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vendredi 28 juillet 2017
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résistance, 19 novembre 2014

Corruption : La CGT

Suivi d’un commentaire

par Franz LIEBER


Manifestation syndicale à Paris, le 16 octobre 2014

Il y a un peu moins d’un mois, une grande journée d’action a marqué la vie de ce pays. Vous l’avez oubliée ? Vous êtes excusable : la grève interprofessionnelle et les manifestations pour la défens de la Sécurité sociale, à l’appel de la Confédération générale du travail, n’ont absolument pas désorganisé la production, et la mobilisation a été tellement modeste que la centrale syndicale elle-même est restée très discrète sur les chiffres…


France

Si Thierry Lepaon est actuellement dans le collimateur des médias, c’est pour le péché véniel des frais de rénovation de son appartement parisien et nullement pour la passivité de la confédération qu’il dirige. Aucune grande grève sous Hollande, malgré une série de cadeaux indécents au Mouvement des entreprises de France, et une soumission servile aux diktats de Bruxelles et Berlin qui imposent l’austérité à vie sur le continent.

Thierry Lepaon

Une fois de plus, on ne gêne pas le Parti socialiste au pouvoir. Mais le mal est plus profond : la Confédération générale du travail a certes lutté davantage sous la droite officielle, mais elle a toujours perdu… et toutes ses défaites étaient programmées. En quoi une journée de grève et de manifestations gêne-t-elle le capital ? Directement, en rien. Ce qui inquiète le grand patronat, c’est le danger d’une grève illimitée, c’est-à-dire la seule action qui touche son unique organe sensible : le portefeuille. L’action ponctuelle n’a donc de poids que si elle est assortie d’un avertissement clair : « Aujourd’hui, nous sommes dans la rue. Si vous ne nous entendez pas, la prochaine grève sera beaucoup plus dure ».

Les dirigeants des confédérations syndicales le savent parfaitement, et ceux de Confédération générale du travail mieux que tous. La dernière grande lutte progressiste victorieuse en France a été celle du contrat première embauche. Et si Villepin a dû reculer, c’est bien parce que les lycéens qui la menaient n’obéissaient pas aux consignes des responsables syndicaux : ils sont entrés en grève illimitée, et n’ont cessé le mouvement qu’avec la victoire.

Manifestation contre le contrat première embauche, à Paris, en 2006

La dernière grande lutte syndicale victorieuse en France fut celle de 1995, dirigée par la Confédération générale du travail des transports ferroviaires (SNCF et RATP) : là encore, grève générale interprofessionnelle jusqu’au retrait du plan Juppé de casse de la Sécu. Rien à voir avec la pitoyable journée du 16 octobre 2014.

Depuis, nous assistons au même spectacle affligeant : la Confédération générale du travail, seule ou avec d’autres, programme une « journée d’action » de temps en temps. Quand la colère du monde du travail est à son comble, la cadence s’accélère : plusieurs journées en 2003 et 2010 pour les retraites, par exemple. Mais plus jamais de mot d’ordre de grève interprofessionnelle illimitée. Pourquoi ?

En décembre 1995, juste après la victoire contre le plan Juppé, la direction confédérale de la Confédération générale du travail demandait l’adhésion de la centrale à la Confédération européenne des syndicats (CES). La Confédération française démocratique du travail) fut la première centrale française à en faire partie (c’est tout dire !) suivie de Force Ouvrière. Mais on n’entre pas à la Confédération européenne des syndicats sans montrer patte blanche : pour être acceptée, la Confédération générale du travail dut « toiletter » ses statuts. L’objectif de l’abolition du salariat et de l’exploitation capitaliste (un des fondamentaux du marxisme) en disparut purement et simplement ! En 1999, la Confédération générale du travail put quitter la Fédération syndicale mondiale et rejoindre la Confédération française démocratique du travail) (qui venait de se signaler en trahissant grossièrement le prolétariat lors de la grande lutte de 1995) au sein de la Confédération européenne des syndicats. Elle devenait enfin une de ces « forces de proposition » qu’apprécient tant le Mouvement des entreprises de France et ses « éditorialistes »…

Que fait donc la Confédération européenne des syndicats ? Au printemps 2003, alors que plusieurs pays d’Europe étaient en ébullition suite à une série de plans de casse des retraites (l’Autriche elle-même connut une grève générale : du jamais vu dans ce pays !), la Confédération européenne des syndicats tenait congrès et accueillait triomphalement un certain Valéry Giscard d’Estaing, qui lui présentait son projet de Traité Constitutionnel Européen (celui-là même qui serait piteusement blackboulé par le peuple français lors du référendum de 2005) ! Son rôle n’est pas de fédérer les luttes en Europe, bien au contraire : elle fonctionne grâce aux subventions de l’Union Européenne !

