retour article original

samedi 10 décembre 2016
Vous êtes ici Accueil Informations internationales Union européenne
m-pep, 10 juillet 2015

Union européenne : La leçon de choses

Communiqué

par Bureau politique du Parti de l’émancipation du peuple


Des retraités devant une agence de la Banque nationale, à Athènes, le 6 juillet 2015

L’extraordinaire processus politique à l’œuvre en Grèce depuis l’élection d’Alexis Tsipras le 25 janvier 2015 peut être considéré comme une leçon de choses européenne. Il révèle au grand jour la réalité, la véritable nature des institutions européennes et leur incompatibilité radicale avec le moindre processus démocratique.


Grèce

Jusqu’à présent, aucun gouvernement de la « nouvelle » gauche « radicale » (Syriza, Podemos, Front de gauche, Die Linke, etc.), se distinguant apparemment des partis de gauche classique tout en restant dans la logique européiste, n’était parvenu au pouvoir au sein de l’Eurozone. Les forces politiques qui, comme le Parti de l’émancipation du peuple (ex-M’PEP) en France, ou Antarsia, MARS, Plan B ou l’EPAM en Grèce sont pour une reconquête des processus démocratiques par la sortie des traités et institutions néolibérales européennes, étaient accusés de faire des procès d’intention ou de professer un scepticisme jugé désagréable de la part de ceux qui pensent qu’une rupture avec le néolibéralisme est compatible avec le maintien dans les institutions européennes.

Depuis l’accession au pouvoir de SYRIZA, il en va tout autrement. Personne ne peut plus se payer de mots. C’est désormais à l’épreuve de la réalité que l’on voit ce qui est réellement possible et ce qui ne l’est pas dans le cadre institutionnel européen.

De l’autre côté de ce rapport de force dont tous les européistes se seraient bien passés, la logique sous-jacente des institutions européennes est contrainte de révéler au grand jour ce qui se passe réellement derrière son idéologie sucrée et hypocrite. L’année 2015, de ce point de vue, restera comme un spectaculaire effet de réel, ou effet de loupe, sur la réalité adémocratique des institutions européennes. Tout le monde aura pu observer le cynisme impitoyable de la Troïka et des « créanciers » face au gouvernement grec tentant désespérément de donner une perspective crédible à un double mandat totalement contradictoire, rester dans l’euro et stopper l’austérité.

L’Allemagne, la Banque centrale européenne et la Commission européenne, (la France de Hollande ne se distinguant en rien de fondamental des exigences de ces acteurs décisifs), étaient dans une position « dure ». Il leur fallait démontrer que les contraintes des politiques économiques dictées par les institutions européennes n’étaient surtout pas modulables en fonction des résultats électoraux, faisant donc de la Grèce un cas d’espèce, une victime pour l’exemple. Alors que la crédibilité de Tsipras, leader de la gauche dite « radicale » « alter-européiste », impliquait au contraire que ses « partenaires » institutionnels lui laissent un minimum de marge de manœuvre, ne serait-ce que symboliquement, pour pouvoir garder un tant soit peu la tête haute face à la population grecque à l’issue de négociations particulièrement asymétriques. Cette contrainte essentielle notamment pour l’Allemagne, tant qu’elle reste souterraine et réservée aux couloirs discrets des institutions européennes, peut être masquée aux yeux de l’opinion publique. Mais vu le contexte public et spectaculaire des négociations grecques, l’effet révélateur met au grand jour ce qui n’est supportable que lorsque cela reste masqué, c’est l’effet « Dracula » pour les institutions européennes, qui prennent normalement grand soin de l’éviter à tout prix. C’est dire si cette année aura été exceptionnelle en tous points.

