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samedi 10 décembre 2016
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m-pep, 19 juillet 2015

Union européenne : Etude sur la reddition du gouvernement et du parlement grecs et sur la manière élégante de sortir de l’euro

Communiqué

par Parti de l’émancipation du peuple


Vue d’Athènes

Après l’« accord » de Bruxelles du 12 juillet 2015 entre l’Union européenne et le Fonds monétaire international d’un côté, et la Grèce d’un autre, beaucoup de commentateurs, notamment dans la « gauche de gauche », ont parlé d’un « coup d’État » orchestré par ces institutions contre la Grèce. Nous ne partageons absolument pas cette analyse. C’est la Grèce qui a capitulé après la trahison de son Premier ministre Alexis Tsipras. Ce n’est pas un coup d’État de la Troïka, c’est une reddition de la Grèce.


Alexis Tsipras

Certes, la pression a été d’une extraordinaire puissance contre le gouvernement grec. Ce dernier, toutefois, avait le choix, et disposait d’un confortable rapport de force issu du référendum du 5 juillet (61,3 % des voix), contrairement à ce qui est constamment affirmé. Il avait en effet la possibilité de rompre avec les oligarques européens, en sortant de l’euro et de l’Union européenne, afin de retrouver sa liberté et de se libérer des politiques néolibérales. C’est bien parce qu’il y a eu reddition que les institutions néolibérales, Union européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international, ont placé la Grèce sous tutelle.

Mais la peur de la sortie de l’euro, propagée par les grands médias, la droite, les socialistes et la « gauche de gauche », a été la plus forte. Les dirigeants de Syriza ont considéré qu’il aurait été « catastrophique » de sortir de l’euro, et ont choisi le prolongement éternel de l’austérité, qui, ainsi, leur semble moins grave.

La conséquence de cet aplatissement est que non seulement le peuple de ce pays va encore souffrir, mais que la Grèce est désormais un protectorat, une simple colonie de l’Union européenne, et donc aux mains des milieux d’affaires qui ont pris le pouvoir. C’est un résultat tout à fait stupéfiant dans l’histoire des relations internationales : une coalition de puissances privées –les marchés financiers et les firmes multinationales– par agents interposés (les dirigeants de la Banque centrale européenne, ceux de la Commission européenne, la plupart des chefs d’États et de gouvernements des Vingt-Huit), ont pris directement le pouvoir dans un pays souverain. Ils l’ont fait avec l’accord du gouvernement pourtant réputé être à la « gauche de gauche » et avec le vote du Parlement ! Incroyable ! Il y a de quoi méditer et remettre en cause les certitudes les mieux établies. Ceux qui parlent de « coup d’État » et qui mettent l’accent unilatéralement sur les dirigeants allemands, visent en réalité à exonérer le gouvernement grec et Alexis Tsipras en particulier de ses responsabilités. C’est cette vérité que nous voulons ici rétablir.

Syriza, dès 2012, avait été averti par de multiples canaux.

En ce qui concerne le Parti de l’émancipation du peuple (à l’époque il s’appelait le Mouvement politique d’émancipation populaire – M’PEP), par la voix de son porte-parole Jacques Nikonoff, avait diffusé le 26 mai 2012 un document intitulé « Étude sur la Grèce et la sortie de l’euro ». http://www.m-pep.org/Etude-sur-la-Grece-et-la-sortie-de

Cette étude publiée quelques jours avant les élections législatives du 17 juin 2012, reprenait ce que beaucoup d’économistes envisageaient : « Si les Grecs se donnent une nouvelle fois à leurs bourreaux -le PASOK et Nouvelle Démocratie-, ces derniers appliqueront le mémorandum qui prévoit la poursuite d’une politique d’austérité effarante dont on connaît le résultat : écrasement de la croissance économique, diminution des recettes fiscales, montée du chômage, délitement de la société et impossibilité de rembourser la dette ». Trois ans plus tard, c’est exactement ce qui s’est produit, et personne ne peut être surpris de ce résultat. Tout le monde avait été prévenu. C’est la même chose avec le 3e mémorandum signé le 12 juillet 2015 par le gouvernement grec. Il aura les mêmes conséquences funestes.

Cette étude de 2012 montrait aussi qu’une partie de l’oligarchie, surtout allemande, se préparait à sortir la Grèce de l’euro. Ceux qui font mine de découvrir aujourd’hui cette réalité ont trois ans de retard. Nous écrivions alors : « les milieux d’affaires, les banques en particulier, se préparent depuis des mois à l’explosion de la zone euro. Les logiciels informatiques sont prêts à accueillir les nouvelles monnaies nationales. La société britannique De La Rue PLC est prête à imprimer les billets en drachme. L’Union européenne elle-même a élaboré dans le plus grand secret un plan « B » au cas où la Grèce devrait quitter la zone euro. Il n’y a que les partis et syndicats pour continuer à refuser de penser à ce qui va arriver : la sortie de la Grèce de la zone euro. Comme s’il était plus efficace de réagir à chaud et dans l’improvisation, plutôt que de réfléchir à l’avance aux différentes hypothèses qui peuvent se présenter. L’euro, à gauche, reste un tabou ».

Les oligarques préparaient un plan B de sortie de l’euro, pas Syriza.

En novembre 2011, la Financial Services Authority (FSA) britannique a demandé aux banques de réfléchir dans le plus grand secret à un plan d’urgence « dans la perspective d’un départ désordonné de certains pays de la zone euro ». Les banques qui participent au marché des changes comme Citigroup, Barclays ou HSBC « ont adapté leurs systèmes informatiques à une possible réintroduction de la drachme ». Des séminaires sont régulièrement organisés pour les clients en vue « d’explorer ensemble les différents scénarios pour la Grèce, leur coût financier et les canaux de contagion ». De son côté, le président de la Fédération européenne des banques a laissé entendre qu’une sortie de l’euro de la Grèce ne mettrait pas en danger le système bancaire européen (Le Monde, 15 mai 2012). Toujours selon ce journal (16 mai 2012), depuis 2011 une « task force » secrète a été mise en place par le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, chargée d’élaborer des scénarios au cas où la Grèce devrait sortir de la zone euro. Elle aurait élaboré une stratégie de sortie de crise avec les conséquences possibles d’un retrait de la Grèce de la zone euro à la fois pour le reste de la zone et pour la Grèce elle-même. Le commissaire européen au Commerce, Karel De Gucht, a reconnu, vendredi 17 mai 2012, dans une interview au quotidien néerlandophone belge De Standaard, l’existence de tels plans d’urgence. Le Monde du 21 mai 2012 revenait sur le sujet dans une pleine page titrée « La sortie de la Grèce de l’euro étudiée à Bruxelles ». Le journal, malgré les démentis des autorités bruxelloises, confirmait que « l’hypothèse d’une sortie de l’euro de la Grèce est bel et bien examinée de près à Bruxelles, comme dans les capitales européennes, ainsi qu’à Washington ». Qui pouvait en douter ? La directrice générale du Fonds monétaire international, Christine Lagarde, avait elle-même évoqué, mardi 14 mai 2012, à Paris, la possibilité d’une « sortie ordonnée » de la Grèce de la zone euro, dans un entretien accordé à la chaîne de télévision France 24. À son tour, le Wall Street Journal du 20 mai 2012 révélait que la société De La Rue PLC, installée au Royaume-Uni, qui fait partie des quelques rares imprimeries autorisées à imprimer des billets de banque (150 devises) serait en train de se préparer à imprimer des billets dans une nouvelle monnaie pour la Grèce au cas où le pays quitterait la zone euro. Il s’agirait d’une initiative de cette société qui n’aurait reçu aucune commande de qui que ce soit. La Banque centrale de Grèce a refusé de répondre aux questions des journalistes de The Times et du Wall Street Journal sur cette affaire. Le Figaro du 24 mai 2012 confirmait tout cela : « le comité de préparation de l’Eurogroupe a demandé, lundi, par téléphone, aux États membres de préparer, chacun de leur côté, un plan d’urgence dans l’éventualité d’un abandon de la monnaie unique par la Grèce ». De son côté, l’agence de presse Reuters déclarait avoir consulté une note de travail, rédigée par un État membre, détaillant le coût, pour chaque pays, d’une sortie de la Grèce de la zone euro. Le document évoquait « un divorce à l’amiable » avec un soutien de l’Union européenne et du Fonds monétaire international pour accompagner la sortie de la Grèce.

