retour article original

mercredi 29 mars 2017
Vous êtes ici Accueil Informations internationales Afrique Côte d’Ivoire
Le Courrier, 18 mars 2015

Côte d’Ivoire : Les planteurs de cacao sont chocolat

par Christophe KOESSLER


Récolte des cabosses de cacaoyer

Un demi-dollar par jour. C’est le revenu moyen d’un planteur de cacao en Côte d’Ivoire, le plus grand producteur mondial de la précieuse fève de chocolat. Le travail et la traite des enfants dans les plantations d’Afrique de l’Ouest, dénoncés dans les médias depuis 2012, est le corollaire de la misère des petits cultivateurs. C’est ce que met en évidence une étude d’une dizaine d’ONG, dont Oxfam, Voice, Solidaridad et la Déclaration de Berne (1). Intitulé « Baromètre du cacao 2015 », ce rapport s’intéresse aux causes du phénomène et propose des solutions.


Côte d’Ivoire

A commencer par le prix trop bas payé au paysan : même revalorisé en 2013 grâce à l’intervention de l’Etat ivoirien, le kilo de cacao ne rapporte à son producteur que l’équivalent de 1,35 franc suisse. A titre de comparaison, une plaque de chocolat de 100 grammes, qui contient moins de 40 % de la matière brute, est vendue entre 1 et 3 francs dans un supermarché en Suisse. Entretemps, transporteurs, transformateurs et vendeurs ont prélevé leur part. A eux seuls, les distributeurs, principalement les supermarchés, accaparent 44,2 % de la valeur ajoutée du cacao, ont calculé les ONG. Viennent ensuite les fabricants, à différents stades de la transformation, avec 35,2 %, puis les transporteurs et les premiers acheteurs, avec 6,3 %. Ne reste pour les paysans que 6,6 % de la valeur ajoutée de leur propre produit.

Car les petits producteurs sont sans conteste le maillon faible du marché du cacao. Peu organisés, ils font face à des acteurs internationaux gigantesques et oligopolistiques. A elles seules, les multinationales Barry Callebaut et Cargill (après sa fusion avec ADM) détiennent entre 70 % et 80 % de la transformation primaire du cacao. Ensuite, seulement huit traders gèrent les trois quarts du commerce mondial du cacao. Enfin, six producteurs de chocolat -parmi eux Nestlé, Mondelez et Lindt&Sprüngli- contrôlent 40 % du marché. La spéculation, elle, entraîne une variabilité des prix défavorable aux paysans sous-informés.

Des cabosses de cacaoyer

Les ONG proposent donc de s’attaquer en premier lieu au problème de la rémunération des petits exploitants. La fixation par les Etats producteurs d’un prix plancher, comme l’ont fait le Ghana et la Côte d’Ivoire, constitue un premier pas indispensable. Mais insuffisant. « Seule une entente internationale entre pays consommateurs et pays producteurs peut apporter une solution à la fixation des prix », estime le rapport. La libéralisation du secteur sous la houlette de la Banque mondiale dans les années 1980 a montré son inefficacité, selon les ONG. Non seulement pour le niveau de vie des paysans, qui a globalement baissé depuis lors, mais également pour la sécurité de l’approvisionnement du cacao. « La fève n’assurant plus un revenu minimum, les jeunes se désintéressent des champs. La planète n’est pas encore à cours de chocolat, mais bientôt à cours de planteurs de cacao », prévient l’étude.

D’où l’incitation pour les Etats occidentaux et les multinationales à agir pour préserver leurs sources d’approvisionnement. Les ONG demandent aux Etats d’activer leurs lois antitrust pour désamorcer le processus de concentration du marché en cours, au travers de fusions et d’acquisitions, qui font pression à la baisse sur les prix. Au-delà, les ONG, de concert avec de nombreux syndicats, proposent la création d’un Fonds global du cacao au bénéfice des paysans. Une cagnotte internationale financée par une taxe prélevée sur la transformation et le commerce du cacao et administrée par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Le processus devra aller de pair avec une exigence de transparence des Etats producteurs quant à l’affectation des taxes qu’ils prélèvent actuellement sur la production du cacao. « Les Etats doivent financer les infrastructures et les équipements nécessaires aux paysans, conditions nécessaires pour qu’ils puissent dégager un revenu suffisant. Malheureusement, la corruption entrave ces efforts en Afrique de l’Ouest », explique Andrea Hüsser, spécialiste du dossier à la Déclaration de Berne.

