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Investig’Action, 5 avril 2015

Histoire : La guerre contre le Paraguay

par Tarik BOUAFIA


Vue d’Asuncion en 1840

Au 19ème siècle, les indépendances des pays latino-américains mettent fin à quatre siècle de domination coloniale. Néanmoins, les nouvelles nations ne sont que relativement « indépendantes ». Leur économie est en effet totalement dépendante des métropoles européennes et notamment de l’Empire britannique. Un pays, le Paraguay, décide cependant de se développer indépendamment et de choisir la voie du protectionnisme en refusant de s’insérer dans l’« économie monde » et le libre-échange dominé par Londres. Un crime pour le capitalisme anglais qu’il fera payer très cher au peuple paraguayen.


I. Le contexte historique

Quels points communs les indépendances africaines du début des années 1960 ont-elles avec les indépendances latino-américaines du début du 19ème siècle ? Ces libérations, fruit de longues luttes souvent meurtrières débouchèrent essentiellement sur des indépendances politiques. En effet, les administrations coloniales qui jadis dominèrent politiquement les colonies furent remplacées par les représentants des nouveaux États « libres ». Néanmoins, dans de nombreux pays, une oligarchie parasitaire et corrompue prit le pouvoir, reléguant le peuple à la passivité et à la soumission.

Si l’indépendance politique fut en partie gagnée par les anciennes colonies, l’indépendance économique, elle, fut un leurre. En effet, les États récemment libérés du joug des anciennes puissances coloniales restèrent très dépendantes vis-à-vis des métropoles européennes. Concernant l’Amérique Latine, l’immense majorité des pays s’insérèrent dans l’économie monde en adoptant le libre- échange. Un système dominé à cette époque par la grande puissance industrielle, l’Angleterre. Le libre-échange, tout comme aujourd’hui, était alors le système économique et commercial dominant. Il fut théorisé par l’économiste anglais David Ricardo. Cette théorie reposait sur l’idée qu’un pays, pour être compétitif, devait se spécialiser dans un secteur ou un produit en particulier pour en tirer un maximum de bénéfices, c’est la fameuse théorie des « avantages comparatifs ». Par exemple, si un pays était riche en café, il devait se spécialiser uniquement dans l’exportation de café. Ce système entraîna les pays riches en matières premières et agricoles vers le modèle de la monoculture. Un véritable désastre pour ces pays. Cette théorie du libre-échange était imposée alors par l’Empire britannique qui dominait économiquement et militairement une grande partie du monde, de la Chine à l’Argentine en passant par l’Inde.

Une plantation de thé en Inde

Cependant, ce système extrêmement avantageux pour Londres s’avérait être catastrophique pour le développement des pays du « sud ». Comment fonctionnait précisément ce système ? Les pays latino-américains par exemple exportaient leurs matières premières vers la métropole anglaise à des prix parfois très avantageux. Celle-ci transformait ces matières premières en produits manufacturés et trouvait dans ces pays des marchés pour écouler ses marchandises. Les États comme le Brésil ou l’Argentine s’endettèrent alors, souvent auprès de banques anglaises pour acheter ces biens. C’est ainsi que commença notamment la dette extérieure des pays du « tiers-monde ». Ces pays ne faisaient qu’exporter leur matière première et ne produisaient quasiment rien. L’industrie était quasi inexistante et alors que l’Angleterre se développait à grande vitesse, les nouvelles nations sud-américaines stagnaient voire se sous-développaient. Cette économie désastreuse profitait seulement aux bourgeoisies commerciales comme celle de Buenos Aires, très puissante à l’époque. Le reste de l’Argentine était quant à lui abandonné. Néanmoins, un pays, le Paraguay, va lui choisir une voie alternative, celle du protectionnisme.

Le Paraguay, une exception

Pendant que la grande majorité des pays sud-américains suivent le chemin imposé par la puissance britannique, le Paraguay prend avec l’arrivée au pouvoir en 1814 de José Gaspar de Francia un tournant historique. En effet, le nouveau dirigeant paraguayen décide d’en finir avec l’oligarchie corrompue qui domine la société paraguayenne. L’écrasement de l’oligarchie n’a pas pour but d’asseoir le pouvoir du nouveau général mais de créer un État fort et interventionniste. Lorsque le général meurt en 1840, Carlos Antonio Lopez puis son fils Fernando Solano Lopez prennent le pouvoir. Le père et le fils suivent la politique économique impulsée par le général Gaspar Francia. Une économie basée sur un pilier essentiel : le protectionnisme. Ce dernier, contrairement au libre-échange, fait de l’industrialisation la clé essentiel du développement économique. Mais pour cela, il s’agit de fermer le pays aux investisseurs, entreprises et produits étrangers pour ainsi privilégier le développement d’une industrie nationale.

