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Le Courrier, 7 mai 2015

Corruption : Un Etat contre-insurrectionnel sans guérilla

par Benito PEREZ


Juan Carlos Monzón et Roxana Baldetti

La bombe a éclaté le 16 avril 2015 : le parquet et la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG) révélaient le démantèlement d’un réseau d’une vingtaine de hauts fonctionnaires suspectés d’avoir encaissé des pots-de-vin en échange d’impôts réduits sur le passage de produits à la douane. Les sommes en jeu n’ont pas été précisées, mais des « montants en millions » ont été évoqués.


Guatemala

A la tête de ce système de corruption dit de la Linea, on trouve Juan Carlos Monzón, secrétaire général de la vice-présidente Roxana Baldetti. Il est actuellement en fuite, ayant profité d’un voyage en Corée du Sud avec sa supérieure pour disparaître. En revanche, les autres fonctionnaires de haut rang visés par l’enquête, dont Omar Franco, patron des services fiscaux du pays (SAT), son prédécesseur Carlos Enrique Muñoz, Carla Mireya Herrera, administratrice de la Douane centrale, et même le président du syndicat de la SAT, ont été interpellés. Le nom de plusieurs patrons et propriétaires de médias figureraient dans le dossier au titre de bénéficiaires des rabais fiscaux. Le patron du groupe médiatique Corporacion de Noticias SA (Siglo21 et Al Día), Salvador Estuardo González, est, quant à lui, cité comme l’un des promoteurs de la nomination de M. Franco à la tête des Impôts, après la destitution de son prédécesseur pour absence de résultats...

Omar Franco

Le 26 avril puis le 1er Mai 2015, d’importantes manifestations ont réclamé la démission du duo présidentiel. Mme Baldetti est suspectée d’avoir été au courant du réseau, tandis que M. Pérez protègerait sa collègue. Il a en tout cas interdit à la justice d’enquêter sur son rôle dans cette affaire.

Otto Pérez Molina

Indispensable PBI

« Devant l’absence de protection de la part de l’Etat et l’impunité quasi totale, la présence des Brigades internationales de paix (PBI) est immensément importante », affirme Lesly Ramirez. Cela fait maintenant six ans que la Centrale paysanne Ch’orti’ Nuevo Día peut compter sur les bénévoles de cette association de défense des droits humains. Sans être présents à temps complet, les volontaires de PBI visitent régulièrement les paysans et rédigent des rapports. Assez pour dissuader certains agresseurs potentiels.

Lesly Ramirez

La Vaudoise Kim-Mai Vu, qui revient d’une mission d’un an, confirme la partialité des autorités du Guatemala. « On assiste à une criminalisation croissante des luttes sociales », relève la jeune femme, qui cite notamment des arrestations abusives. Plus généralement, Kim-Mai Vu se dit inquiète de constater une forte augmentation des violences contre des défenseurs de droits humains.

Kim-Mai Vu

On croyait la société guatémaltèque blasée par deux décennies de promesses démocratiques non tenues. Or, depuis trois semaines, et l’éclatement du scandale de la Linea, qui révèle une nouvelle fois la corruption régnant tout au sommet de cet Etat centraméricain, des milliers de citoyens sont descendus dans la rue pour dénoncer le « pillage » du bien commun, et exiger la démission de la vice-présidente Roxana Baldetti. Les manifestants craignent que gouvernement et justice ne concourent à enterrer les révélations faites par la Commission internationale contre la corruption au Guatemala (CICIG), organe dépendant de l’ONU et opérant depuis huit ans dans ce pays.

