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Le Courrier, 21 mars 2015

BD : Tardi, en première ligne

par Ariel HERBEZ


N’allez pas dire à Tardi que la Grande guerre de 1914-1918 est son obsession. Même si son œuvre, qui s’étend sur près d’un demi-siècle, est toute entière traversée par cette boucherie dont on commémore aujourd’hui le centenaire, avec force flonflons et sonneries aux morts. D’ailleurs la France a cru honorer Tardi en lui décernant la Légion d’honneur, ce qu’il a pris « comme un crachat dans la figure » et qu’il a refusée, ne voulant rien devoir à quiconque. Du coup, il a aussi annulé le projet de fresque que les organisateurs du centenaire lui avaient commandée.


Alors obsédé, non. Mais habité par la guerre, oui, par toutes les guerres, dont il a vécu comme tant d’autres les séquelles via son milieu familial : un grand-père tué à 20 ans dans les tranchées, un autre revenu gazé et marqué à vie, un père prisonnier de guerre dans un Stalag de 1940 à 1945 (tout comme le père de sa compagne), dont il garde une aigreur ombrageuse et une profonde colère... Ses premiers cauchemars, Tardi les doit aux récits de sa grand-mère, sur ce doux grand-père sous les obus au fond de la tranchée, les mains plongées dans les entrailles d’un camarade éventré... « La nuit, j’entrais dans son horreur. A cet âge, je n’avais jamais vu une image de cette guerre, alors mon imagination travaillait... »

Au-delà de son imagination, il a voulu comprendre. Comprendre comment ces très jeunes gens pouvaient vivre une journée de plus dans cet enfer indescriptible, comprendre leur désarroi, leur terreur, comprendre comment ces carnages ont forgé notre histoire depuis un siècle. Il a lu, beaucoup, il s’est documenté, sans relâche, il a dessiné inlassablement, minutieusement, et il en est sorti des chefs d’œuvre, de C’était la guerre des tranchées (1993) à Putain de guerre ! (dès 2008).

De ce dernier diptyque est même issu un saisissant spectacle, basé sur des projections géantes d’images de Tardi et sur des chansons anti-guerre interprétées (et en partie composées) par sa femme, la chanteuse Dominique Grange. C’est elle qui lui a proposé de monter sur scène, lui si peu enclin à se montrer en public. Mais c’est avec une forte présence qu’il y lit les textes de son livre, d’une voix profonde et sans pathos. Présenté au festival de bande dessinée Fumetto, à Lucerne, le spectacle y a rencontré un succès chaleureux.

Jacques Tardi

Mais pourquoi avoir attendu si longtemps pour évoquer la guerre de 1939-1945 et la captivité de votre père ? lui a-t-on demandé à Lucerne. Ce n’est qu’en 2012 qu’il sort le premier volume de Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB, basé sur les souvenirs de son père, couchés sur le papier à sa demande dans les années 1980. S’il a attendu, c’est peut-être que ses relations pas simples avec son père étaient encore trop proches, et sans doute à cause de la force de l’image : « Peut-être cela prend-il plus de temps pour aborder ce genre de choses dans une bande dessinée qu’en littérature. Si j’avais été ­romancier, je l’aurais certainement fait plus tôt ». En outre, Tardi, qui ne se livre pas volontiers en public, se met en scène dans cet ouvrage en jeune garçon (anachronique, puisqu’il n’était pas encore né), aux côtés de son père, derrière les barbelés du camp, puis lors de son long périple dans une Allemagne au bord de la capitulation.

Tardi avoue ne pas trop aimer le genre d’autobiographies qui fleurit depuis un certain temps en bande dessinée, pas très intéressantes pour lui. « Mais je ne pouvais pas faire autrement : même si je pars d’un événement immense, la Seconde Guerre mondiale, je tombe sur ma famille. Ce n’est pas une bande dessinée sur ma vie à moi, mais dans le prochain épisode, je vais parler d’une ambiance familiale dans la France profonde d’après-guerre, dans un milieu banal, dominé par la rancœur et les colères spectaculaires d’un père vaincu, et sa détestation des fonctionnaires. C’est renforcé par son retour en 1946, avec nous, en Allemagne, dans les troupes françaises d’occupation, puisqu’il était soldat ­engagé depuis 1937. Nous étions installés à Cassel encore en ruines, j’avais 5-6 ans et je m’en souviens très bien. Le contraste entre la France qui stagnait et la reconstruction spectaculaire de ­l’Allemagne le rendait malade. Il s’y est acheté sa première voiture, une VW, et un frigo AEG (une entreprise qui avait livré du matériel aux camps de la mort...), que ma mère faisait "visiter" à ses copines françaises qui n’en avaient jamais vu... »

Et comment évoquer cette période, qui implique directement ses souvenirs personnels ? « Je ne sais pas encore comment je vais interpréter ces épisodes : est-ce que je suis trop "méchant" ? Est-ce que j’éprouve le besoin d’épargner mon père et ma mère ? Mais pourquoi le ferais-je ? Ils ont été ce qu’ils étaient, et c’est intéressant, justement, de les montrer tels qu’ils étaient, ma mère qui n’a jamais lu un livre de sa vie, mon père fou de mécanique (il était heureux, dans son char d’assaut...), qui rêvait de travailler dans l’industrie automobile après la guerre, mais qui a trouvé toutes les places déjà occupées, qui a été balloté par les événements et n’a rien pu maîtriser de son existence... »

A 68 ans, Tardi (Jacques de son prénom, mais il préfère en rester aux deux brèves syllabes de son nom) a déjà derrière lui plus de cinquante bandes dessinées à son actif, sans compter de nombreux livres d’illustrations. Il est un des très rares, voire le seul, des grands auteurs ayant commencé leur œuvre au début des années 1970 encore complètement immergé dans la bande dessinée. Aujourd’hui, toujours inspiré, il n’hésite pas à se remettre en question, ne se contentant pas de reproduire ce qui a fait son succès.

Sa première notoriété, dès 1976, il la doit à Adèle Blanc-Sec. Une série rocambolesque de neuf épisodes écrits sur le modèle du feuilleton, à la Arsène Lupin, en jouant avec jubilation des codes et des ficelles du genre, dans l’ambiance du Paris d’avant-guerre (la première). Adèle, feuilletoniste émancipée, est entraînée malgré elle dans les complots les plus abracadabrants : la dernière page de la série, en 2007, reste ouverte sur des questions « à suivre », comme tout feuilleton qui se respecte. Tardi y répondra-t-il un jour ? « Je voulais terminer sur un dixième épisode et en finir. J’ai dessiné une douzaine de pages, et j’ai tout ­reporté à plus tard. Pour le moment, je n’ai pas d’idée pour Adèle. Cela viendra peut-être après Stalag : C’est plus léger, je le vis comme une sorte de retour en enfance, une période de régression ! »

Ariel HERBEZ

Dernier livre paru : Moi René Tardi, prisonnier de guerre au ­Stalag IIB. Mon Retour en France, Casterman, 2014, 142 pp.

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