José Gaspar Rodríguez de Francia

Le choix du Paraguay d’adopter cette politique économique en fait le premier pays industriel d’Amérique Latine. Les succès économiques sont impressionnants. Pendant que le reste des nations latino-américaines se sous développent et dépendent exclusivement de leurs relations avec l’Empire britannique, le Paraguay, lui, développe un réseau de chemins de fer performant et inédit en Amérique Latine. On fabrique des matériaux de construction, une industrie textile et de la sidérurgie voient le jour, une flotte marchande avec des navires sont construits dans des chantiers nationaux, une ligne de télégraphe est également crée. Sur le plan agricole, les dirigeants paraguayens lancent une grande réforme agraire et reprennent les terres des grands propriétaires terriens pour les léguer à de petits paysans. La balance commerciale est de son côté largement excédentaire. L’endettement, qui ronge petit à petit les autres pays de la région est inconnue au Paraguay. Au niveau social, les voyageurs étrangers qui se rendent au Paraguay affirment que le pays ne connaît ni la mendicité, ni la faim. Toutes ces réussites économiques, sociales, politiques, commerciales permettent même à Asunción d’envoyer ses meilleurs citoyens dans les plus grandes universités européennes pour se former.

Le Paraguay décida donc de refuser le système économique imposé par Londres et suivi par les néo-colonies latino-américaines telles que le Brésil et l’Argentine notamment. Malheureusement, l’histoire nous montre que lorsqu’un pays refuse de se soumettre à l’idéologie dominante imposé par les puissances occidentales, ces dernières font tout pour faire rentrer de gré ou de force cet État « dissident » dans le rang. Et le Paraguay n’échappa pas à la règle.

La guerre de la Triple Alliance

En 1865, l’Uruguay, le Brésil et l’Argentine se réunissent pour signer le traité de la Triple Alliance. Quelques mois plus tard, ces trois pays, mais surtout l’Argentine et le Brésil, se lancent à l’assaut du Paraguay. Pourquoi ? Quelles sont les causes de cette guerre ? Que cherchèrent notamment le Brésil et l’Argentine en attaquant le territoire paraguayen ? Et surtout, quelle fut le rôle joué par l’Angleterre et quels étaient ses objectifs ?

Comme nous le savons tous, l’histoire est écrite par les vainqueurs. Comme l’a très bien démontré le philosophe français Michel Foucault dans ses ouvrages, le pouvoir impose sa vérité. Il dit ce qui est vrai et ce qui est faux. De leur côté, les vaincus n’ont pas leur place dans le récit du passé. Encore aujourd’hui, ils sont condamnés au silence.

Commençons par la version que donnèrent les pays sud-américains. L’Argentine et le Brésil qui furent les principaux belligérants affirmèrent avoir déclenché cette guerre pour des raisons humanistes et morales. En effet, considérant que le général Fransisco Solano Lopez n’avait pas été élu démocratiquement par le peuple paraguayen, il était dans le devoir des dirigeants brésilien Pedro II et argentin Bartolomé Mitre d’apporter le progrès et la civilisation au Paraguay. Un peu comme le prétexte utilisé par les États-Unis aujourd’hui pour agresser des nations souveraines à travers le monde. Cependant, la raison évoquée par l’Argentine et le Brésil n’était pas aussi noble qu’elle y paraissait. Pour le Brésil, il s’agissait de garder le soutien de l’Angleterre.