Manifestation contre la corruption du gouvernement, à Guatemala City, le 25 avril 2015

La corruption, les abus de pouvoir judiciaire et policier, la symbiose entre des services de l’Etat et le crime organisé dénoncés depuis des semaines dans les rues du pays, Lesly Ramirez les affronte de longue date sur le terrain de la lutte paysanne. Les communautés indigènes qu’elle coordonne au sein de la Centrale paysanne Ch’orti’ Nuevo Día paient un lourd tribut répressif à leur opposition aux projets hydroélectriques menaçant leurs territoires de l’Orient guatémaltèque. De passage à Genève, elle évoque pour Le Courrier la difficile bataille des Guatémaltèques pour le respect des droits humains et l’importance du procès d’Erwin Sperisen, cet ancien chef de la police locale, actuellement jugé à Genève en appel.

Erwin Sperisen

Question :

- "Vous vous opposez depuis une dizaine d’années à des projets hydroélectriques. Pourquoi ?"

Lesly Ramirez :

- "Notre territoire devait accueillir un projet de triple barrage, appelé Las Tres Niñas, dont l’étude d’impact était extrêmement lacunaire. Il ignorait totalement le risque sismique et ceux liés aux tempêtes qui balaient régulièrement la région, comme Mitch ou Stan. L’entreprise faisait croire que la zone était inhabitée. Sans notre action, l’Etat n’aurait jamais expertisé l’étude de l’entreprise et donc validé le projet ; c’est la règle au Guatemala dans ce genre d’affaires, s’il le peut, l’Etat ferme les yeux, car son but est de favoriser le business.

Aujourd’hui, nous affrontons un nouveau projet redimensionné mais toujours néfaste. Le Guatemala n’a pas besoin de nouveaux barrages. Nous produisons deux fois plus d’électricité que nécessaire à la consommation nationale, alors même que 60 % des communautés rurales n’ont pas l’électricité. Nous en avons encore moins besoin quand ces barrages entraînent des dangers pour les populations riveraines, l’assèchement de rivières dans des zones souffrant déjà de la sècheresse et des déplacements de population."

-"Votre opposition à ces projets provoque des réactions."

- "Oui. Nous avons subi un grand nombre d’agressions, d’intimidations et de menaces. En 2011, un syndicaliste du secteur de la santé qui dénonçait l’étude d’impact environnemental a été assassiné. Personne n’a été condamné. En principe, nous devrions disposer d’une protection policière. Elle nous a été attribuée, mais nous n’avons jamais vu ces policiers !

La pression sur les communautés ne cesse pourtant de croître. Les entreprises soudoient des gens et s’allient au crime organisé pour faire pression sur les municipalités et semer la zizanie dans les communautés. Elles paient aussi des gens pour déposer des plaintes contre les leaders des communautés. Nous sommes régulièrement convoqués au Ministère public. Là, nous faisons face à l’accusation, mais aussi à des avocats payés par les entreprises ! Et, alors que la plainte n’a rien à voir avec la société hydroélectrique, la première question du procureur est : "Pourquoi vous opposez-vous au barrage ?" C’est une stratégie pour nous décourager. Deux de nos militants sont en prison pour un crime qu’ils n’ont pas commis. On leur a fait comprendre que, s’ils arrêtaient de s’opposer au barrage, leur cas serait révisé... L’an dernier, quatre des nôtres ont été emprisonnés."

-"L’Etat et l’entreprise seraient alliés contre vous..."

- "Il faut savoir que le gouvernement est clairement favorable au patronat. Il y a une stratégie globale, complexe, pour rompre les résistances au type de développement qu’ils promeuvent. Les incidents provoqués par les agents de l’entreprise permettent à l’Etat de justifier la militarisation des territoires visés. La justice aussi participe à ce plan. Si nous déposons plainte, elle prend des mois, voire des années, avant d’instruire. En revanche, si l’entreprise porte plainte, c’est affaire de jours ou de semaines.

Déjà lors de la fin du mandat [du précédent président] Alvaro Colom (2008-2011), l’Etat a commencé de refuser le dialogue avec les communautés. Mais depuis l’élection d’Otto Pérez, la situation s’est encore aggravée. Vingt ans après la fin de la guerre civile, l’Etat guatémaltèque demeure dans une logique contre-insurrectionnelle."

Benito PEREZ

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