En trois ans, la « gauche » et la « gauche de gauche » n’ont rien appris et n’ont pas avancé d’un poil.

Alors que toutes les forces adverses se préparaient à une sortie de la Grèce de l’euro, préparaient des plans, les bisounours de Syriza faisaient de grandes déclarations sur les « valeurs » de l’Europe, ses « principes fondateurs », un « compromis mutuellement avantageux » et autres balivernes. Rien n’était envisagé, au cas où les oligarques sortiraient la Grèce de l’euro, pour faire face à la situation. Pour la « gauche de gauche », la sortie de l’euro est comme le diable pour les croyants. À la lecture des commentaires qui ont suivi la reddition grecque, rien n’indique que les choses vont changer. Au contraire.

Alors maintenant, n’avons-nous pas toute légitimité pour être féroces avec cette gauche ?

L’étude du M’PEP (aujourd’hui Parti de l’émancipation du peuple), réalisée avant les élections grecques du 17 juin 2012, s’adressait aussi à Syriza : « Les obstacles politiques paraissent insurmontables et nécessitent que SYRIZA et ses partenaires élaborent un plan « B » au cas, le plus probable, d’un refus de l’Union européenne d’accéder à leurs demandes. Ce plan « B » ne peut pas faire autrement que de prévoir la sortie de la zone euro ». Le refus, par les dirigeants de Syriza, de réaliser ce plan « B », c’est-à-dire le refus de penser, le refus d’anticiper toutes les hypothèses qui pouvaient se présenter, lui a été fatal.

La présente étude comporte deux parties : la première traite des questions soulevées par l’effondrement de juillet 2015 ; la seconde précise de manière relativement détaillée les modalités concrètes et élégantes de sortie de la zone euro.

I.- QUESTIONS SOULEVEES PAR L’EFFONDREMENT DE JUILLET 2015

1.- Le 3e mémorandum grec va accentuer l’austérité, sans aucune perspective de redressement économique et social.

L’accord de Bruxelles du 12 juillet 2015 marque l’écrasement économique et social de la Grèce. C’est un accord punitif pour ce pays.

Il va accroître la baisse du pouvoir d’achat des classes populaires et moyennes, les classes dominées, par l’augmentation de la TVA, l’impôt le plus injuste. Son taux unifié passe à 23 % (la restauration était à 13 %). Pour les produits de base, l’électricité et les hôtels elle reste à 13 % et à 6 % pour les médicaments, livres et places de théâtre. Suppression des avantages fiscaux pour les îles (où les prix sont beaucoup plus élevés que sur le continent).

Cet accord va encore dégrader les conditions de travail quand on y reconnaît les formules bien connues du vocabulaire néolibéral, comme « modernisation des négociations collectives, de l’action syndicale et, conformément à la directive pertinente de l’UE et aux bonnes pratiques, des procédures de licenciement collectif » sur le « marché » du travail. On peut craindre le pire. Quant au recul à 67 ans de l’âge légal de départ à la retraite, il rendra insupportable pour de nombreux salariés les dernières années de leur vie active.

Utilisons les mots qui conviennent, car il ne s’agit en aucun cas d’un plan « d’aide » à la Grèce. C’est un plan pour aider les créanciers à s’enrichir encore plus. Il faut donc être clair sur ce que cet accord n’est pas. Il n’est pas un accord de réduction de la dette car c’est explicitement exclu. Certes la porte semble rester ouverte pour des rééchelonnements, mais tout cela est très flou. Voilà ce que dit le texte de l’accord du 12 juillet : « Dans le cadre d’un éventuel programme futur du MES […] l’Eurogroupe est prêt à envisager, si nécessaire, d’éventuelles mesures supplémentaires (un allongement éventuel des périodes de grâce et des délais de remboursement) […] Ces mesures seront subordonnées à la mise en œuvre intégrale des mesures à convenir dans le cadre d’un nouveau programme éventuel et seront envisagées après le premier réexamen qui aura abouti à un résultat concluant. Le sommet de la zone euro souligne que l’on ne peut pas opérer de décote nominale sur la dette ». L’allongement dans le temps du remboursement de la dette n’est donc même pas acquis. Alors que l’objectif du gouvernement grec était de faire bouger la Troïka sur la dette, rien n’a été obtenu. Or la dette publique grecque est insoutenable, même le Fonds monétaire international le reconnaît maintenant. De toute manière, avec quelle capacité de négociation le gouvernement grec pourra-t-il faire bouger les lignes ?

D’autant que des conditions drastiques sont mises au versement des fonds à la Grèce. Les 82 ou 86 milliards d’euros de prêts à la Grèce sont en effet conditionnés par le vote, par le parlement grec, de violentes mesures d’austérité. Elles sont au nombre de trois : augmentation de la TVA, détérioration du système des retraites, respect du Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG).

Cet accord est une variante de l’austérité. Les Grecs vont reprendre une nouvelle dose d’austérité, mais cette fois-ci ce sera une austérité « de gauche ». Il n’est pas certain qu’elle soit mieux appréciée que les précédentes. C’est exactement la même logique que les deux autres mémorandums. Il existe un seul petit changement, cosmétique, qui vise à présenter le 3e mémorandum comme plus « juste » que les deux autres. Quelques miettes ont en effet été parsemées pour faire passer la pilule, comme l’augmentation de l’impôt sur les sociétés qui passe de 26 % à 28 %. Tout ceci n’a aucun sens économique puisque ces mesures, déjà appliquée depuis cinq ans, n’ont fait qu’enfoncer un peu plus la Grèce. Ce plan va donc prolonger la récession. La misère matérielle et morale va croître, les suicides, infarctus, décès par maladie non soignée vont se poursuivre. Ils s’ajouteront au désespoir.

Rappelons que le programme de Syriza, au moment des élections de 2012, prévoyait les mesures suivantes, toujours dans le cadre de la zone euro et de l’Union européenne :

Remboursement de la taxe foncière imposée en 2011.

Augmentation des salaires et des retraites.

Renationalisation des banques.

Gel des licenciements et des privatisations en cours.

Développement de l’économie nationale.

Abrogation des lois sur la remise en cause du droit du travail et sur l’immunité pénale des parlementaires.

Audit international de la dette publique et moratoire sur son remboursement et le paiement des intérêts.

On mesure, avec trois ans de recul, l’ampleur des abandons opérés par le gouvernement Syriza. Aujourd’hui, tout a volé en éclats.

2.- La Grèce, par sa reddition, a perdu sa souveraineté. Elle est désormais placée directement sous la tutelle de l’Allemagne et de la Troïka

L’accord de Bruxelles du 12 juillet 2015, qui est en réalité la mise sous tutelle de la Grèce acceptée par le Premier ministre et le parlement grecs, marque l’écrasement politique de ce pays qui devient une sorte de colonie allemande et de la Troïka. On a peine à croire que le gouvernement grec ait pu signer un tel abandon et qu’une majorité écrasante des parlementaires l’ait voté. Une tutelle féroce du gouvernement et du parlement va s’abattre sur le pays. Les pertes de souveraineté pour la Grèce sont très graves et même inimaginables. C’est le cas dans les domaines suivants :

Les transformations de l’État : « mettre en place, sous l’égide de la Commission européenne, un programme de renforcement des capacités et de dépolitisation de l’administration grecque ».

Les projets de loi : « le gouvernement doit consulter les institutions et convenir avec elles de tout projet législatif dans les domaines concernés dans un délai approprié avant de le soumettre à la consultation publique ou au parlement ». Il faut se frotter les yeux pour être certain d’avoir bien lu, car les créanciers détiennent désormais le pouvoir de définir les lois que le parlement grec devra voter, et de fixer le jour du vote. Ils ont pris les commandes, non seulement pour les grandes orientations, mais aussi pour le détail.