Alexis Tsipras savait dès le début que la partie serait particulièrement délicate, mais tablait sur son habileté et l’intérêt bien compris de chaque partenaire de lâcher un peu afin que chacun puisse sauver la face. Mais les intérêts de la Grèce et de l’Allemagne sont à ce point objectivement opposés dans le cadre de l’Eurozone, et cette opposition structurelle encore plus avivée par le contexte politique de l’élection d’un « alter-européiste » au pire moment pour Merkel, que le fait que les deux acteurs soient tous les deux des européistes déclarés ne change rien aux données de fond qui contraignent chacune des deux parties à une lutte frontale. De manière moins spectaculaire mais tout aussi objectivement contraignante, François Hollande, à la remorque de l’Allemagne, ne peut se permettre l’effet, pour lui délétère, d’une petite Grèce financièrement étranglée qui prouverait qu’elle peut obtenir plus de marge de manœuvre que la France de Hollande, qui elle, n’aura jamais tenté de rien renégocier, malgré les promesses pourtant molles de la campagne présidentielle française. Le référendum désespéré de Tsipras forme ainsi un cruel contraste entre un président français particulièrement suiviste et un politicien grec beaucoup plus volontariste. Là aussi, l’effet de réel est dévastateur.

La victoire très nette du NON à ce référendum (plus de 61 % avec de surcroît un très fort taux de participation) porte déjà toute une série de leçons politiques précieuses.

Première leçon, tout simplement, le fait que la population grecque est scandalisée de l’humiliation des « négociations » où des créanciers lui imposent une politique aux conséquences sociales dramatiques, sans aucune rationalité économique autre que la démonstration que la démocratie ne peut contredire des décisions prises dans les enceintes institutionnelles européennes. Les contraintes budgétaires, économiques et sociales du carcan imposé par la Troïka, instances non élues, et des traités, ne peuvent pas être mises en balance avec le résultat d’élections nationales. Telle est la première et spectaculaire leçon de choses. Mais les électrices et électeurs ne peuvent accepter une telle réalité, et dès que l’occasion leur est donnée, le font massivement savoir, comme chez nous en 2005, et en Grèce en 2015, dix ans après.

Deuxième leçon, tout aussi évidente : dans le contexte européen, épicentre de la révolution de la mondialisation néolibérale au niveau institutionnel, les processus électifs, notamment parlementaires, sont devenus vides de sens. Ils sont en effet sans portée politique et démocratique du fait que les décisions cruciales ont toutes été déportées au niveau antidémocratique européen (cet espace supranational où on n’entend pas une mouche démocratique voler). Les seuls procédés démocratiques résident encore dans les référendums décisionnaires, où les processus « représentatifs » sont court-circuités par une décision directe de la nation souveraine. Du moins tant que des partis de gouvernement visibles médiatiquement ne portent pas l’exigence de sortie unilatérale des institutions néolibérales européennes.

Troisième leçon : Tsipras a martelé, afin de gagner ce référendum puisque les Grecs veulent encore majoritairement rester dans l’euro et l’Union européenne, et parce que telle était sa propre volonté, que ce référendum portait sur le contenu du mémorandum de l’Eurozone, et non pas sur le maintien dans l’euro. Ce référendum a ainsi été organisé comme un moyen de reprendre la main dans des négociations qui étaient dans l’impasse pour Alexis Tsipras. Il n’aurait pu conserver une majorité au Parlement s’il était revenu une fois de plus sans aucun acquis contre l’austérité pour obtenir la prochaine tranche de prêt indispensable à la survie financière de la Grèce tant qu’elle reste dans l’euro. La victoire fait donc repartir à nouveaux la machine des négociations, seule manière de rouvrir un jeu qui ne lui laissait plus aucune marge de manœuvre, à l’intérieur comme à l’extérieur, et qui l’aurait à terme condamné à la démission. Mais tout indique que c’est reculer pour mieux sauter. Sa pression pour faire immédiatement démissionner son symbolique ministre des Finances, le trop médiatique Varoufakis, au verbe haut, indique trop bien que Tsipras est très conscient que l’humiliation ouverte des institutions européennes, désavouées publiquement par le peuple grec qu’elles sacrifiaient volontairement, implique un geste symbolique symétrique, afin de rétablir la position inégale de chacune des parties.

