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Le Courrier, 20 janvier 2015

Afrique : La crise climatique s’installe au Sahel

par Julien REPOND


Paysage du Mali

L’eau manque. Les marigots sont au plus bas et la récolte des céréales a été mauvaise, voire inexistante. La faute aux précipitations trop faibles de la saison des pluies, de juin à septembre, appelée également hivernage.


Corvée d’eau au Mali

La direction provinciale de l’agriculture qualifie la situation de « mauvaise », que ce soit en termes de récoltes ou de sécurité alimentaire. « Les bonnes années, on compte quelques 400 mm d’eau en moyenne pour une quinzaine de pluies, l’hivernage dernier a vu tomber moins de 200 mm en cinq pluies », indique Sandy Ould Sidi, éleveur et responsable, dans la province de l’Oudalan (extrême nord du Burkina Faso), de l’Association pour la gestion de l’environnement et le développement (AGED). Aux portes du Sahara, le Sahel est très sensible au changement climatique. Et alors que le monde échoue à s’entendre pour limiter le réchauffement, ce qui surviendra ici dans les prochains mois est inéluctable. Beaucoup de bêtes vont mourir et d’humains souffrir. « C’est vraiment inquiétant ! Les faibles pluies n’ont pas suffi à remplir les mares, qui sont déjà presque toutes vides », témoigne Ahmed Ag Barweye, un berger. « D’habitude, l’eau dure jusqu’à la mi-mars, juste avant les grandes chaleurs ». Lui part déjà puiser pour abreuver ses bêtes. « Au mois d’avril, en pleine saison chaude, ce sera la bataille de l’eau. L’année dernière, même le réseau public s’est arrêté, obligeant tout le monde à boire l’eau des puits. Il fallait racler le fond de ces derniers pour avoir un peu d’eau, sale », se souvient le berger.

Autre effet collatéral du manque de pluies sur les troupeaux, la végétation s’est faite rare en 2014. « Les stocks de tiges et de paille, qui nous permettent de nourrir nos animaux de mars aux premières pluies, vers juin, sont maigres », note Sady Abdoulaye, animatrice et éleveuse. « Le fourrage se vend bien plus cher que les autres années et les prix vont encore beaucoup augmenter. Dès le mois d’avril, tout le monde va courir afin de dénicher quelques herbes pour leurs bêtes. Plusieurs d’entre elles mourront, celles des plus démunis en tête ». La période de soudure, qui court de l’épuisement des réserves en fourrage local à la pousse des brins d’herbes, qui suit les premières pluies, promet d’être longue. Durant ce laps de temps, puis le début de l’hivernage, le prix de vente des animaux baissera. Ce dernier est lié, tout comme le prix du fourrage, aux conditions climatiques. « La part des dépenses allouée aux animaux représente environ les deux tiers des dépenses totales d’un ménage pendant la soudure. Au pire de la période, le prix d’un sac de tourteau peut dépasser celui d’un sac de riz. Les gens vendent leurs bêtes, plutôt que de les laisser mourir. Une vache valant 150000 francs CFA (300 francs suisses) se négociait jusqu’à seulement 5000 francs CFA (10 francs), en juillet 2014 », déplore Sandy Ould Sidi.

La pression sur les prix du bétail et du fourrage ainsi que sur la végétation naturellement présente est aussi affectée par la présence des réfugiés maliens dans la région, qui se sont parfois déplacés avec leur cheptel.

Goutrane Saleh cueille ce qu’il reste de sa récolte de millet

Bien que la région se consacre traditionnellement à l’élevage, la culture des céréales y est aussi pratiquée. On plante du petit mil, du niébé et du sorgho. Les faibles pluies de 2014 n’ont pas permis aux céréales de pousser en suffisance, ce qui inquiète en termes de sécurité alimentaire. De plus, des oiseaux granivores se sont massivement attaqués aux cultures, surtout dans l’ouest de la région.

Sur le long terme, les précipitations ont tendance à baisser dans le Sahel, bien que les pires sécheresses dans la région aient eu lieu entre 1970 et 1993. Le réchauffement climatique joue un rôle important dans ce phénomène. Dans une brochure, le Comité permanent inter-Etats de lutte contre la sécheresse dans le Sahel (CILSS) constate une variabilité toujours plus marquée des pluies en fonction des régions et des années. « Il y a quatre ans, il avait bien plu dans l’Oudalan, alors que les trois dernières saisons ont été mauvaises. L’année dernière, dans toutes les communes de la province, les précipitations ont été très inférieures à la moyenne », explique Sady Abdoulaye. Outre cette pluviométrie capricieuse, le CILSS note que l’augmentation de la température devrait générer une baisse des rendements agricoles dans le Sahel et se révéler défavorable au pastoralisme, les ressources en fourrage allant en diminuant. A la direction provinciale de l’agriculture, on confirme que le réchauffement climatique « influe négativement la production agricole ». « Les hivernages sont inégaux : tantôt c’est la sécheresse, tantôt les pluies commencent prématurément ou sont trop importantes. Dans tous les cas, l’impact sur l’agriculture est néfaste », relève le directeur provincial de l’agence étatique.

Afin de s’adapter aux nouvelles réalités climatiques et de contrer la désertification, les Sahéliens recourent à diverses mesures traditionnelles comme la lutte contre la dégradation des terres agricoles, la gestion de la fertilité des sols, la diversification des cultures, la sédentarisation ou encore l’exode rurale. Des ONG sont actives dans le domaine. L’AGED, par exemple, délivre aux plus vulnérables des vivres, en collaboration avec le Programme alimentaire mondial (PAM). En échange, « les populations doivent entretenir les repousses naturelles d’arbres, apporter de la fumure organique dans leurs champs ou réaliser des sites anti-érosifs », indique le responsable provincial de l’AGED.

Il en faudrait pourtant bien plus pour accompagner le phénomène et soulager les populations. « Avec le bouleversement du climat, on est en train de payer la facture de l’Occident, qui a pollué au hasard durant les deux derniers siècles, conclut Sandy Ould Sidi. Il faut que les pays industrialisés prennent maintenant leurs responsabilités. Et cela ne se fera que si nos Etats se mobilisent et revendiquent leur droit à un dédommagement ». Dans l’intervalle, les Goromiens scruteront anxieusement le ciel ces prochains mois, dans l’attente des premières gouttes.

Julien REPOND

Un pasteur et ses animaux à Diakassdé, au Sénégal

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