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Le Temps, 17 août 2004

Irak : Les nouveaux mercenaires défient le droit

par Pierre HAZAN


Les armées privées se sont multipliées aux quatre coins du monde depuis la fin de la guerre froide, au point d’aligner actuellement en Irak quelque 20000 hommes, soit 15 % des effectifs américains. Un phénomène qui inquiète les défenseurs du droit de la guerre, à commencer par le Comité international de la Croix-Rouge.

C’est que le statut des nouveaux venus, et donc leurs responsabilités, s’avère mal défini.


Qui aurait pensé il y a seulement dix ans que le temps des « mercenaires »* allait un jour revenir ? Le phénomène est fulgurant : le nombre de ces spécialistes de la gâchette et de la guerre a bondi. Lors de la première guerre du Golfe, ils ne représentaient encore que le 1 % de l’effectif des soldats américains. Mais, avec les conflits des Balkans et d’Afghanistan, leur nombre n’a cessé de croître. Et aujourd’hui, il y aurait 20000 de ces nouveaux soldats privés en Irak, soit 15 % des effectifs américains (130 000 hommes). Non pas des pistoleros chasseurs de primes, mais des employés disciplinés de multinationales souvent cotées en Bourse, et présentant un chiffre d’affaires, pour cette seule activité, supérieur à 100 milliards de dollars par an.

Le business de la guerre paraît hautement rentable : ces sociétés absorbent un tiers du budget américain pour les opérations militaires en Irak en 2004 (soit plusieurs dizaines de millions de dollars). Le vice-président, Dick Cheney, ancien PDG de la multinationale Halliburton, ne doit pas être mécontent : c’est son ex-firme, avec ses filiales, qui a raflé en Irak parmi les plus gros contrats.

Ce bond du mercenariat n’est pas seulement quantitatif. Ces nouveaux « mercenaires », payés de 500 à 1500 dollars par jour (infiniment plus que des soldats, tout en étant bien moins exposés), ne s’occupent plus seulement de l’intendance des troupes de combat comme au temps quasi préhistorique de la première guerre du Golfe. Ils ont accès à des postes ultra-sensibles dans le renseignement, la sécurité, la logistique et l’entraînement. Une évolution qui reflète la politique volontaire d’out-sourcing du secrétaire d’Etat à la Défense Donald Rumsfeld. C’est le néolibéralisme et la globalisation appliqués aux zones de combat.

Devant l’importance du phénomène et redoutant le fait que ces « privés » ne méconnaissent ou ne méprisent les principes du droit international humanitaire, le Comité international de la Croix-Rouge a dévoilé début août 2004 « une nouvelle approche ». Mais, pour l’heure, le vide juridique prévaut. Ce qui représente une véritable prime à l’impunité et met les « privés » pratiquement à l’abri de tout risque de poursuite.

C’est le professeur de Princeton Peter Singer qui, le premier, a mis le doigt sur les effets pervers de la privatisation de la guerre dans son ouvrage Corporate Warriors : Rise of the Privatized Military Industry (Cornell University, 2004) : « Les soldats sont responsables s’ils violent le code militaire. Mais les privés ne font formellement pas partie de la chaîne de commandement. Ils ne peuvent être poursuivis. Normalement, ils pourraient être jugés par des cours locales. Mais, en Irak, la justice fonctionne encore mal. De surcroît, leur contrat stipule parfois explicitement qu’ils échappent à la justice locale. »

Cette impunité quasi garantie crée un environnement où le pire est possible. Dans la prison irakienne d’Abou Ghraib, deux « privés » participaient aux interrogatoires « musclés » de l’armée américaine, mais ont échappé à toute sanction.

Des politiciens ont tout intérêt à faire appel à ces « privés » : si ces combattants sont tués ou faits prisonniers, l’opinion publique ne risque guère de se retourner contre le gouvernement, comme elle est susceptible de le faire en faveur de boys. De surcroît, ces anciens bérets verts, ex-agents du régime d’apartheid ou du KGB, et autres « spécialistes » peuvent mener une répression particulièrement brutale, sans que leur comportement puisse être directement imputable à un Etat. Ils peuvent limiter les mouvements des humanitaires et terroriser les populations locales.

Cité par l’agence Reuters, Kenny Gluck, directeur des opérations de MSF-Hollande, tire la sonnette d’alarme : « Ces sociétés, qui sont là pour dégager des profits créent de nouveaux problèmes aux humanitaires, car elles n’ont pas de statut clair. Lorsque nous sommes face à des militaires, nous pouvons négocier avec la hiérarchie. Il y a une chaîne de commandement évidente. Mais avec ces privés qui est responsable ? Leurs actionnaires ? »

L’ex-ambassadeur américain Jonathan Moore dénonce la dérive engendrée par cette politique de privatisation de la guerre : « L’Etat devient dépendant d’opérateurs qu’ils ne contrôlent pas [...]. Les chaînes de commandement et les hiérarchies se brouillent. La discipline, le contrôle et même l’ethos des militaires professionnels sont mis en péril... La privatisation de l’armée accroît les ambiguïtés et risque d’échapper à tout contrôle. »

Cette évolution inquiétante vient de franchir un nouveau palier. Le 10 août 2004, Paul Wolfowitz, le sous-secrétaire d’Etat américain à la Défense, a dévoilé la nouvelle stratégie du Pentagone. Il a demandé au Congrès de lui accorder 500 millions de dollars pour soutenir un réseau de milices amies dans le monde capables de « combattre le terrorisme et les insurrections ». Cette manne devrait bénéficier à des groupes établis le long de la frontière pakistano-afghane, en Irak, dans le Caucase, la corne de l’Afrique et plusieurs îles des Philippines où opèrent des combattants islamistes. La guerre, ainsi sous-traitée, est en train de changer de nature. Rarement, le respect du droit international humanitaire n’a été aussi en danger. La responsabilisation de ces nouveaux mercenaires est devenue une nécessité. Mais y parvenir relève d’un formidable défi.

Pierre HAZAN

* L’emploi du terme « mercenaire » répond ici à l’emploi commun du mot et non à la définition juridique, très restrictive.

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