Ainsi, le 15 juillet 2015, le parlement devra voter ceci : « une rationalisation du régime de TVA et un élargissement de l’assiette fiscale afin d’accroître les recettes ; des mesures directes pour améliorer la viabilité à long terme du système des retraites dans le cadre d’un programme global de réforme des retraites ; […] introduction des réductions quasi automatiques des dépenses en cas de dérapage par rapport à des objectifs ambitieux d’excédents primaires ».

Le 22 juillet 2015, le parlement devra voter « l’adoption du code de procédure civile […] la transposition de la directive relative au redressement des banques […] ».

La destruction des rares mesures positives prises après le 25 janvier 2015 par le gouvernement grec : on efface tout « à l’exception de la loi sur la crise humanitaire, le gouvernement procédera à un réexamen en vue de modifier les dispositions législatives adoptées qui sont contraires à l’accord du 20 février puisqu’elles constituent un retour en arrière par rapport aux engagements pris au titre du programme précédent ou il définira des mesures complémentaires clairement équivalentes pour les droits acquis qui ont été créés par la suite ». Ce sera le cas des 4000 fonctionnaires réembauchés par le gouvernement.

Le fonds de privatisation, certes, sera « mis en place en Grèce », mais il sera géré « sous la supervision des institutions européennes concernées ». Ces privatisations massives indiquent que le pillage de la Grèce va s’amplifier : privatisation de l’opérateur du réseau de distribution d’électricité (ADMIE), privatisation des aéroports régionaux, des ports du Pirée et de Thessalonique. Le fonds « indépendant » sera alimenté par les recettes des privatisations. Cela permettra de rembourser le prêts de 50 milliards d’euros du Mécanisme européen de stabilité dont 25 milliards pour la recapitalisation des banques, sommes qui ne feront que le tour de l’Acropole pour retourner aux créanciers, 12,5 milliards pour diminuer le ratio d’endettement et 12,5 milliards seulement pour les investissements d’avenir.

Les excédents budgétaires extravagants que le gouvernement grec s’est engagé à atteindre –qu’il ne parviendra pas à faire– visent à empêcher toute tentative d’autonomie budgétaire. Autrement dit, des coupes budgétaires automatiques se produiront en cas de déviation par rapport aux objectifs d’excédents primaires. On sait sur quoi portent toujours ces coupes : sur les dépenses sociales. Ces excédents budgétaires viendront de l’austérité. Ils visent à rembourser la dette et non à investir dans l’avenir du pays.

La preuve qu’il ne s’agit pas d’un coup d’État mais d’une reddition de la Grèce se trouve ici : « les autorités grecques réaffirment leur attachement sans équivoque au respect de leurs obligations financières vis-à-vis de l’ensemble de leurs créanciers, intégralement et en temps voulu ». C’est marqué noir sur blanc dans « l’accord » du 12 juillet 2015. Tous les dirigeants des autres pays de la zone euro (19) se sont ligués contre la Grèce, participant à la négation des deux votes du peuple grec de janvier et juillet, c’est-à-dire à la négation du peuple grec lui-même. C’est à cela qu’ont participé activement Alexis Tsipras et le parlement.

3.- Une nouvelle fois la preuve est donnée qu’on ne peut pas améliorer l’Union européenne de l’intérieur, confirmant sa nature tyrannique à laquelle s’ajoute désormais la déstabilisation des États.

C’est peut-être le Wall Street Journal qui a le mieux défini la situation. Dans son édition du 12 juillet 2015, il note que « l’ultimatum de l’Europe à la Grèce, demandant une capitulation complète comme prix à payer pour un nouveau plan de financement, marque l’échec de la rébellion par un petit pays criblé de dettes contre les politiques d’austérité de ses prêteurs, après que l’Allemagne a montré ses muscles et offert le choix à Athènes entre l’obéissance ou la destruction. La déclaration de dimanche de l’eurozone sur la Grèce restera comme une des démarches diplomatiques les plus brutales dans l’histoire de l’Union européenne, un bloc construit pour favoriser la paix et l’harmonie qui maintenant en arrive à menacer publiquement l’un des siens de la ruine s’il ne se rend pas ». L’éditorialiste ajoute : « La chute de Monsieur Tsipras après seulement six mois de pouvoir, soulève des questions fâcheuses sur la portée de la démocratie dans une Europe qui se présente elle-même comme un phare de la souveraineté populaire dans le monde ».

Le refus, par l’Union européenne, d’accepter le rejet de la constitution européenne par référendum en France, en Irlande et aux Pays-Bas, avait déjà ouvert les yeux à bon nombre d’euro-somnambules. La compréhension du contenu du Traité de Lisbonne, visant à neutraliser les souverainetés populaires pour garantir la pérennité des politiques néolibérales, avait également aidé. Il faut le redire –ce que n’avait pas voulu comprendre le gouvernement grec– aucune négociation n’est possible car le traité de Lisbonne, qui fixe notamment les règles pour la Banque centrale européenne, détermine, en dernière instance, les politiques de l’Union européenne et leur caractère irréversiblement néolibéral. N’est-ce pas Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne qui le dit ? : « Il n’y a pas de choix démocratiques contre les traités européens ». La politique économique définie par ces traités est même constitutionalisée dans un pays comme la France au travers du titre XV de la Constitution. Tsipras a confirmé les propos de Juncker.

Après la reddition de la Grèce, d’autres consciences s’éveillent à la vraie nature de l’Union européenne. Celle-ci vient en effet d’ajouter à son arsenal déjà bien pourvu la déstabilisation d’un État et sa mise sous tutelle avec la complicité du Premier ministre grec. Le pouvoir n’est plus entièrement dans les mains du peuple grec, de son parlement et de son gouvernement, mais dans celles des oligarques européens, avec la complicité du Premier ministre grec.

C’est l’Allemagne qui a joué le rôle moteur dans le combat contre la Grèce, et particulièrement Madame Merkel et Monsieur Schäuble. À ce propos, l’ancien secrétaire d’État américain au Trésor, Timothy Geithner, a révélé une conversation qu’il a eue avec Wolfgang Schäuble en 2012, où ce dernier expliquait, avant même la victoire électorale de Syriza, que la sortie de la Grèce de l’euro était nécessaire. Et ceci non pas pour le bien du peuple grec ou celui des autres peuples européens, mais pour des raisons de basse politique intérieure allemande -c’est ce que veut l’électorat- et pour « terrifier » les autres pays de la zone euro, particulièrement la France, afin de maintenir la discipline. La leçon est claire : il faut rompre avec l’Allemagne. Dans ce pays, non seulement chez les dirigeants, mais aussi chez une large fraction du peuple, il y a eu volonté délibérée de déstabiliser le gouvernement grec, à base de haine contre ce pays, son peuple, Syriza. Une véritable xénophobie. Le journal britannique The Guardian du 13 juillet 2015 a raison de parler de « vengeance » à propos de l’attitude des oligarques européens, singulièrement allemands, vis-à-vis de la Grèce.

Ce refus d’accepter les demandes de la Grèce, pourtant fort modestes, prouve, s’il en était besoin, la véritable nature de l’Union européenne : la défense des intérêts des classes dominantes. Les oligarques ont montré que pour rester dans la zone euro il fallait accepter leurs règles, et principalement celles de l’Allemagne. Dans ces conditions, nul besoin d’avoir recours au fascisme, l’Union européenne, le Fonds monétaire international et l’Allemagne suffisent.

Au total, la souveraineté grecque, issue de deux élections, a été niée. Les membres de la zone euro n’ont pas agi comme des nations respectant la souveraineté d’une autre nation –la Grèce–, mais comme des créanciers obsédés à faire rendre gorge à un débiteur mauvais payeur.

Il ne fait pas de doute que la conception de l’Union européenne et de la zone euro qui a émergé dans cette crise aura des conséquences incalculables sur les plans politique, juridique, institutionnel.

4.- Le gouvernement Syriza, présenté comme le modèle européen de la gauche dite « radicale » (ou de la « gauche de gauche »), a joué en fait un rôle de facilitateur pour empêcher la Grèce de sortir de l’euro et de l’Union européenne.