Une ou deux fois par an, la Confédération européenne des syndicats organise une manifestation de permanents (jamais de grève !), la plupart du temps à Bruxelles, pour demander une « Europe plus sociale ». À la fin de cette manifestation, un dirigeant prend la parole pour dire en substance : « si nous ne sommes pas entendus, nous recommencerons. » Et devinez quoi ? La manifestation n’a aucun impact, et une autre « journée d’action européenne » du même tonneau est décidée six mois ou un an après. Pendant ce temps, le grand patronat européen tremble !

La Confédération générale du travail, de par la volonté de ses dirigeants, s’est donc coulée dans le moule de la Confédération européenne des syndicats : jamais elle ne dénonce l’intégration européenne. Elle se contente de réclamer une « Europe sociale » dont la simple lecture du traité de Maastricht montre qu’elle est une vaste blague. Jamais plus elle n’organise de grève générale illimitée : seulement des « journées d’action » au soir desquelles le patronat sait qu’elle ramènera sagement ses militants au bercail.

Voilà pourquoi toutes les luttes nationales progressistes, à l’exception du mouvement des jeunes contre le contrat première embauche, ont été perdantes depuis près de vingt ans : le plus puissant syndicat de la classe ouvrière est piloté en sous-main par des eurocrates. Quand la Confédération générale du travail a demandé à entrer dans la Confédération européenne des syndicats, ses dirigeants ont vendu le processus à la base en expliquant qu’ils allaient changer la Confédération européenne des syndicats de l’intérieur. On voit ce qu’il en est en réalité…

Franz LIEBER

Commentaire

Le problème de la corruption des syndicats se pose dans le monde entier.

Autrefois, les syndicats avaient pour raison d’être d’obtenir de constantes améliorations des conditions de travail et du pouvoir d’achat des salariés. C’est grâce à leur action que les acquis sociaux (indemnités de chômage, rentes de retraite, limite de la durée du travail, tarif spécial pour les heures supplémentaires, droits des travailleurs, congés payés, assistance sociale, etc...) se sont accumulés au fil des générations.

A partir de la fin des années 1970, lorsque le chômage est devenu un phénomène de masse dans les pays occidentaux, où il avait quasiment disparu, les dirigeants syndicaux se sont mis à subordonner l’intérêt des travailleurs à l’intérêt des patrons. Ceux-ci, jusqu’alors considérés comme d’affreux exploiteurs, ont subitement été présentés par les médias comme d’aimables philanthropes créateurs d’emplois. Ce sont les syndicalistes qui sont devenus les méchants de l’histoire, car leurs revendications compromettaient la compétitivité internationale des entreprises, contraignant celles-ci de licencier et empêchant les patrons de se dévouer à leur sainte tâche de création d’emplois.

Dès lors, les dirigeants syndicaux, renonçant -provisoirement croyaient-ils- à une politique de progrès social, se sont fixés pour mission de sauver les emplois menacés de disparaître. En réalité, ils n’ont jamais sauvé un seul emploi, car la robotisation et l’informatisation des entreprises les faisait disparaître toujours plus massivement.

Néanmoins, raisonnant toujours à courte vue, et sous prétexte de sauver des emplois, les dirigeants syndicaux se sont autorisés à brader un à un tous les acquis sociaux et à admettre la dégradation constante des conditions de travail des salariés. En fait, ils se comportaient comme des complices du patronat dans le démantèlement social.

Plus un dirigeant syndical était complaisant à l’égard du patronat et plus les médias à la botte de ce même patronat lui tressaient des fleurs : voilà quelqu’un de raisonnable avec qui on peut discuter. Par contre, les syndicalistes qui s’en tenaient à la défense des intérêts des travailleurs étaient dépeints comme des extrémistes responsables des disparitions d’emplois.

Les premières victimes de cette politique de trahison ont été les travailleurs temporaires, puis les travailleurs nouvellement embauchés dans une entreprise, puis les chômeurs, puis tous les salariés, puis les plus démunis à l’assistance publique, puis les retraités. Les syndicats se sont de plus en plus discrédités aux yeux des travailleurs et ce discrédit s’est traduit par une chute de la mobilisation militante, laquelle était invoquée comme justification de leur passivité par les dirigeants syndicaux.

Ces dirigeants syndicaux s’étaient d’ailleurs assurés, sur les cotisations des travailleurs exploités, un train de vie très bourgeois et ils étaient davantage préoccupés par le nettoyage de leur piscine privée ou par la tonte de la pelouse de leur villa que par les conditions de vie de la masse de la population. Ce qui ne les empêchait nullement d’adopter des postures de Che Guevara.

En Suisse, par exemple, les dirigeants syndicaux ont l’habitude de formuler des revendications de l’ordre de 1 % d’augmentation de salaire par an. Et encore ne s’agit-il que d’une base de négociation. Bien entendu, il n’est même pas question de revendiquer une augmentation des indemnités des chômeurs ou de l’aide sociale aux plus démunis. Quelle horreur : de telles mesures risqueraient de dissuader les travailleurs d’accepter n’importe quel emploi pour n’importe quel salaire.

Frank BRUNNER

AUTEURS 

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