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Le Courrier, 16 juin 2015

La Grèce bataille contre les firmes pharmaceutiques

par Marina RAFENBERG


File d’attente devant une pharmacie, à Athènes, en mars 2015

L’Union européenne et le Fonds monétaire international ne sont pas les seuls à freiner les plans d’Alexis Tsipras. Son ministre de la santé, Panagiotis Kouroumplis, se heurte, lui, aux pharmas.


Grèce

« Je suis le représentant du peuple grec et non des multinationales », clame volontiers Panagiotis Kouroumplis. Depuis sa nomination, en janvier 2015, le ministre de la Santé a empoigné le délicat sujet de l’approvisionnement en médicaments. Depuis le début de la crise, la pénurie est récurrente. La faute aux mauvais payeurs, selon l’industrie. A des stratégies de rétention, réplique le nouveau gouvernement de gauche. Quoiqu’il en soit, « aucune entreprise n’a le droit de retirer des médicaments et de mettre la vie de citoyens en danger », tranche Panagiotis Kouroumplis.

Panagiotis Kouroumplis

Le ministre, qui a perdu la vue enfant suite à l’explosion d’une grenade allemande de la Seconde Guerre mondiale, fait référence aux décisions prises par certaines firmes pharmaceutiques. L’entreprise allemande Frasenius Kabi a ainsi annoncé, en mai 2015, que des solutés de perfusions ne vont plus être vendus aux hôpitaux grecs, en raison de « l’incertitude de l’économie grecque ». « Depuis février, nous ne sommes plus du tout payés par les hôpitaux publics. Nous les avons averti trois mois à l’avance, afin qu’ils puissent trouver des solutions alternatives », justifie Giorgios Magalios, le directeur général de l’entreprise en Grèce.

Giorgios Magalios

Par le passé, d’autres grandes multinationales ont donné l’exemple. En 2012, le groupe allemand Merck avait décidé d’arrêter de livrer aux hôpitaux grecs l’Erbitux, un anticancéreux. « Cela n’affecte que la Grèce, où nous avons été confrontés à de nombreux problèmes », avait commenté alors Matthias Zachert, directeur financier de Merck dans le journal allemand Börsen-Zeitung. « Les Grecs pourront toujours se procurer l’Erbitux dans les pharmacies », avait précisé un porte-parole. Mais avec un coût de 10000 dollars par mois, le traitement est exorbitant pour les Grecs durement touchés par la crise.

Matthias Zachert

En 2011, c’était le laboratoire suisse Roche, premier fournisseur de médicaments en Grèce, qui avait décidé de réduire ses livraisons aux établissements du pays. « En Grèce, les patients continuent d’avoir à leur disposition tous les médicaments de la marque Roche, malgré des retards significatifs de paiement », assure le groupe. Mais pour assurer ses arrières, le laboratoire a utilisé diverses méthodes, à en croire certains pharmaciens hospitaliers : intérêts sur tout retard de paiement, médicaments livrés que s’ils sont payés lors de la commande... « Pour certains anticancéreux, Roche nous a demandé de payer un montant à l’avance, avant même la livraison des produits : 400000 euros environ, une somme qui représente un gros budget pour notre hôpital spécialisé en cancérologie », explique Kyriaki Karika de l’hôpital Metaxa. « Evidemment, la baisse des prix de ces médicaments, comme le promet le nouveau ministre, nous rendrait un grand service. Mais, il n’y a pas de génériques dans ce domaine et pourquoi ces entreprises accepteraient de nous faire des réductions, alors qu’elles détiennent un monopole ? », poursuit la pharmacienne.

L’hôpital Metaxa à Athènes

Depuis 2010, sous l’impulsion de la Troïka (Fonds monétaire international, Banque centrale européenne, Union européenne), le gouvernement grec a baissé le prix des médicaments de 20 %. Résultat : près de 160 produits sont régulièrement épuisés en Grèce. « Les laboratoires préfèrent les exporter dans d’autres pays où ils seront mieux rémunérés. Ils en mettent aussi moins en circulation, parce qu’ils ont peur de ne pas être payés par la sécurité sociale », souligne Kostas Lourandos, le président de l’Union des pharmaciens de l’Attique. Les hôpitaux publics grecs ont près de 1,2 milliard de dettes envers ces entreprises pharmaceutiques.

Kostas Lourandos

Mais pour le ministre de la Santé, Panagiotis Kouroumplis, « cette pénurie de médicaments, fabriquée de toutes pièces, n’est qu’une partie du problème. Certaines multinationales font pression sur les hôpitaux grecs pour qu’ils commandent des médicaments chers dont ils n’ont pas forcément besoin, en échange de quoi les laboratoires acceptent de leur livrer les antibiotiques demandés ». « Il faut que ces méthodes prennent fin et qu’une réelle négociation avec ces entreprises s’engage », insiste-t-il. « Depuis une décennie, elles ont engrangé beaucoup d’argent en Grèce, en raison d’une sur-prescription de médicaments équivalente à un pays de 40 millions d’habitants et non de 11 millions, et du prix élevé de plusieurs médicaments ». Autre élément relevé par le secrétaire général du ministre, Ioannis Baskozos : « La taxe sur ces sociétés s’élevait jusqu’à présent entre 1 % à 2 % du chiffre d’affaire, alors que la moyenne européenne est de 5 %-7 %. Il faut la réévaluer ».

A l’Association grecque des entreprises pharmaceutiques (Sfee), les positions du ministre font grincer : « Il croit que nous sommes dans une guerre où il y a les bons et les méchants, mais il est de l’intérêt des patients grecs que les grandes entreprises étrangères développent leur recherche et continuent de fournir le marché grec », confie une employée. « Nous sommes d’accord avec le ministre : il faut augmenter le budget pour les dépenses en médicaments, qui s’élèvent en Grèce à 178 euros par tête contre 340 euros en moyenne dans le reste de l’Union européenne », concède cependant Paschalis Apostolidis, le président de la Sfee.

Paschalis Apostolidis

« Il faut que nos partenaires européens desserrent la vis, le budget pour la santé ne doit pas être aussi réduit. Sinon, comment veulent-ils qu’on rémunère leurs entreprises ? », renchérit Ioannis Baskozos. Entre 2012 et 2015, le budget de la santé a été amputé de plus d’un milliard d’euros. Ces économies massives ont conduit à une « véritable crise humanitaire », selon le premier ministre, Alexis Tsipras, qui a promis l’accès gratuit aux soins pour les trois millions de non-assurés. Le système de santé grec, à l’agonie, dépend largement de l’issue des négociations avec les créanciers du pays qui se poursuivent depuis presque cinq mois...

Marina RAFENBERG

Alexis Tsipras

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