Depuis son élection, le 25 janvier 2015, sur la base du refus de l’austérité et de l’abandon des mémorandums, mais dans le cadre de l’euro et de l’Union européenne, le gouvernement Syriza n’a pas cherché à affaiblir les pouvoirs des classes dominantes pour répondre aux besoins du peuple. Il a constamment tenté de négocier avec la Troïka dans le but d’amoindrir les politiques d’austérité et d’obtenir une restructuration de la dette. En procédant de la sorte, il refusait d’admettre que l’on ne peut pas modifier de l’intérieur, dans un sens progressiste, l’Union européenne et sa monnaie unique. Le gouvernement Syriza est donc entré dans la logique des mémorandums, même s’il avait la volonté d’en amoindrir les effets les plus néfastes. Il était parfaitement irréaliste que le gouvernement Syriza demande un « compromis décent ». Ce n’était pas possible dès le départ, et cette illusion reposait sur une analyse erronée de la nature de l’Union européenne et sur une sous-estimation de l’ampleur et de la radicalité des luttes à mener contre elle.

Les erreurs stratégiques et tactiques se sont alors multipliées.

Le gouvernement, par exemple, a maintenu des partisans des forces politiques défaites aux élections (PASOK et ND), agents du système de l’Union européenne, dans les hauts postes de l’administration, les banques et les entreprises publiques. Plus grave encore, le gouvernement n’a pas pris le contrôle de la Banque centrale de Grèce. Le gouverneur, ancien ministre de droite, qui n’a cessé d’entraver l’action du gouvernement, a été laissé en place.

Surtout, le gouvernement n’a pas préparé une sortie éventuelle de l’euro ni utilisé cette menace dans les « négociations » (un plan B). Le Premier ministre fragilisait alors sa position, car seule cette menace pouvait faire douter les oligarques européens. Cette menace levée, la voie était ouverte pour enfoncer la Grèce et la menacer elle-même de sortie de l’euro puisqu’elle venait de démontrer que cette perspective l’effrayait. Ne pas brandir la sortie de l’euro comme une menace a affaibli de manière décisive le gouvernement grec qui s’est privé de la seule arme de dissuasion et de mobilisation du peuple dont il disposait. Il pouvait parfaitement dire au peuple qu’il n’avait pas reçu le mandat pour sortir de l’euro, mais que si c’était la condition pour stopper l’austérité, il faudrait en passer par là ; qu’il étudierait les modalités pratiques et consulterait alors le peuple pour savoir s’il fallait sortir de la zone euro.

Yanis Varoufakis, l’ancien ministre des Finances, limogé par Alexis Tsipras pour satisfaire la Troïka, avait eu l’outrecuidance de dire que l’Union européenne faisait preuve de « terrorisme » vis-à-vis de la Grèce. Partisan déclaré de l’euro et de l’Union européenne, il a ainsi écrit sur son blog « les Grecs, à juste titre, frissonnent à la pensée de l’amputation de l’union monétaire ». Il ajoute : « Dans l’Irak occupé, l’introduction de nouvelles monnaies de papier a pris près d’un an, une vingtaine de Boeing 747 étaient affrétés, la puissance de l’armée américaine, trois entreprises d’impressions et des centaines de camions étaient mobilisés. En l’absence d’un tel soutien, Grexit serait l’équivalent de l’annonce d’une forte dévaluation de plus de 18 mois à l’avance : une recette pour liquider tout le stock de capital grec et le transférer à l’étranger ». Une telle déclaration, d’une naïveté incroyable, ne pouvait que donner le feu vert à la Troïka pour faire avaler au gouvernement grec tout ce qu’elle voulait.

Le gouvernement grec aurait dû répondre positivement à la proposition de l’entreprise britannique De La Rue PLC -il devrait le faire maintenant également- et lui demander d’imprimer des drachmes. Le stock de billets aurait été immobilisé, et aurait servi de menace contre les oligarques, tout en rassurant la population, puisque l’opération de conversion et d’introduction des drachmes, avec l’aide de l’armée et de la police, se serait réalisée en un week-end. Le mandat obtenu du peuple lors de l’élection législative de janvier 2015 –rejet des mémorandums– offrait de larges marges de manœuvre au gouvernement.

Lorsque les oligarques européens ont compris que le gouvernement grec ferait tout pour éviter la sortie de l’euro, ils ont accru la pression sur Athènes et fait de la surenchère sur ce qui était proposé. Ils en demandaient toujours plus. Quand la pression est devenue intenable, l’organisation du référendum devait servir, notamment, à redonner un peu d’oxygène au gouvernement.

Le dimanche 5 juillet 2015, le NON au référendum obtenait près de 62 % des voix sur les bases suivantes : rejet du plan présenté par la Troïka, rejet de l’austérité, obtention de nouvelles marges de négociations, mais toujours dans le cadre de l’euro et de l’Union européenne. Que s’est-il passé pour que ce formidable rapport de force, marqué néanmoins par la contradiction fondamentale entre stopper l’austérité et rester dans l’euro, soit dilapidé en quelques heures ?

Nous avons assisté, ébahis, à une inversion totale du sens de ce référendum. Le camp battu, qui avait appelé à voter OUI : Pasok (socialistes), Nouvelle Démocratie (droite) et To Potami (centre) est devenu le porte-parole officiel du plan du gouvernement. Le NON est devenu un OUI à l’austérité.

Le résultat du référendum du 5 juillet 2015 était pourtant exceptionnel. Dans un contexte de guerre médiatique, de chantages et de menaces, les banques fermées, les retraits plafonnés à 60 euros par jour, le NON obtenait plus de 61 %. C’était un vote de classe : les classes dominées, la jeunesse, les forces vives de la nation, dans une très grande proportion, avaient voté NON. Si le NON était majoritaire dans toutes les classes d’âges, il faut souligner la forte proportion de votes NON chez les jeunes (85 % chez les 18-24 ans). Cette radicalité du vote jeune (tout à fait remarquable par comparaison avec d’autres élections) révèle à la fois le désespoir de cette classe d’âge qui se voit, à juste titre, comme une génération sacrifiée, mais doit également être interprétée comme un signe très encourageant pour les choix futurs du peuple grec. La mobilisation à la base avait été remarquable, l’enthousiasme était revenu, y compris à l’étranger.

Le lundi 6 juillet 2015, sous l’égide du président de la république (qui avait appelé à voter OUI), le gouvernement convoquait tous les responsables de partis représentés à la Vouli (Chambre des députés), sauf Aube dorée (parti néonazi). L’objectif officiel était d’élaborer un cadre de négociations dans lequel la sortie de l’euro serait la ligne à ne pas franchir. À l’issue de cette réunion, Syriza et Anel, membres du gouvernement, signaient un texte avec Potami, Nouvelle Démocratie et Pasok (les partis qui exerçaient précédemment le pouvoir et qui avaient mis en œuvre les deux premiers mémorandums rejetés par le peuple). Tous soutenaient les propositions du gouvernement dans les négociations, tout en restant dans l’euro. Le but officieux de cette réunion était en réalité de contourner la minorité de Syriza qui était prête à ne pas voter l’accord. Alexis Tsipras voulait ainsi se débarrasser de sa minorité de gauche (la Plateforme de gauche), procéder à un remaniement ministériel et gouverner avec le soutien de la droite et des socialistes.

Le mardi 7 juillet 2015 se tenait l’Eurogroupe, à Bruxelles, sans que les représentants grecs viennent avec la moindre proposition. Il aurait été pourtant cohérent que la Grèce vienne avec des propositions en ligne avec le résultat du référendum. Se plaçant lui-même sur la défensive, le gouvernement grec était alors soumis à un nouvel ultimatum, sachant que les échéances de remboursement étaient les suivantes :

20 juillet : 6,9 milliards d’euros (3 milliards d’échéance des obligations d’État, 468 millions au Fonds monétaire international et 3,5 milliards à la Banque centrale européenne).

Fin juillet : 1,7 milliard d’euros pour le traitement des fonctionnaires et le paiement des retraites.

