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samedi 3 décembre 2016
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Le Courrier, 22 juin 2015

Informations internationales : L’agroécologie peut nourrir le monde

par Christophe KOESSLER


Encore méconnue, l’agriculture écologique marie les cultures pour produire mieux et davantage. Un espoir pour les paysans. Rencontre avec l’un des pionniers du domaine.


Miguel Altieri

Il est la bête noire de l’agro-industrie. Miguel Altieri est une des figures de proue de l’agroécologie. L’agronome et entomologiste chilien, professeur à l’université de Berkeley en Californie depuis trente-cinq ans, affirme non seulement qu’une agriculture débarrassée des pesticides et des engrais chimiques peut produire autant que les cultures conventionnelles, mais qu’elle est la seule voie durable pour nourrir les quelque huit à neuf milliards d’habitants de la planète dans les prochaines décennies.

De passage en Suisse, où il a rencontré les étudiants de la Faculté des sciences de l’université de Neuchâtel, laquelle dispose d’un cours spécialisé dans ce domaine, Miguel Altieri a fasciné son auditoire le temps d’une conférence publique, début juin. « Le seul argument qui nous est opposé est qu’une agriculture sans produits chimiques ne peut pas produire suffisamment. Or nous pouvons montrer aujourd’hui que c’est faux », a-t-il expliqué. Et de l’illustrer par le cas de la Milpa, cet exemple emblématique de l’agroécologie traditionnelle en Amérique latine, sur la base de laquelle les biologistes ont établi leur nouvelle science écologique. En cultivant maïs, haricots rouges, courges et piments dans le même champ, les paysans mexicains ont recours à la complémentarité des espèces pour atteindre un rendement maximum. « Avant que les agronomes étasuniens arrivent au Mexique, dans les années 1950, pour y impulser la Révolution verte à grands renforts d’espèces hybrides et de fertilisants chimiques, les paysans de plusieurs régions du pays produisaient jusqu’à 6,5 tonnes de maïs par hectare, alors que les rendements de maïs aux Etats-Unis étaient de 2,5 tonnes seulement », assure l’agronome.

L’explication scientifique de la Milpa est connue aujourd’hui : le haricot rouge, comme la plupart des légumineuses, permet de fixer l’azote qui sert d’engrais naturel. Le maïs de son côté sert de tuteur naturel au haricot. La courge, elle, fournit une couverture naturelle au sol, le protégeant de l’érosion et évitant la propagation de mauvaises herbes. La diversité des espèces permet également de diminuer la prévalence des maladies des plantes et la déprédation par des insectes nocifs. La monoculture est particulièrement vulnérable à ces fléaux.

La milpa consiste en une association sur la parcelle de trois plantes –le maïs, le haricot et la courge (appelées communément la « triade Méso-Américaine »)– dont la complémentarité a été éprouvée au fil des siècles par les paysans. En effet, le haricot est une légumineuse qui, semée en même temps ou juste après le maïs, lui apporte l’azote nécessaire à sa croissance. La tige du maïs, une fois sèche, constitue le tuteur nécessaire à la croissance du haricot, qui s’entoure comme une liane autour de celle-ci. La courge est une plante rampante dont un seul pied peut recouvrir de grande surface de terrain. Ainsi semée entre les rangs de maïs, elle permet de protéger le sol des phénomènes d’érosion dus à la pluie et/ou au vent. En outre, sa biomasse couvrante permet de créer un microclimat humide au sol, ce qui permet de limiter les impacts des phénomènes de sécheresse, le maïs étant une culture très consommatrice en eau

Des combinaisons de ce type peuvent se multiplier à l’envi selon les climats et les milieux écologiques. Au Kenya, le maïs est associé à deux autres plantes pour nourrir le sol et se débarrasser des mauvaises herbes et de la pyrale, un papillon de nuit qui détruit les récoltes. En parallèle, le nouveau fourrage ainsi produit sert à l’alimentation des chèvres. Dans le documentaire Moissons du futur (1), de la journaliste française Marie-Monique Robin, un paysan kenyan assure qu’il a décuplé sa production en utilisant cette nouvelle méthode scientifique développée par un entomologiste indien.

Si l’augmentation des rendements n’est pas toujours aussi spectaculaire, de nombreuses études montrent que les paysans traditionnels qui passent à l’agriculture agroécologique dans les pays du Sud voient leur vie se transformer. « A ce jour, les projets agroécologiques menés dans 57 pays en développement ont entraîné une augmentation de rendement moyenne de 80 % pour les récoltes, avec un gain moyen de 116 % pour tous les projets menés en Afrique », expliquait, dans un rapport, en 2011, Olivier De Schutter, le rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation.

Olivier De Schutter

« Mais il faut voir plus loin, ajoute Miguel Altieri, les petites fermes familiales qui combinent les cultures dans leurs champs produisent beaucoup plus de nourriture que les monocultures modernes, considérant qu’ils obtiennent non seulement des céréales, mais des légumes, des légumineuses, des fruits et des protéines animales ». La sécurité alimentaire est ainsi assurée. Autant dire l’essentiel, lorsque l’on sait que la majorité des quelque 800 millions de personnes qui souffrent de malnutrition dans le monde sont des paysans.

