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AFP, 5 juillet 2015

Saint-Domingue : Racisme et insultes, les expulsés haïtiens racontent leur vie

par Amélie BARON


Beltha Désir et sa fille âgée de 10 mois ont été reconduites à la frontière par des officiers de l’immigration dominicaine

Beltha Désir erre sur le perron de l’école qui lui sert de refuge, son nourrisson âgé de 10 mois au sein : pas une seule seconde, elle ne lâchera l’enfant, unique membre de sa famille avec lequel elle a été expulsée de République dominicaine. La semaine dernière, des officiers de l’immigration dominicaine ont arrêté cette Haïtienne âgée de 30 ans et l’ont reconduite à la frontière, son bébé au cou.


Saint-Domingue

« Ils m’ont dit de retourner dans mon pays : ’’vas retrouver le président Michel Martelly, on n’a plus besoin des Haïtiens. Que vous ayez des papiers ou non, retournez chez vous’’ », a raconté lentement Beltha, qui vivait depuis 10 ans en République dominicaine et était vendeuse de rue.

Mais un changement de la politique migratoire en République dominicaine est venu bouleverser sa vie et celle de milliers d’étrangers. Le plan national de régularisation des étrangers (PNRE) -plus de 250000 personnes concernées, surtout des Haïtiens- a pris fin le 17 juin 2015, mais la procédure était inachevée pour des milliers d’entre eux qui sont désormais expulsés sans coup férir. Selon les services dominicains, 31225 Haïtiens étaient de retour dans leur pays au 1er juillet.

Des Haïtiens font la queue devant le ministère de l’Intérieur, à Saint-Domingue, le 16 juin 2015, dans l’espoir d’une régularisation

Beltha n’a même pas pu prévenir son mari, qui se trouvait seulement à une cinquantaine de mètres d’elle. « Il ne sait même pas que je suis ici, en Haïti. Je n’ai pas pu lui parler, parce qu’il n’a pas de téléphone ». Elle a deux autres enfants, âgés de 5 et 6 ans, restés avec leur père, mais « comment peuvent-ils comprendre que je ne suis plus avec eux, maintenant ». Outre la douleur d’être séparée et sans nouvelle de sa famille, la jeune femme a entendu des insultes racistes durant tout le trajet vers la frontière. « Ils m’ont dit que les Dominicains n’ont pas le même sang et que je devais aller retrouver ceux de mon sang en Haïti », a-t-elle raconté. À ses côtés, Rose Hippolyte acquiesce : « Quand ils voient un Haïtien, les Dominicains disent ’’regarde le cochon, Haitiano diablo’ ’ ». Le visage marqué par les années à travailler dans les champs de canne à sucre, elle décrit la discrimination au quotidien : « On nous traite comme des bêtes. Parfois, quand on s’assoit à côté d’un Dominicain, il s’écarte en faisant comprendre qu’il ne veut pas que notre peau touche la sienne ». Expérience similaire pour Francky Dorseli, qui maîtrise mal le créole car il n’a passé que ses quatre premières années en Haïti. Il a 43 ans et, expulsé seul, il est sans nouvelles de sa femme et de ses quatre enfants. « Les Dominicains maltraitent les Haïtiens : c’est tous les jours qu’on se fait insulter, même des fois par les policiers », a-t-il déploré.

Un coupeur de canne passe de 12 à 18 heures dans les champs sous un soleil de plomb pour un salaire moyen de 150 pesos par jour (4,50 $ US). Le travail est répétitif et éreintant et a été dénoncé par plusieurs organismes internationaux de défense de droits de l’homme comme de l’esclavage moderne. Les travailleurs ont comme seul outil une machette. Ils se font abondamment piquer par les insectes. Ils portent des vêtements usés à la corde. Souvent, ils n’ont que des sandales aux pieds. Les Dominicains ne veulent pas de ce travail. Dans l’industrie de la canne à sucre, les travailleurs migrants haïtiens représentent 90 % de la main-d’œuvre

Beltha, Franky, Rose et les (dizaines) de personnes ayant trouvé refuge dans l’école communautaire de Fond-Bayard, dans la petite ville de Fond Parisien, n’ont même pas eu la possibilité de récupérer quelques affaires chez eux. « J’ai travaillé depuis 1981 à couper la canne à sucre. Je ne gagnais pas grand-chose, mais j’avais réussi à me construire une petite maison », a expliqué Rose Hippolyte, âgée de 52 ans. Elle était arrivée en République dominicaine à l’âge de 8 ans. « Tout est resté là-bas. Je n’ai plus rien. La femme du pasteur du village, ici, m’a offert cette robe pour me changer », a-t-elle confié, lissant lentement le tissu fleuri sur ses cuisses. Les maigres dons de la communauté religieuse voisine et les distributions sporadiques de quelques ONG ou de simples citoyens ne suffisent pas à offrir aux réfugiés des conditions de vie décente. Sans eau ni électricité. En deux semaines, aucun médecin n’est passé. Habillés de vêtements sales et souvent trop grands pour eux, une quarantaine d’enfants jouent aux osselets avec des cailloux. Les nourrissons sont couchés à même la dalle en béton, sous le regard distrait des femmes épuisées. Aucune des 81 personnes réfugiées dans l’école n’envisage néanmoins de retourner en République dominicaine, pour ne pas subir encore insultes et agressions. Contraints de vivre dans leur pays d’origine, ces expulsés désirent s’en sortir sans attendre la charité. Beltha tient à faire savoir qu’elle peut et veut travailler : « j’ai été superviseuse dans une usine textile, et aussi caissière en supermarché. Je ne veux pas de l’argent ou de la nourriture, mais un travail, pour pouvoir faire venir mes enfants et mon mari ici, qu’on vive ensemble tranquillement ».

Amélie BARON

Des migrants, majoritairement haïtiens montrent à des officiers leurs documents pour régulariser leur situation en République dominicaine, le 16 juin 2015, à Saint Domingue.

AUTEURS 

  • Amélie BARON

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source