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Le Monde, 11 août 2004

Irak : La bataille de Nadjaf fait de Moqtada Al-Sadr "l’imam résistant"

Bagdad de notre envoyé spécial

par Patrice CLAUDE


Depuis une semaine, les forces américaines tentent en vain de déloger l’Armée du Mahdi du mausolée d’Ali, le sanctuaire chiite dans la ville sainte. Dans le reste du pays, les Irakiens s’identifient de plus en plus avec le combat héroïque que le jeune religieux mène contre l’occupation.


Mardi 10 août 2004, au sixième jour du siège dressé par les forces américaines autour de Nadjaf et des hommes de Moqtada Al-Sadr retranchés autour du mausolée de l’imam Ali, un important ouléma chiite de Bagdad, le cheikh Jawad Al-Khalessi, imam de la grande mosquée de Kadimiya et doyen de l’école religieuse qui porte son nom, se dresse pour défendre la cause de l’Armée du Mahdi.

Le feu vert donné, avec l’aval du gouvernement intérimaire, par Adnane Al-Zorfi, gouverneur de la ville, aux forces américaines de fouler le marbre blanc du site religieux le plus sacré du chiisme mondial, pour en expulser par la force les quelques centaines de combattants qui y sont retranchés avec leur chef, constitue pour lui, "une violation grave et particulièrement dangereuse" de la doctrine. "Pas plus ce pseudo-gouverneur, ancien interprète de l’armée américaine, choisi pour sa capacité à obéir aux ordres les plus fous, que quiconque d’autre, y compris les plus hautes autorités religieuse, n’a le droit d’autoriser des infidèles à entrer au mausolée d’Ali."

Le gouverneur de Nadjaf a néanmoins fait machine arrière, mercredi 11 août 2004, affirmant qu’en aucun cas les militaires américains n’entreraient dans le saint des saints chiite, seules les forces irakiennes pouvant éventuellement le faire.

Petit-fils d’un grand ayatollah, qui fut marjaa, c’est-à-dire source d’imitation, dans les années 1920 et qui s’illustra jusqu’à la fin de sa vie dans la lutte contre le colonialisme britannique en Irak, le cheikh Al-Khalessi estime que "si la situation l’exige", il sera "du devoir de tous les chiites d’aller à Nadjaf secourir les frères assiégés". Pour cet homme courtois, qui a créé, début mai 2004, un mouvement œcuménique dénommé La Conférence nationale qui réunit des organisations tant chiites que sunnites, ainsi que des personnalités chrétiennes, kurdes et turkmènes, "ce sont les Américains qui n’ont laissé d’autre choix à Moqtada Al-Sadr que de se battre. Les Etats-Unis, ajoute-t-il, s’en prennent à tous ceux qui refusent l’occupation. Nous devons donc nous défendre".

"Mal équipés, mal armés"

Lorsque le jeune imam rebelle a commencé à faire parler de lui, le cheikh Al-Khalessi, âgé de 52 ans et père de cinq enfants, ne cache pas qu’il a d’abord pensé que cette "tête chaude" avait bien besoin d’un cours de rééducation en religion. Il estimait qu’il y avait des moyens "plus sages" de résister aux forces étrangères.

"Et puis, je dois dire que son courage et celui de ses fidèles face aux soldats occupants ont forcé mon respect. Ces soldats du Mahdi, pieds nus, mal équipés, mal armés, qui résistent à la première armée du monde, c’est héroïque. Je ne peux que m’incliner devant leur foi. Leur résistance est une image splendide pour nos jeunes. Pour ma part, je comprends leur combat, je le respecte, car c’est aussi le nôtre. Les Américains doivent partir."

Persuadé que le nombre de sympathisants de Moqtada Al-Sadr "ne peut qu’augmenter, y compris chez les sunnites", l’imam qui fut, comme ses deux frères, condamné à mort par contumace sous le régime de Saddam Hussein et dut partir vingt-trois ans en exil n’a en revanche que mépris pour le premier ministre, Iyad Allaoui, et pour son équipe, "sélectionnés par la CIA et aux ordres de l’occupant".

Invité à participer à la grande conférence irakienne préparée par l’ONU pour "lancer le processus démocratique" et qui doit théoriquement se tenir avec un millier de participants pendant le week-end du 15 août 2004, le cheikh Al-Khalessi a, comme beaucoup d’autres, décliné l’invitation. Son mot d’ordre est exactement le même que celui lancé par son célèbre grand-père, le grand ayatollah Mahdi Al-Khalessi durant l’occupation britannique, au début du siècle dernier : "Pas d’élections sous occupation". Cela valut au vieil homme d’être expulsé vers l’Iran, où il mourut en exil. Le petit-fils, qui a également passé plusieurs années de son long exil en Iran, en Syrie et au Liban, a eu plus de chance : il a pu rentrer chez lui en avril 2003, après la chute du régime.

Les Américains, à l’instar de certains des ministres de M. Allaoui, pensent, malgré les dénégations du gouvernement intéressé, que Téhéran, soutient clandestinement le combat de Moqtada Al-Sadr, "au moins par des livraisons d’armes", selon Hazem Chaalane, le ministre irakien de la défense. "Nous n’avons pas de preuves de cela, dit l’imam Al-Khalessi. Mais il serait certainement du devoir de l’Iran de soutenir la résistance, y compris avec de l’armement."

Il y a aujourd’hui deux grandes écoles de pensée dans le chiisme mondial. La "quiétiste" à laquelle appartient le grand ayatollah Ali Al-Sistani, parti à Londres, officiellement pour soigner un problème cardiaque, qui estime que la religion doit rester au-dessus de la politique, sauf cas exceptionnel. Et l’école communément appelée "khomeiniste" par les non-initiés, pour laquelle les oulémas, ayatollahs et autres hodjatoleslams -le titre inférieur d’études religieuses qui est celui de Moqtada Al-Sadr- peuvent et doivent au contraire s’impliquer dans la vie de la cité, voire devenir ministre ou chef d’Etat. A l’instar du père de Moqtada Al-Sadr, lui-même grand ayatollah, assassiné en 1999, "j’appartiens plutôt à cette dernière école", explique le cheikh Al-Khalessi, qui est ouléma, mais aussi ingénieur en génie civil.

Un départ inopportun

C’est sans doute pourquoi il juge que le départ de Nadjaf d’Ali Al-Sistani, à la veille de l’offensive lancée contre l’Armée du Mahdi, "n’était certainement pas une bonne idée". Depuis l’invasion américaine, le grand marjaaa toujours dit que l’entrée à Nadjaf des troupes étrangères était "une ligne rouge"à ne pas franchir, sous peine d’entendre l’autorité spirituelle supérieure des chiites appeler les fidèles à la guerre sainte. "Son départ a envoyé aux Américains un très mauvais message qui peut être résumé ainsi : je m’en vais, faites ce que vous voulez."

Patrice CLAUDE

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