En parallèle, les revenus des petits producteurs augmentent, grâce à la génération de surplus destinés à la vente. Ceux qui dépendaient auparavant des pesticides, des engrais et des semences hybrides voient les coûts de production chuter drastiquement. Ceci sans nécessairement entraîner une hausse conséquente de la charge de travail, assure le scientifique chilien : « A Cuba, où la culture biologique s’est généralisée dans les années 1990 avec la disparition des soutiens venant de l’ex-bloc soviétique, les besoins en travail dans les champs ont même diminué ».

Autre avantage qui plaide en faveur de l’agroécologie : la résistance aux aléas climatiques. La variété des espèces utilisées et leur meilleure adaptabilité aux changements offre une protection contre les sécheresses, les inondations et la violence des vents et des pluies. « Dans le Sud du Brésil, une sécheresse a entrainé une chute de production de 50 % dans les monocultures de maïs industrielles. Alors que dans les exploitations ayant adopté des pratiques écologiques, les pertes n’ont atteint que 20 % », détaille Miguel Altieri. De même, en Amérique centrale, l’ouragan Mitch qui a dévasté le Nicaragua et le Honduras en 1998 aurait causé beaucoup moins de dégâts aux fermes biologiques qu’aux plantations modernes.

Pour les défenseurs de l’agroécologie, l’urgence d’adopter ces nouvelles méthodes ne se comprend que si l’on connait les dégâts considérables causés par l’agriculture conventionnelle : contamination des rivières et des nappes phréatiques, épuisement des sols (les herbicides tuent toute vie nécessaire à sa régénération), disparition des insectes et des animaux, impacts désastreux pour la santé, génération de dioxyde de carbone, etc. Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), l’agriculture totalise à elle seule 33 % des émissions de gaz à effet de serre, plus que l’industrie (19,4 %) ou l’approvisionnement énergétique (25,9 %). Or l’agriculture écologique, au contraire, capte le carbone de l’air et le fixe dans le sol. Mais pour que celle-ci remplace peu à peu les pratiques actuelles, une véritable révolution devra avoir lieu, tant économique, politique que culturelle, reconnaît Miguel Altieri, qui a le regard tourné vers l’Amérique latine : « Les mobilisations des paysans pour la souveraineté alimentaire, à travers le réseau Via Campesina en particulier, commencent à porter leurs fruits. L’agroécologie est une nouvelle forme de résistance face à un système qui considère le profit avant la vie ». Au Brésil, le gouvernement, mis sous pression par le Mouvement des paysans sans terre, a débloqué l’équivalent de 3 milliards de francs pour son programme de soutien au secteur agroécologique (2013-2015). Du jamais vu à l’échelle mondiale. D’autres pays pourraient en prendre de la graine.

La Tanzanie sous l’influence du G8

Sous l’impulsion du président socialiste, Julius Nyerere, les petits paysans tanzaniens avaient résolument été soutenus des années 1960 au milieu des années 1980. Et l’agriculture était régulée par l’Etat. « Juste après, mon pays a pris un virage libéral et les privatisations se sont enchaînées », a expliqué le militant Jordan Gama, directeur du Mouvement tanzanien pour l’agriculture biologique (TOAM), lors de la conférence à Neuchâtel.

Aujourd’hui, la Tanzanie a passé la vitesse supérieure en signant la « Nouvelle Alliance pour la sécurité alimentaire » concoctée par les huit pays les plus puissants de la planète au sein du G8. But de l’opération : attirer des investisseurs étrangers en libéralisant les marchés et l’acquisition des terres, en assouplissant les régulations sociales et environnementales, et en passant de nouvelles lois favorables aux multinationales agro-industrielles comme Monsanto, Syngenta et Unilever. Les organismes génétiquement modifiés (OGM) pourraient aussi entrer en force dans le pays avec de nouveaux projets de lois qui les autorisent, protègent les brevets des laboratoires occidentaux et interdisent l’échange des semences traditionnelles.

ONG et mouvements de paysans craignent que les évictions de petits producteurs se multiplient pour faire place nette à des grandes monocultures d’exportation. Des expulsions se sont déjà produites ces dernières années pour faire place à la culture du Jatropha, une plante utilisée dans la fabrication des agrocarburants, par des investisseurs allemands, suédois, hollandais et étasuniens.

Une plantation de Jatropha curcas

A l’opposé de cette démarche, le Réseau africain pour l’agriculture biologique et TOAM promeuvent l’agriculture agroécologique en Tanzanie depuis 2012. En partenariat avec l’organisation suisse Swissaid, 3500 paysans bénéficient d’un soutien agricole ou de formations en agroécologie dispensées en plein champs. En parallèle, organisations paysannes et ONG locales font campagne contre les projets de libéralisation du secteur et contre l’autorisation des OGM. Elles militent au contraire pour autoriser les échanges de semences naturelles nationales, lesquels ne sont possibles aujourd’hui qu’à un niveau micro-local.

Vont-elles être écoutées ? « Nous nous battons pour l’agroécologie, mais pour l’instant le monde n’écoute pas », soupire Jordan Gama.

Christophe KOESSLER

(1) Moissons du futur (2012) est un documentaire fouillé sur l’agroécologie. Après avoir réalisé Le Monde selon Monsanto en 2008, la journaliste s’est penchée sur les alternatives à l’agriculture industrielle.

Lire : L’acacia et la logique interne de l’intérêt général http://www.interet-general.info/spip.php?article41

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source