Andrea Hüsser

Ce changement majeur ne pourra intervenir sans le renforcement des capacités des organisations paysannes locales, estiment les ONG. D’où un appel lancé à la société civile européenne de soutenir les mouvements sociaux en Afrique de l’Ouest.

L’industrie du chocolat et du cacao est aussi interpellée. Elle est invitée à agir à plusieurs niveaux : « En raison de leur poids en Afrique de l’Ouest, les entreprises actives dans le cacao et le chocolat ont également une responsabilité de financer les infrastructures productives et sanitaires sur place pour les paysans, estime Andrea Hüsser. Certaines sociétés donnent l’exemple à l’instar de la firme helvétique Halba, fournisseur de Coop, qui donne un coup de main aux agriculteurs pour qu’ils puissent diversifier leurs cultures et donc leurs sources de revenus ».

La coalition d’ONG demande aussi aux multinationales de s’engager à acheter 100 % de leur production de cacao « durable » d’ici à 2020. Même si, pour l’instant, les plus grands labels du commerce équitables ne permettent pas non plus aux producteurs africains de s’affranchir de la pauvreté.

Séchage des fèves de cacaoyer

Du « fairtrade » toujours peu équitable

Confirmant une étude de l’université de Londres de 2014 portant sur le café et le thé (2), le Baromètre 2015 du cacao fait état des piètres résultats du label Fairtrade Max Havelaar quant à l’amélioration des conditions de vie des agriculteurs (sans parler des labels UTZ, utilisé par Frey en Suisse notamment, et Rainforest Alliance, dont les exigences sont encore bien en deçà).

« Le label Fairtrade (Max Havelaar) dispose d’un prix minimum garanti, mais celui-ci se trouve depuis des années en-dessous du prix du marché », relèvent les auteurs du rapport. Quant à la prime dont disposent les producteurs pour leur participation au programme Fairtrade, elle ne semble pas avoir un « impact significatif » sur leur revenu : « Les paysans reçoivent 200 dollars de plus pour une tonne de cacao, ce qui correspond à une majoration de revenu d’environ 10 % ». Mais les coûts de la certification sont élevés pour le producteur, même si l’intégralité de sa production ne peut pas être certifiée. « Au mieux, le bénéfice net des primes est donc incertain ».

La Déclaration de Berne relève aussi des problèmes relatifs aux dysfonctionnements des coopératives et au déroulement des audits en Afrique de l’Ouest.

L’organisation n’en défend pas moins le principe du commerce équitable et suggère des pistes de réformes pour obtenir un label qui améliore véritablement le niveau de vie des bénéficiaires : « Il faut une amélioration des audits, un meilleur accompagnement des paysans qui collaborent avec le label et une augmentation importante du prix minimum garanti et du montant des primes », estime Andrea Hüsser, de la Déclaration de Berne.

Repères

Extrême pauvreté

> Seule 6,6 % de la valeur ajoutée du cacao revient aux paysans.

> Au Ghana, un planteur de cacao gagne en moyenne 0,84 dollar par jour, en Côte d’Ivoire 0,5. La limite de l’extrême pauvreté est à 0,75, selon la Banque mondiale.

> La majorité des fabricants de chocolat se sont engagés à acheter 100 % de leur cacao certifié ou « durable » selon leurs propres critères, d’ici à 2020, sauf Nestlé et Mondelez, toutes basées en Suisse.

Chargement des sacs de cacao sur un cargo

Les firmes et le sens des priorités

Savez-vous que la rémunération annuelle d’un PDG des principales multinationales du chocolat équivaut souvent à peu de chose près aux montants investis par sa firme dans le cacao durable ? C’est l’une des informations surprenantes (?) délivrée par le Baromètre 2015 du cacao.

Autre comparaison : un seul pourcent du budget marketing des principaux fabricants de chocolat permettrait de former la moitié des producteurs de cacao de Côte d’Ivoire à des techniques de production plus efficientes, soit 430000 paysans. D’où cette conclusion : « Si les firmes décidaient de dépenser autant d’argent pour soutenir les petits exploitants que pour la publicité, les problèmes liés à la production du cacao disparaîtraient d’un jour à l’autre ».

Christophe KOESSLER

Notes :

(1) « Cocoa barometer 2015, Looking for a lively income ». Disponible sur www.ladb.ch

(2) « Fairtrade, employment, and poverty reduction in Uganda and Ethiopia », Soas, April 2014. Lire Le Courrier du 19 juillet 2014.

Liens liés a l'article.Le Courrier

AUTEURS 

  • Christophe KOESSLER

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source