20 août : 4,3 milliards d’euros (1 milliard d’échéance des obligations d’État, 182 millions pour le Fonds monétaire international et 3,2 milliards dus à la Banque centrale européenne).

Le mercredi 8 juillet, Euclide Tsakalotos, nouveau ministre des Finances remplaçant Yanis Varoufakis, adressait une lettre au Mécanisme européen de stabilité, organisme qui gère la plus grande partie de la dette grecque. Le ministre demandait un prêt de 50 milliards d’euros, sachant qu’il ne pouvait être obtenu qu’à la condition d’accepter un troisième mémorandum. Cette lettre se terminait par l’engagement de la Grèce à « honorer en temps et en heure l’intégralité de ses obligations financières à l’égard de tous ses créanciers ». Le message à la Troïka était clair : la Grèce rentrait dans le rang. Dès lors, ce désarmement politique jetait la Grèce à terre. La Troïka comprenait le message et pouvait appuyer sans limite sur la tête des Grecs.

Dans la nuit du 12 au 13 juillet, à Bruxelles, la Grèce, du moins son Premier ministre et son gouvernement, se sont soumis. On ne peut même pas dire qu’ils ont rendu les armes car il n’y en a jamais eu. Tsipras auraient pu les prendre, mais il est toujours resté dans le périmètre autorisé, même si lui ou son ministre se sont fendus de quelques violences verbales.

Le contenu de l’accord du 12 juillet est l’inverse du contenu des votes des 25 janvier et 5 juillet. Il est le même que le plan Juncker rejeté par les électeurs, et il n’est pas compatible avec le programme de Syriza. Les oligarques, avec l’aide de Tsipras, ont ainsi réussi à annuler ces votes. En une nuit, les 36 % obtenus par Syriza le 25 janvier 2015 et les 61 % obtenus le 5 juillet se sont volatilisés. Dans une démarche suicidaire, le gouvernement a dilapidé le rapport de force.

Dès la reddition de la Grèce consommée, au petit matin du 13 juillet 2015, la première chose dite par Alexis Tsipras pour se féliciter de cet accord a été : « la Grèce pourra reprendre le chemin de la croissance économique ». Il ajoutait un deuxième mensonge en disant « l’accord obtenu prévoit la restructuration de la dette grecque et un financement à moyen terme ». Et enfin, « la possibilité de la sortie de la Grèce de la zone euro appartient désormais au passé ». Il insistait : « avec un pistolet sur votre tempe, vous diriez aussi OK à tout… ».

Le 16 juillet à la télévision grecque, avant le vote du parlement, il revenait sur ces thèmes : « je n’avais pas le choix », « je ne crois pas à cet accord », « il fallait éviter le désastre », « c’est l’échec de Schäuble qui voulait le Grexit », « j’ai signé le couteau sous la gorge »... Où est l’amélioration du pouvoir de négociation promise grâce au référendum du 5 juillet ? Pourquoi ce renoncement ? La réponse est désormais limpide, il y avait un objectif supérieur à tous les autres, en quelque sorte vital : « éviter la sortie de l’euro ». Le gouvernement grec s’est enfermé de lui-même dans la fausse alternative suivante : soit la Grèce cédait, soit elle était poussée hors de la zone euro. Tsipras a choisi de céder.

Toujours le 16 juillet, le parlement grec était appelé à voter l’accord signé par le gouvernement à Bruxelles. C’est donc avec l’accord du parlement grec que la Troïka a pris les commandes du pays. Le gouvernement grec a littéralement livré son pays aux créanciers. Le gouvernement, en effet, n’est pas le seul en cause, puisque le parlement a voté l’accord, une majorité de députés Syriza mêlant leur vote à celui des socialistes et de la droite. Comme en France, en 2008, quand les députés et sénateurs avaient voté le traité de Lisbonne, alors qu’il avait été rejeté par référendum le 29 mai 2005, les députés grecs ont remis en cause le résultat du référendum du 5 juillet 2015.

Une crise politique et institutionnelle vient de s’ouvrir en Grèce, s’ajoutant aux crises humanitaire, sociale, morale, économique, financière. Le gouvernement et le parlement ne sont plus légitimes.

Les 6 mois qui se sont passés après le 25 janvier auraient dû servir à préparer la sortie de l’euro et de l’Union européenne sur les plans idéologique, politique et logistique, en tant que plan B. Le gouvernement grec, devant l’asphyxie de ses banques par la Banque centrale européenne, avait la possibilité de les nationaliser et de réquisitionner la Banque centrale de Grèce. Alexis Tsipras, tout en respectant le mandat reçu deux fois du peuple (lors de son élection le 25 janvier 2015 et le 5 juillet lors du référendum), pouvait –et devait !– éviter de faire peur à la population sur la sortie de l’euro. En raison de sa popularité, il a freiné la progression des opinions favorables à la sortie de l’euro, alors que le premier semestre 2015 aurait sans doute suffi à convaincre une majorité de Grecs de la nécessité et de l’opportunité d’une sortie de l’euro, ce qu’il aurait pu valider début juillet par référendum. Pendant les « négociations », le gouvernement grec aurait dû sauter sur l’opportunité que leur offrait paradoxalement Wolfgang Schäuble d’une sortie totale ou provisoire de la Grèce de la zone euro. Il proposait lui-même un « accompagnement » des « institutions » !

Les choses devraient être désormais claires pour la gauche « radicale » ou la « gauche de gauche », et particulièrement pour Podemos en Espagne qui se prépare aux élections générales avant la fin de l’année 2015. Il ne faut pas aller au pouvoir sur des bases floues et croire qu’il sera possible, une fois parvenu aux affaires, d’aller vers une sortie subreptice de l’euro. Il faut, au contraire, expliquer publiquement, à l’occasion d’un débat difficile, sans concession, qu’il faut sortir de l’euro (et de l’Union européenne). Croyant gagner du temps, la stratégie de l’ambiguïté donne des résultats comme ceux de Syriza : l’échec. C’est bien parce que les dirigeants allemands et ceux des autres pays ont exploité les erreurs du gouvernement grec qu’ils ont gagné. Il faut tenir compte de cette expérience et ne pas renouveler les mêmes erreurs.

5.- En France, le Front de gauche n’a plus de raison d’être, car il fait doublon avec le Parti socialiste. Il va disparaître.

La bataille de Grèce, avec les épisodes du référendum du 5 juillet, la reddition du 12 juillet et la mise en place d’une majorité parlementaire d’unité nationale le 15 juillet, a révélé une nouvelle fois, mais avec une intensité accrue, le vide stratégique de la gauche française, du PS à l’extrême gauche.

Le président de la république a mis en avant, avec un rare fracas médiatique, le rôle « décisif » qu’il s’attribue, notamment face à l’Allemagne, pour empêcher la Grèce de sortir de l’euro. Il n’en fallait pas plus pour que Pierre Laurent du PCF et Jean-Luc Mélenchon du PG, tous deux du Front de gauche, applaudissent bruyamment le chef de l’État pour ses efforts consacrés à « sauver l’euro ». Pierre Laurent donne un coup de chapeau à François Hollande : « je me réjouis que la France ait joué un rôle positif ». Le 11 juillet, la veille de la reddition de la Grèce, Jean-Luc Mélenchon estime sur son blog que « les experts français [sont] venus à la rescousse du gouvernement grec et que François Hollande s’implique pour freiner la violence de Merkel et Schäuble ». Il ajoute que « la position du gouvernement français, actuellement, est un renfort pour le gouvernement grec ». Et pourquoi Jean-Luc Mélenchon prend-il cette position ? Parce que « la France est intéressée directement et concrètement à l’échec du Grexit voulu par le gouvernement allemand et ses satellites de l’est de l’Europe ». Mais c’est exactement le contraire !