Pour l’Argentine, les raisons furent plus diverses. Au-delà du fait que l’Argentine souhaitait conserver de bonnes relations commerciales, politiques et diplomatiques avec la puissance britannique, le président Bartolomé Mitre désirait également mettre fin aux troubles et aux révoltes qui secouaient l’intérieur de la société argentine. L’intérieur fait référence à tout le territoire argentin sauf la capitale Buenos Aires. Depuis l’indépendance de l’Argentine, en 1816, le pays fit face à des conflits parfois très violents entre les fédéralistes qui prônaient un État décentralisé et les centralistes qui eux plaidaient pour une forte centralisation de l’État autour de la capitale, Buenos Aires. C’est finalement les seconds qui l’emportèrent. Comme il est dit plus haut, les provinces intérieures de l’Argentine furent totalement abandonnées par l’oligarchie au pouvoir. Cette immense partie du pays servait exclusivement à récolter les matières premières et agricoles et à les transporter vers le port de Buenos Aires pour ensuite les exporter vers l’Angleterre. Face à ces injustices territoriales et économiques, des soulèvements éclatèrent et des mouvements insurrectionnels virent le jour. Des hommes comme Felipe Varela ou Juan Saa fondèrent les organisations « montoneros » (à ne pas confondre avec les montoneros péronistes des années 1970) et s’allièrent dans le but de marcher sur Buenos Aires. Le sentiment d’injustice était immense contre l’oligarchie portena (de Buenos Aires) qui s’enrichissait grâce au commerce avec la puissance britannique, pendant que le reste du territoire argentin était sinistré et que les gens souffraient de la faim et des pénuries. Dans cette lutte contre le pouvoir de Buenos Aires, les mouvements insurrectionnels pouvaient compter sur l’appui de l’État paraguayen. Voilà en partie pourquoi le président argentin Bartolomé Mitre décida d’envahir le Paraguay conjointement avec le Brésil et l’Uruguay. S’attaquer au général Lopez était une manière de détruire les rebellions intérieures. Notons au passage que le dirigeant argentin était très confiant à l’idée d’en finir rapidement avec le général paraguayen. Il s’exclama ainsi lors d’un de ses discours : « En trois jours dans les casernes, en trois semaines au front, en trois mois à Asunción ». Et voilà qu’à la fin de l’année 1865, la guerre de la Triple Alliance contre le Paraguay est déclenchée. Avant de voir les conséquences désastreuses de cette guerre, intéressons-nous d’abord au rôle primordial qui a joué l’Angleterre.

Scène de la guerre du Paraguay

Une guerre pilotée par Londres

Tout comme de nombreux dirigeants du « tiers-monde » aujourd’hui, les dirigeants argentins et brésiliens de l’époque n’étaient en réalité que des marionnettes à la solde de l’impérialisme anglais. En effet, si Mitre et Pedro II ont lancé cette guerre, c’était plus par soumission vis-à-vis de l’Angleterre que pour des raisons géographiques liées à des conflits frontaliers et encore moins pour des raisons humanistes. Non, cette guerre fut pensée et pilotée depuis Londres. Les oligarchies argentines et brésiliennes obéirent aux ordres donnés par les hommes d’affaires anglais dans le but de conserver leurs bonnes relations avec la métropole européenne et ainsi profiter des nombreux capitaux anglais qui affluaient alors en masse dans ces pays. Des capitaux qui enrichirent considérablement les bourgeoisies commerciales et qui participèrent dans le même temps à obtenir des matières premières à bon marché. Après la fin de ce qu’on pourrait appeler le « colonialisme pur », le néocolonialisme prit la relève. Dans son ouvrage Impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine montre comment l’afflux de capitaux des pays industriels du nord vers les pays riches en matières premières du Sud permet aux premiers d’asseoir leur domination dans le monde tout en sous-développant les pays qui reçoivent ces flux de capitaux. C’est ce qui se passa après les indépendances africaines avec l’arrivée en nombre des multinationales et c’est exactement ce qui se passa en Amérique Latine après les indépendances du 19ème siècle. Dans son œuvre monumentale Les veines ouvertes de l’Amérique Latine, le grand écrivain uruguayen Eduardo Galeano écrit « un pays est dominé par les capitaux qu’on y investit ». Les capitaux remplacent ainsi les armes. Mais ses effets sont tout aussi dévastateurs.

Ainsi, les milieux d’affaires britanniques financèrent grandement cette guerre contre le Paraguay. La Banque de Londres, la Baring Brothers ainsi que la Banque Rothschild apportèrent le financement nécessaire pour mener à bien ce projet.

Mais alors, pourquoi un tel acharnement contre un petit pays comme le Paraguay ? Pour comprendre, il faut s’intéresser à l’économie britannique. L’Angleterre devient à la fin du 18ème siècle une grande puissance industrielle. Celle qui dominera le monde pendant plus d’un siècle. Une industrie qui possède un secteur fondamental, celui du textile. Et pour développer ce dernier, Londres a besoin de nombreuses matières premières dont une en particulier : le coton. Jusqu’en 1865, l’empire britannique pouvait compter sur le coton bon marché qui provenait des plantations esclavagistes du sud des États-Unis. Mais en 1861, la guerre civile étasunienne, la fameuse guerre de sécession, éclate entre le nord et le sud. A la fin de la guerre, en 1865, c’est le nord industriel emmené par Abraham Lincoln qui l’emporte. L’Angleterre perd ainsi son principal marché de coton. Il lui faut alors absolument trouver une source d’approvisionnement en coton. En regardant sur la carte du monde, les capitalistes anglais voient dans le Paraguay le pays qui pourra subvenir à leurs besoins en coton.