Des retraités devant une agence de la Banque nationale, à Athènes, le 9 juillet 2015

Le compte n’y est naturellement pas, et la Commission ainsi que l’Allemagne vont tout tenter pour démontrer qu’on ne peut s’écarter de la ligne tracée par les traités, la Banque centrale européenne, la Commission et l’Allemagne, gardienne du temple de l’austérité budgétaire. Mais c’est la preuve que Tsipras est embarrassé de sa propre victoire, sentant le moment proche où l’Allemagne préférera éjecter la Grèce voire même sortir elle-même de l’euro, ou le faire tomber, plutôt que de mettre en question sa politique monétaire et budgétaire. Il aura ainsi, bien malgré lui, provoqué une accélération de l’histoire qui contredit ses convictions, sa stratégie et son intérêt.

Quatrième leçon, plus amère mais pédagogique sur un aspect essentiel : les Grecs, comme toutes les nations de l’Union européenne en général et de l’Eurozone en particulier, ne sont plus du tout souverains. Là-dessus, plus personne ne peut se raconter d’histoires. Le destin économique et social de tout un peuple, se joue lors de négociations avec un tiers qui n’est ni politique, ni démocratique, et qui n’est responsable devant personne. La Troïka est un ensemble technocratique constitué de la Banque centrale européenne, de la Commission européenne, et du Fonds monétaire international, au service des classes dominantes européennes. Les Grecs avaient déjà solennellement signifié qu’ils ne voulaient plus d’une folle et criminelle austérité qui aggravait la dette en détruisant les bases économiques et sociales de leur pays, simplement pour satisfaire la volonté de fer de l’Allemagne pour maintenir coûte que coûte -pour les Grecs- le statu quo. L’Union européenne représenterait donc la paix entre les peuples européens, comme nous le chante la propagande européiste, tout aussi contrefactuelle là-dessus que sur le reste. Mais les élections dans le cadre des institutions européennes valant ce qu’elles valent, c’est-à-dire rien, il leur faut le redire encore plus clairement. Nous verrons bientôt que cela aura été tout autant en vain.

Il y a là une perversité que tout le monde ne voit pas forcément clairement. En faisant ce référendum dans les conditions et les termes proposés, les seuls possibles à vrai dire en raison du contexte, les Grecs cautionnent par-là, bien malgré eux, et légitiment officiellement une aberration démocratique. Celle qui veut que leurs « décisions » ne soient en définitive qu’un élément de négociation avec des créanciers et des technocrates en dehors du jeu démocratique, et en dehors du périmètre national. Cette soi-disant « décision » qui ne décide en fait de rien, se révèle ainsi cruellement pour ce qu’elle est au sein des institutions européennes antidémocratiques, l’équivalent d’un sondage sans valeur décisionnelle. C’est la « démocratie participative » à l’échelle supranationale, selon la célèbre formule : « vous participez, nous décidons »… Alexis Tsipras, en poussant à la démission son charismatique et emblématique ministre des Finances, Yanis Varoufakis, le lendemain d’un référendum lui donnant raison, en dit long sur les contraintes rédhibitoires du point de vue démocratique de la logique du fonctionnement réel des institutions européennes dans lesquelles cette équipe veut à tout prix rester. Il s’agit en effet de reprendre des négociations sans lesquelles toute la stratégie et les engagements de l’équipe au pouvoir changent radicalement de sens. Il va falloir reprendre une logique antidémocratique, mais après avoir dû mobiliser ce qu’il reste d’espace démocratique dans les institutions européennes, le référendum, qui se voit le lendemain pour ainsi dire annulé par le jeu même des processus européens. Cette perversité fondamentale ne pourra qu’apparaître pour ce qu’elle est aux yeux des Grecs et des peuples européens. Et notamment à toutes celles et à ceux qui se bercent encore d’illusion sur ce qu’il est possible ou pas de faire au sein des institutions européennes, qu’ils voudraient tellement croire être un outil « international » neutre, apte à recouvrir n’importe quelle politique, même antilibérale si les « bons » gouvernements son élus.

Seulement, la chronique de ce tragique échec annoncé, ne sera pas la même que si ce référendum crucial n’avait pas eu lieu. Car désormais, autant les acteurs institutionnels européens qu’Alexis Tsipras sont tenus par le rappel solennel du peuple grec : la perpétuation de l’austérité en Grèce n’est pas compatible avec une démarche démocratique ! Le réel va donc implacablement continuer de s’accentuer et se dramatiser. Si les « négociations » (comment peut-on accepter de négocier une décision référendaire ?) persistent à maintenir ce que le peuple grec a par deux fois refusé en 6 mois, plus personne ne pourra se dissimuler derrière des phrases creuses et généreuses, la clarification sera dévastatrice.