Tout ce beau monde, en faisant pression sur le gouvernement grec pour l’empêcher de sortir de l’euro, l’a poussé vers davantage d’austérité et la soumission, en lui interdisant la seule perspective d’émancipation qui s’offrait à lui : sortir de l’euro et de l’Union européenne pour reprendre son destin en main

C’est l’union sacrée pour la défense de l’euro entre la droite, la gauche, la « gauche de gauche »…

François Hollande, en outre, a annoncé qu’il voulait « plus d’intégration ». Il a été soutenu, là encore, par Mélenchon et Laurent. Mais quel pays serait assez fou pour entrer dans l’Union européenne, et pire encore, dans la zone euro ? On ne peut souhaiter cela à personne. Messieurs Laurent et Mélenchon auraient dû dire que la zone de crise permanente qu’était l’Union européenne ne présentait que des inconvénients pour les pays qui voudraient y entrer.

Les socialistes « frondeurs », en ce qui les concerne, pour les plus courageux d’entre eux, se sont abstenus lors du vote du parlement sur le plan grec, le 17 juillet.

Pierre Laurent, secrétaire national du PCF et président du PGE, a été en-dessous de tout. Il a publié un communiqué hallucinant, le 13 juillet. Lui aussi, comme Tsipras, parle d’un « accord de compromis » qui « écarte le scénario du Grexit et l’asphyxie financière de la Grèce ». Ainsi, Pierre Laurent confirme qu’il vaut mieux signer n’importe quoi plutôt que de sortir de l’euro. Les classes dominantes sont averties : il suffit d’agiter l’épouvantail de la sortie de l’euro pour faire passer Pierre Laurent sous la table. On tremble ! Et si un accord a été signé, « c’est grâce au courage du Premier ministre grec ». Une perle : « certaines des concessions faites ont été imposées à la dernière minute. N’oublions pas que ce fut sous la menace ». Là aussi, les oligarques sont prévenus : il suffit de brandir quelques « menaces » pour faire trembler Pierre Laurent.

Mais où sont les traditions communistes héritées de la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale ? Que sont ces communistes de carton-pâte à la mode Laurent qui sont prêts à tout lâcher si on leur met le « couteau sous la gorge » ou le « pistolet sur la tempe » ? Non seulement Pierre Laurent est un pleutre, mais il est un incompétent et un menteur quand il ajoute : « Le gouvernement grec a fait un choix responsable, celui de permettre avant tout la stabilité financière durable du pays et l’investissement pour l’emploi et le redressement productif du pays. La dette sera rééchelonnée et les taux d’intérêts renégociés. Alexis Tsipras a confirmé son intention de faire porter les efforts sur les Grecs les plus riches et de protéger les classes populaires ». Et il appelle à « un avenir solidaire dans l’Union européenne ». Il n’a toujours rien compris ! Ou plutôt il fait semblant de ne pas comprendre. Mais ce que les classes dominées doivent comprendre, c’est qu’il est un dirigeant irresponsable !

Tout est faux dans ce que dit Pierre Laurent :

Si la Grèce était sortie de l’euro, elle n’aurait connu aucune « asphyxie financière », si elle avait fait ce qu’il faut, particulièrement en appliquant les recommandations du Parti de l’émancipation du peuple (voir partie 6). Au contraire, elle aurait repris en main la politique monétaire et l’aurait mise enfin au service du développement économique et social du pays.

Aucun rééchelonnement de la dette n’a été décidé. Le sujet est certes évoqué dans l’accord, mais il est soumis à des conditions drastiques.

Aucun « effort » n’est demandé « aux plus riches » dans cet accord, même si quelques mesures fiscales cosmétiques y ont été placées à de seules fins de communication.

Que font les militants communistes ? Ils sont d’accord avec ce discours de déchéance ? Ils laissent faire ? Ils restent au PCF ?

Quant à Jean-Luc Mélenchon, la lecture des articles publiés ces derniers jours sur son blog n’a rien d’une partie de plaisir. C’est une véritable épreuve. Elle est pourtant nécessaire, bien que coûteuse, pour comprendre quelque chose à sa pensée à travers la logorrhée de ses textes entièrement écrits à sa gloire.

Le 7 juillet, le fondateur du Parti de gauche confirme son étrange attrait pour l’euro : « L’éjection de la Grèce serait un acte de guerre. Une guerre dont les perdants principaux seraient le reste de l’Europe ! Sans oublier la commotion du capitalisme mondial que cela peut contenir ». On sent que l’écriture automatique de Mélenchon s’est emballée et qu’il raconte n’importe quoi. En quoi la sortie de la Grèce de l’euro ferait-elle perdre quoi que ce soit au « reste de l’Europe » ? Veut-il dire, comme les socialistes, la droite, les grands médias, que les prêts accordés à la Grèce -en échange de l’austérité- ne seraient pas remboursés aux pays préteurs ? Et quelle est cette histoire à dormir debout de « commotion du capitalisme mondial » ? Oui, c’est vraiment n’importe quoi. Le 13 juillet il dit qu’« un revolver sur la tempe, Tsipras a signé un compromis » que Jean-luc Mélenchon critique sévèrement à juste titre. Mais il ajoute aussitôt « Le gouvernement d’Alexis Tsipras doit accepter un armistice dans la guerre qui lui est menée ». Équilibriste de haute volée, Mélenchon arrive à la conclusion suivante : « Il faut soutenir Alexis Tsipras et ne pas s’ajouter à la meute de ceux qui veulent le déchirer et se rendent complice du coup d’État tenté contre lui et les Grecs. Mais il ne faut pas soutenir l’accord pour ne pas cautionner la violence dont il est issu et qu’il prolonge ». Ce n’est pas un coup d’État, c’est une reddition. Quant à la position qui consiste à soutenir Tsipras tout en ne soutenant pas l’accord, elle est incompréhensible. Tsipras est impardonnable, il a trahi son peuple, il n’a pas à être soutenu. Le 15 juillet, et c’est très bien, Mélenchon annonce qu’il voterait contre l’accord s’il était député national.

Aux contradictions, ambiguïtés, faux-semblants, hypocrisies et mensonges de la « gauche » et de la « gauche de gauche » française, s’ajoutent celles de ses « partis frères ». Ainsi, en Espagne, Pablo Iglesias, le leader de Podemos, a déclaré, le 16 juillet, qu’il n’était pas favorable à l’accord conclu en Grèce, « mais c’était une situation limite : soit l’accord, soit une sortie de l’euro ». Les députés de Die Linke au Bundestag, quant à eux, ont voté pour l’accord…

Même phénomène pour la plupart des organisations syndicales, à l’échelle française et grecque, comme à l’échelle européenne.

Ainsi, le mercredi 1er juillet 2015, la Confédération générale des travailleurs grecs (GSEE), le plus important syndicat des travailleurs du secteur privé en Grèce, totalement corrompu et contrôlé par le Pasok, affilié à l’inénarrable Confédération européenne des syndicats (CES), a fait une stupéfiante déclaration publique. Elle demande purement et simplement l’annulation du référendum voté par le parlement grec, prévu le 5 juillet. Le même jour, la Confédération européenne des syndicats lui a immédiatement apporté son soutien.

Les masques tombent. Cette organisation emblématique du double discours syndical contemporain, qui s’est déclarée contre le prolongement et l’aggravation de l’austérité incluse dans tous les memoranda de la Troïka, appelle pourtant à l’annulation de la seule démarche qui aurait pu permettre à Alexis Tsipras de contrer la pression des créanciers, tant que l’on reste dans le cadre des institutions européennes et de ses traités.

La Confédération générale des travailleurs grecs, et la Confédération européenne des syndicats à sa suite, devant cette démarche démocratique qu’était le référendum, ont considéré qu’il y avait le risque de mette en péril l’adhésion encore majoritaire des Grecs aux institutions européennes et accélère la sortie probable du pays de la monnaie unique. Elles n’ont pas hésité à condamner la seule possibilité qui aurait permis que les négociations repartent sur des bases moins dramatiquement hostiles aux intérêts des salariés qu’elles sont censées pourtant défendre. Ces syndicats ont refusé de comprendre que le principe même de ces négociations était particulièrement antidémocratique, car le destin économique et social d’un peuple ne peut se négocier, d’autant que les élections du 25 janvier 2015 avaient porté au pouvoir un gouvernement sur un programme d’arrêt de l’austérité.

Les syndicats de la Confédération européenne des syndicats ont choisi l’austérité éternelle plutôt que la sortie de l’euro.

