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Investig’Action, 14 juillet 2015

Paraguay : Terre d’eau, grandes propriétés rurales et injustice

par Leticia MARINONI


Scène de rue à Asuncion

En guarani, le son humain le plus basique se réfère au son de l’eau : « Y », une sorte de « i » latin fermé entre les dents, comme faisant référence à l’indispensable, l’élément capital pour la respiration, la simple réalité de la vie.


Paraguay

Sur la terre bilingue du Paraguay, vivre dignement est une lutte de résistance, vertu très partagée parmi la population paraguayenne depuis l’époque à laquelle les colons envahirent « La Tierra sin mal », mais aussi lors de l’infâme guerre de la Triple Alliance (1865-1870) impulsée par l’Angleterre. Et enfin, quelques décennies plus tard, lors de la fratricide confrontation avec les Boliviens à cause des intérêts des compagnies pétrolières Exxon et Shell dans la guerre du Chaco (1932-1935).

Le métissage a hérité de la langue, des savoirs et des connaissances propres des peuples originaires victimes des envahisseurs espagnols, donnant lieu à un mélange qu’on appelle aujourd’hui « Yopara » ou « spanish-guarani-sud-américain » et qui est capable de donner une tonalité douce et harmonieuse aux mots d’amour, mais également de lancer des piques contre les injustices et ainsi pousser à la lutte.

De nombreux moments de résistance ont eu lieu dans l’histoire moderne du Paraguay, notamment face au pouvoir terrifiant d’Alfredo Stroessner qui a gouverné le pays pendant trente-cinq ans (1954-1989), alors que des hommes et des femmes disparaissaient, étaient emprisonnés, s’exilaient, et que beaucoup de gens avaient peur de discuter librement et ouvertement. La langue s’était transformée en une arme silencieuse qui, peu à peu, allait prendre de l’importance en étant utilisée en petits groupes, puis collectivement, de manière intense.

Alfredo Stroessner

Après la chute du dictateur, les gouvernements néolibéraux et « néostroessneriens » se sont succédé, tous aussi cyniques les uns que les autres, businessmen dans le soja et marchands sans scrupules, jusqu’à jeter des populations entières dans les centres urbains ou dans les rangs d’immigrés en Europe et aux États-Unis. Pendant ce temps, le FMI applaudissait l’obéissance, tandis que les masses ne cessaient de s’appauvrir.

Jusqu’à ce qu’en 2009, Fernando Lugo, ex-évêque de la Théologie de la Libération, gagnât les élections présidentielles face à une coalition composée du centre-gauche et du centre-droit traditionnel et rompit avec l’hégémonie de 61 ans de pouvoir du Parti Colorado.

Fernando Lugo

Lors du printemps politique qui a mobilisé plus de six millions et demi d’habitants, les communautés urbaines pauvres et les communautés paysannes ont été reçues et écoutées par le nouveau pouvoir exécutif. Mais le conservatisme, la vieille oligarchie alliée au pouvoir des militaires pro-états-uniens, a modifié le panneau institutionnel, usant de techniques propres à des laboratoires, et a ainsi préparé l’embuscade.

Le 22 juin 2012, le guide du « Coup d’État en douce » a été suivi à la lettre pour mettre fin à la démocratie Républicaine du Paraguay, après que Fernando Lugo ait comparu devant un tribunal politique -à cause d’un massacre sur les terres malhabidas de « Curuguaty » où onze paysans perdirent la vie ainsi que six policiers à la suite d’un délogement- qui amena au verdict final, déclarant le Président coupable d’avoir « apporté le chaos et la lutte des classes entre compatriotes ».

Une vendeuse de légumes à Asuncion

Le Mercosur et l’UNASUR ont émis des sanctions politiques contre le nouveau gouvernement de Federico Franco qui, en moins de huit mois, délivra des permis pour exploiter des produits transgéniques et signa des contrats de plusieurs millions de dollars, ce qui en fit un des hommes les plus riches du pays. Monsanto, de son côté, en profita grandement, pendant que l’exaspération générale gagnait les mouvements paysans, urbains et écologistes.

Depuis l’année 2013, le pouvoir est aux mains du controversé entrepreneur Horacio Cartes, affilié au Parti Colorado, vieux repaire d’oligarques, de propriétaires terriens et de narcotrafiquants, qui, sans pudeur, a élaboré un slogan : « Usen y abusen del Paraguay » (User et abuser du Paraguay). Il a ordonné, notamment, de dépenser six millions de dollars pour recevoir le Pape François, provoquant ainsi des protestations au sein d’une population fatiguée de la corruption, l’émergence de forces irrégulières dont le profil se rapproche plus du para-militarisme que de l’insurrection populaire et la recrudescence d’organisations criminelles opérant dans de nombreuses régions du pays.

La Paraguay produit de l’eau de partout...

Leticia MARINONI

Horacio Cartes

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