Le problème, c’est que le Paraguay est un pays protectionniste qui n’accepte pas comme ses voisins latino-américains qu’une puissance étrangère vienne lui piller ces ressources naturelles. Face à ce problème, la solution que trouvent les milieux d’affaires anglais est d’utiliser les pantins argentins, uruguayens et brésiliens qui leur sont soumis pour faire plier le Paraguay et l’insérer dans l’économie monde et le libre-échange et ainsi s’emparer de ses grandes ressources en coton. Preuve de la dépendance et de la soumission de l’Argentine à l’Angleterre, le président Bartolomé Mitre déclarera pendant cette guerre : « Je lève mon verre aux efforts argentins et aux capitaux anglais ». Les soldats argentins sont ainsi chargés de faire le sale boulot.

Les cadavres de soldats paraguayens

Ce conflit qui se termine en 1870 met fin à l’expérience indépendante du Paraguay. Les conséquences sont désastreuses. On compte entre six cent mille et un million de morts côté paraguayen, soit plus de 60 % de la population qui est décimée. Un autre chiffre donne encore plus froid dans le dos : 90 % des hommes paraguayens meurent à la suite de ce conflit. Le déficit démographique est alors catastrophique. Un déficit qui aujourd’hui encore se fait sentir dans la société paraguayenne. Les gens meurent de faim et la misère se répand comme une traînée de poudre. Ainsi, cette guerre mal nommée de la Triple Alliance -puisque l’Angleterre, même si elle n’envoya pas de soldats sur le front sud-américain, y participa grandement- fut le conflit le plus meurtrier que connut l’Amérique Latine. L’Empire britannique sut s’imposer et imposer ses lois et son modèle économique dévastateur à un pays qui avait choisi l’insoumission et le développement autonome. La défaite du Paraguay qui luttera jusqu’au bout contre l’agression militaire de ses voisins fait basculer le seul pays industriel de la région dans le libre-échange. C’est un succès pour l’Empire britannique qui résout son problème d’approvisionnement en coton.

Vue d’Asuncion en 1892

Résonances contemporaines

L’impérialisme, le néocolonialisme, lorsqu’il ne peut entrer tranquillement par la porte comme en Argentine ou au Brésil, entre par la fenêtre comme au Paraguay . Les conséquences sont de leur côté identiques. Sous-développement, pauvreté, indigence, dépendance, sont les résultats de politiques économiques imposés par les puissances occidentales aux peuples du sud avec bien évidemment la complicité des bourgeoisies nationales. Des bourgeoisies qui comme le dit très justement Eduardo Galeano sont « dominantes à l’intérieur et dominées à l’extérieur ». Cet épisode tragique de l’histoire contemporaine de l’Américaine du sud est malheureusement largement méconnue. Les manuels scolaires, les médias spécialisés dans l’histoire n’en parlent pas ou alors que très peu. Pourtant, la guerre de la Triple Alliance doit être connue de tous. Elle est un des symboles du cynisme et de la barbarie britannique au 19ème siècle. Et puis, elle montre également à quel point certains pays du sud étaient alors tellement inféodés aux grandes puissances qu’ils n’hésitaient pas à envoyer leurs hommes à la mort pour satisfaire ceux qui les dominaient.

Près d’un million de morts, voilà la punition que Londres infligea à un pays qui avait commis le crime de se développer en toute indépendance. Par ailleurs, ce retour dans l’histoire montre à quel point l’impérialisme n’a nullement disparu en Amérique Latine notamment. Au 20ème siècle, les États-Unis remplacèrent l’Angleterre. Les visées hégémoniques de Washington dans son ancien « pré-carré » représentent aujourd’hui une des plus grandes menace pour la paix et la stabilité du continent latino-américain. Pour mener à bien ses plans, l’administration états-unienne pourra encore compter sur des États traîtres et soumis comme la Colombie qui n’a pas hésité à envoyer des paramilitaires sur le sol vénézuélien pour tenter de déstabiliser l’ancien président Hugo Chavez.

Voilà pourquoi il est plus que jamais urgent pour les peuples de l’Amérique Latine de s’unir face au danger extérieur qui menace en permanence leur souveraineté. De Cuba à l’Argentine en passant par le Brésil et le Venezuela, l’unité et la solidarité doivent être les maîtres mots. Sous peine de revivre le scénario paraguayen.

Tarik BOUAFIA

Vue d’Asuncion

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