Entre la sortie des institutions européennes et une violente austérité provoquée par ces mêmes institutions, la Confédération européenne des syndicats et les 88 confédérations syndicales en faisant partie –dont certaines françaises– ont fait leur choix. Elles ont, sans sourciller, choisi la poursuite de l’austérité. Tous les syndicats faisant partie de la Confédération européenne des syndicats, organisation européiste financée par l’Union européenne, sont donc solidaires de cet aveu spectaculaire : plutôt la misère et l’austérité perpétuelle, la destruction des services publics et des acquis sociaux, le chômage de masse, que la menace de sortie des institutions néolibérales européennes ! Ces syndicats n’ont de syndicats que le nom. Ce double discours est une hypocrisie permanente, et les cadres dirigeants de ces organisations qui font le contraire de ce que ces dernières sont censées faire, tant qu’ils resteront européistes, sont les comparses du vaste processus de déconstruction sociale et démocratique des États européens par le biais des institutions européennes.

Désormais tout le monde peut le constater de manière de plus en plus nette, on ne peut à la fois être européiste et syndicaliste, européiste et démocrate. Il faut choisir. La Confédération européenne des syndicats avait choisi depuis le début. Mais désormais cela se voit. La CGT, la CFDT, FO, la CFTC, l’UNSA, syndicats français membres de la Confédération européenne des syndicats, et la FSU qui a demandé son adhésion, n’ont pas condamné les propos de la Confédération européenne des syndicats pour dire que les Grecs devaient être souverains et libres de choisir leur destin…

Quant à la gauche de gauche associative, incarnée par l’association Attac, elle a fait preuve d’une étonnante perspicacité politique. Dans un communiqué du 7 juillet 2015, elle affirme en effet « cette victoire historique [celle du NON au referendum du 5 juillet en Grèce] a une portée plus profonde : elle confirme que dans le sillage de puissants mouvements sociaux, des forces nouvelles et dynamiques se lèvent en Europe avec beaucoup d’intelligence politique et de dignité, au nom de la démocratie, de l’égalité et de la justice »…

Le maintien dans l’euro voulu par la « gauche de gauche » possède un prix, c’est celui d’une austérité décuplée pour la Grèce et sa mise sous tutelle. Il faut tirer toutes les conséquences de la prise de position de messieurs Laurent et Mélenchon. S’ils parviennent un jour au pouvoir, leur programme, déjà bien faible, proche de celui de Syriza, et à l’exemple de Syriza leurs négociations avec les oligarques aboutiront à des plans encore plus drastiques au détriment des peuples. Les Français ont tout à craindre de la mouvance Front de gauche et autre gauche dite radicale. Car nous savons maintenant beaucoup plus clairement qu’ils feront comme Monsieur Tsipras, et qu’ils choisiront l’austérité et la tutelle comme prix à payer pour rester dans l’euro. Il faut donc cesser de voter pour le Front de gauche, devenu le FDG (Front de la guimauve). Ses militants démondialisateurs et anti-européens doivent cesser de perdre leur temps, le quitter et rejoindre le Parti de l’émancipation du peuple !

Comment cette « gauche de gauche » politique, syndicale, associative, peut-elle dire à la fois qu’elle lutte contre l’austérité et que Tsipras a raison ?

Comment lutter pour le retour de la retraite à 60 ans à taux plein en France et soutenir le gouvernement grec qui augmente cet âge à 67 ans ? Comment lutter contre la privatisation des services publics en France, et soutenir un gouvernement qui privatise les siens ? Si nous acceptons cela aujourd’hui pour la Grèce, cela veut nécessairement dire que nous l’accepterons demain pour la France et les autres pays. Quelle différence entre cette gauche et le PS ?

Cette gauche doit enfin admettre qu’il n’est pas possible de mener des politiques anti-austérité et de rester dans l’euro et l’Union européenne. L’austérité est inhérente à l’euro et à l’Union européenne. La meilleure façon d’aider la Grèce est de lutter, dans chaque pays, pour la souveraineté nationale, afin d’affaiblir l’Union européenne. Mais c’est maintenant beaucoup trop tard : les directions du PCF, du PG, d’Ensemble, du NPA… sont congelées, figées, pétrifiées dans leur européisme, l’européisme étant à l’Europe ce que le nationalisme est à la nation. Tenter de les faire bouger, de l’intérieur ou de l’extérieur, est un leurre, comme le montrent les contestataires communistes qui luttent depuis des années au sein du PCF sans aucun résultat. C’est la même chose au PG où les manœuvres d’appareil interdisent tout véritable débat. Au lieu de s’épuiser en vain, ces militants sont invités à venir construire le Parti de l’émancipation du peuple (ex-M’PEP). Et à battre ces partis, sur le plan idéologique, politique et électoral.

6.- La sortie de l’euro et de l’Union européenne reste la condition nécessaire, même si elle n’est pas suffisante, pour mettre un terme aux politiques néolibérales

Ceux qui considèrent que la compréhension de la réalité, honnêtement et sans tabous, est un impératif pour y voir clair, auront beaucoup appris au mois de juillet 2015. La preuve a été faite par l’expérience, pour la première fois, que l’on ne pouvait pas transformer l’Union européenne de l’intérieur. Jusqu’à présent, rares étaient les experts et les forces politiques, à l’image du Parti de l’émancipation du peuple (ex-M’PEP), qui expliquaient que la nature de l’Union européenne –et donc de l’euro– interdisait toute possibilité de transformation progressiste de l’intérieur. Mais il s’agissait d’analyses certes très détaillées et argumentées, mais qui ne reposaient pas encore sur une expérience grandeur nature. Or, aujourd’hui, nous avons le cas grec qui confirme cette hypothèse. D’ailleurs, quand les Mélenchon, Laurent, Iglesias et autre Tsipras disent que le gouvernement grec était obligé de céder car il avait « le couteau sous la gorge » et « le pistolet sur la tempe », que disent-ils d’autre ? Ils reconnaissent, tout en voulant le masquer, qu’on ne peut pas changer l’Union européenne de l’intérieur, car l’abandon des politiques d’austérité entraînerait la sortie de l’euro qui, selon leurs élucubrations, provoquerait une « catastrophe » bien pire. En cela ils ne font que reprendre les épouvantails traditionnels agités par l’oligarchie.

La preuve est donc faite que l’euro n’est pas une simple monnaie, techniquement parlant. Elle est bien davantage que cela. Elle est une conception économique fondée sur l’austérité pour le plus grand nombre, afin de favoriser l’Allemagne. L’euro est le nouveau nom du Deutschemark. C’est un système de domination. Il ne permet pas une gestion efficace de la monnaie, notamment parce que les pays de faible développement économique ne peuvent pas résister. Les firmes multinationales détruisent alors, précisément grâce à l’euro, leur tissu productif et leur agriculture. En outre, l’illusion selon laquelle la zone euro était un lieu de convergence et de solidarité entre pays membres a volé en éclat. La zone euro apparaît mieux encore pour ce qu’elle est : un lieu de domination des pays forts (l’Allemagne) sur les pays faibles. L’euro n’est pas une monnaie qui rapproche les peuples et qui est ouverte à tous. C’est la monnaie d’un système oligarchique contrôlé par la Banque centrale européenne au plus grand profit du système financier, des firmes multinationales à base européenne et de l’Allemagne, résultat obtenu en privatisant les monnaies nationales des pays membres. On comprend pourquoi l’Union européenne est prête à tout pour conserver le système, et qu’il existe bien une direction politique de la zone euro. C’est-à-dire une oligarchie autoritaire parfaitement a-démocratique.

Cependant, grâce à l’épisode grec, la zone euro a pris beaucoup de plomb dans l’aile. C’est l’effet positif –involontaire– de l’échec de Tsipras. Ce qui était jusqu’à présent inimaginable –la sortie d’un pays de la zone euro– a été mis sur la table comme jamais. Tout le monde arrive maintenant à la conclusion qu’il est donc possible de sortir de la zone euro, puisque la Banque centrale européenne l’a reconnu, ainsi que les dirigeants allemands et l’Eurogroupe lui-même. C’est donc crédible.

