toujours permis d’espérer !

Henry BOULADE

Scène de l’épuration en 1944

Notes :

(1) Carrefour du 26 janvier 1949.

(2) devant l’Assemblée nationale, le 16 août 1946.

(3) Auteurs respectivement de L’Âge de Caïn, Terreur 1944, Les Crimes Masqués du
Résistantialisme et Les Nouveaux Saigneurs.

(4) Voir Jean Lacipieras (« capitaine Ludovic »), Au carrefour de la trahison, Paris,
L’Auteur-Éditeur, 1950.

(5) Il fut longtemps soupçonné d’avoir pris part au vol, en gare de Neuvic-sur-l’Isle (26
juillet 1944), de 2280000000 francs appartenant à la Banque de France. Proche de Malraux, il fera ultérieurement carrière comme galeriste. Voir J-J. Gillot et J. Lagrange, L’épuration en Dordogne selon Doublemètre, Périgueux, Pilote 24, 2002.

(6) Entré en Espagne pour y animer une guérilla antifranquiste, il sera capturé par la Garde Civile et fusillé le 21 février 1946.

(7) L’Église est également très discrète sur le sort des 7 prélats qui furent « démissionnés » sur l’ordre du gouvernement, à savoir NN.SS. Dubois de la Villerabel (archevêque d’Aix-en-Provence), Dutoit (évêque d’Arras), Auvity (évêque de Mende), Roger Beaussart (évêque auxiliaire de Paris), Vielle (vicaire apostolique de Rabat), Poisson (vicaire apostolique de Saint-Pierre-et-Miquelon) et Grimaud (vicaire apostolique de Dakar).

(8) L’Épuration en Allier, Montluçon, Typocentre, 1982, p.41.

(9) Voir Le Monde du 30 janvier 1949.

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  • Henry BOULADE

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source