Cinquième leçon, la crédibilité de la « gauche radicale », qui tente depuis des années de se refaire une virginité et se drape dans les habits de la nouveauté politique à peu de frais, tout en dissimulant les véritables alternatives (maintien ou sortie des institutions néolibérales), se joue désormais à la vue et au sus de tous en Grèce et des fameuses « négociations » de l’Eurozone. Lorsque Alexis Tsipras sera arrivé au bout de son talent de négociateur, il faudra bien se résoudre à conclure sur ce qu’il est possible de faire et de ne pas faire en restant dans le cadre contraignant des institutions européennes. Car paradoxalement, son talent et son courage indéniables serviront bien malgré lui à démontrer l’inverse de ce qu’il voulait prouver : la démocratie et le progrès social sont incompatibles avec les institutions européennes, quelle que soit la détermination des dirigeants et des peuples eux-mêmes. Cette démonstration tragique et spectaculaire en vraie grandeur sera sans doute faite avant les élections générales espagnoles de novembre 2015, pour le malheur de Podemos, qui devra revoir son logiciel européiste ou se résoudre à disparaître aussi vite qu’il est apparu. En France, le peu de crédibilité du PG, du PCF et du Front de gauche qui va pour les mêmes raisons se faire achever par cette même démonstration dont ils se seraient volontiers passé, car les discours idéologiques aussi généreux qu’ambigus ne craignent rien de plus que l’épreuve cruelle de la réalité.

Sixième leçon, la Grèce est isolée parmi les dirigeants européens. Elle l’est, d’abord, auprès de ce que le gouvernement grec appelle ses « partenaires » (Commission européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international). Mais la Grèce est également isolée auprès de tous les gouvernements de l’Union européenne. Il ne s’en trouve pas un seul pour témoigner de la moindre solidarité ou même, c’est moins onéreux, de la moindre compassion. Hormis l’Allemagne, les gouvernements les plus vindicatifs sont ceux d’Espagne, de Pologne, des pays baltes… Autant dire qu’une révision du traité de Lisbonne, processus juridique et politique obligatoire pour qui veut changer l’Union européenne de l’intérieur, n’est pas pour demain. Autant dire également que la sortie de l’euro et de l’Union européenne ne sera qu’unilatérale, chaque pays exerçant alors sa souveraineté.

L’histoire s’accélère, et désormais, les effets de réel s’accumulent, malgré le gigantesque effort de toutes les classes dirigeantes et des grands médias pour masquer la réalité inhérente au processus des institutions européennes. Mais ils peuvent être battus, comme le démontre l’exemple des Grecs qui ne se sont pas laissés impressionner par la campagne de peur organisée par les oligarques européens. D’ici un an, les peuples européens sauront encore mieux que la démocratie n’est plus qu’un mot creux, vide de toute réalité, depuis qu’ils ont accepté de laisser coiffer leurs institutions nationales par les institutions européennes. En quelque sorte, là aussi, la mauvaise monnaie chasse la bonne : soit on accepte des traités et institutions supranationales qui s’emparent des choix économiques et sociaux, soit on maintient des processus démocratiques qui ne peuvent être autre chose que des rapports de force nationaux, dans le cadre de la souveraineté nationale, afin que les décisions en dernier ressort restent dans le périmètre où se passent les élections politiques : la nation. Mais on ne peut avoir les deux, il faut choisir, ou en accepter les conséquences inévitables et de plus en plus dramatiques. La crise aura au moins servit à cela : révéler impitoyablement la réalité qui se masquait derrière les discours lénifiants. Ce sont des raisons supplémentaires pour intensifier la lutte en faveur de la sortie de l’euro et de l’Union européenne.

Bureau politique du Parti de l’émancipation du peuple

Des retraités devant une agence de la Banque nationale, à Thessaloniki, le 9 juillet 2015

Liens liés a l'article.m-pep

AUTEURS 

  • Bureau politique du Parti de l’émancipation du peuple

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source