Bien sûr, le retour aux monnaies nationales ne se fera pas sans difficultés. Mais une perspective positive sera enfin tracée : la souveraineté, la liberté, le redémarrage, la sortie du cauchemar et l’espoir. La sortie de l’euro est la condition sine qua non de tout changement de politique économique. Les partis politiques et syndicats européens vont-ils le comprendre ? Maintenant, tout le monde connaît la véritable nature de l’euro et de l’Union européenne, aucune excuse ne sera plus valable : il faut renverser l’ordre européen.

Tous les gouvernements membres de l’Union européenne sont responsables de la débâcle que connaît la Grèce, puisqu’ils ont soutenu la politique absurde qui lui a été imposée.

La « construction » européenne n’a pas d’autre but que de réduire à néant la démocratie –le pouvoir du peuple– en le privant de l’instrument qui lui permet de changer les choses : la souveraineté nationale. La fédéralisation de notre pays constitue une étape supplémentaire vers ce chaos. Ceux qui ne voyaient pas, ou faisaient semblant de ne pas voir, ont désormais toutes les cartes en main pour juger de la vraie nature de l’euro et de l’Union européenne et en tirer les conclusions qui s’imposent.

II.- MODALITES CONCRETES DE SORTIE DE LA ZONE EURO : 10 MESURES POUR Y PARVENIR

Sortir de la zone euro n’est pas un but en soi et ne règlera pas par miracle tous les problèmes économiques et sociaux des pays qui en font partie. Si, dans cette perspective, la sortie de la zone euro n’est pas une condition suffisante, elle est en revanche une condition absolument impérative pour mener de véritables politiques de développement économique et de redressement social. Les pays qui sortiront de la zone euro devront agir vite, fort, de manière systémique. C’est tout un système qu’il faut démanteler, c’est donc un autre système qui doit voir le jour.

Les dix mesures qui suivent doivent être prises le même jour. Toutes. Une loi, votée le lendemain de la victoire électorale, devra créer les bases politiques (la confiance et la mobilisation du peuple) juridiques et opérationnelles de la fin de l’austérité et de la restauration de l’indépendance nationale. Cette loi devra inclure : l’annulation des plans d’austérité, l’annonce du défaut de paiement et de la restructuration de la dette publique, le contrôle des changes et des mouvements de capitaux, la reprise en main de la Banque centrale et de la politique monétaire, la nationalisation des banques et des compagnies d’assurance, le début du démantèlement des marchés financiers, la sortie de la zone euro et de l’Union européenne, la dévaluation de la monnaie nationale, des mesures protectionnistes. Tout cela doit être réalisé pour atteindre l’objectif final : créer les conditions de la fin du chômage et de la précarité en trois ans. Tout ceci devra être voté le même jour, même si la mise en œuvre se fera nécessairement à des rythmes différents.

1.- Annuler les plans d’austérité.

Dans tous les pays de la zone euro, à des degrés divers, les plans d’austérité ont concerné les salaires, les retraites, la restriction des budgets publics pour des activités d’intérêt général comme la justice, l’éducation, l’hôpital public, l’assurance-chômage, les minimas sociaux… L’annulation et non l’aménagement de toutes ces mesures d’austérité est déjà l’objectif clairement annoncé de nombreuses luttes sociales. C’est donc à leur prolongement, en leur donnant une perspective politique, et à cette condition seulement, que des gouvernements qui voudraient résoudre les problèmes, partout en Europe, pourraient agir de façon optimale. Ils disposeraient d’un large soutien de la population et de sa mobilisation active. En outre, l’expérience grecque en témoigne, l’austérité ne fait qu’aggraver la crise et menacer la démocratie.

L’annulation des plans d’austérité est-elle compatible avec les politiques de l’Union européenne qui mettent l’accent, au contraire, sur l’austérité, au prétexte d’importantes dettes publiques ? L’annulation des plans d’austérité est-elle compatible avec le maintien dans la zone euro ?

L’annulation des plans d’austérité, par une majorité parlementaire qui aurait le mandat obtenu des urnes, quel que soit le pays, aurait pour conséquence, dans le cadre actuel, une augmentation du déficit budgétaire et de la dette publique du pays en question. Des pays comme la Grèce, le Portugal, l’Irlande ont déjà été privés d’accès aux marchés financiers et se sont trouvés placés sous perfusion des fonds de l’Union européenne (c’est-à-dire des autres États membres) et du Fonds monétaire international. Ils risqueraient de voir ces fonds bloqués. Privés d’euros, s’ils veulent toujours annuler les plans d’austérité, les gouvernements de ces pays n’auront pas d’autre choix que de sortir de la zone euro pour utiliser une nouvelle monnaie. Il y a donc incompatibilité totale entre le maintien dans la zone euro et l’abandon de l’austérité. Il y a incompatibilité totale entre dynamisme économique et maintien dans la zone euro.

2.- Annoncer le défaut de paiement et restructurer la dette.

L’exemple grec, pour notre démonstration, peut être étendu à tous les autres pays de la zone euro, dont la France.

En mai 2012, la Grèce se trouvait placée dans une situation similaire à celle qu’elle a connue en mai 2010 et aussi en juillet 2015. Le 19 mai 2010, la Grèce devait rembourser un emprunt obligataire à 10 ans de 8,5 milliards d’euros. Mais le pays ne possédait pas les fonds nécessaires et risquait d’être contraint d’annoncer le défaut. Pour l’éviter, un gigantesque plan de « soutien » a été décidé, les 9 et 10 mai 2010, par les pays membres de l’Union européenne, la Commission européenne et le Fonds monétaire international pour 110 milliards d’euros. En contrepartie, ces deux institutions ont exigé des conditionnalités : une austérité généralisée pour que le maximum de richesses produites dans le pays aille aux remboursements des banques créditrices.

Annoncer un défaut est un acte politique extrêmement fort, et l’on comprend que des gouvernements hésitent à prendre des mesures aussi radicales sortant des chemins balisés du néolibéralisme. Les conséquences, en effet, sont importantes.

Premièrement, les marchés financiers, les forces politiques de droite et même une partie de la gauche et de la « gauche de gauche », le grand patronat, la Commission européenne, les gouvernements de l’Union, le Fonds monétaire international, les grands médias, hurleront à la mort contre une telle décision. Ils menaceront, feront pression, lanceront des campagnes d’intimidation et d’affolement de la population comme on l’observe une nouvelle fois en mai 2012 et en juin-juillet 2015… Face à une telle tempête, un gouvernement voulant résoudre les problèmes devra se préparer et conserver son sang-froid, garder le cap et s’assurer à tout moment du soutien du peuple. Toutes ces questions doivent être étudiées avant une éventuelle victoire électorale pour préparer les citoyens, une fois la victoire acquise, à faire front. La population doit être préparée longtemps à l’avance à un défaut qui rend inéluctable la sortie de la zone euro, pour ne pas être prise au dépourvu et contrainte à l’improvisation.

Un défaut a une seconde conséquence : l’exclusion de fait des marchés financiers, c’est-à-dire la perte de la faculté de leur emprunter. C’est logique et c’était d’ailleurs déjà le cas fin 2010 pour la Grèce qui ne pouvait plus y emprunter. On ne voit pas pourquoi les créanciers (banques…) continueraient à prêter encore de l’argent à un État qui ne les rembourse pas.

Une fois le défaut annoncé, les paiements d’intérêts et les remboursements du capital interrompus, un gouvernement qui prendrait cette décision devra engager le processus de restructuration de sa dette.

Un dispositif de gestion du stock de la dette publique (les emprunts déjà émis qui restent à rembourser) et des flux de dettes à venir (les futurs emprunts hors marchés financiers) devra être mis en place. Le gouvernement devra prendre l’engagement de rembourser les petits porteurs qui ont prêté de l’argent à l’État en lui achetant des obligations. Beaucoup de personnes modestes ou des classes moyennes, dans un pays comme la France, mais aussi ailleurs, achètent des obligations d’État car elles sont un bon placement, normalement sans risque, dont l’usage est « moral », puisque réputé servir l’intérêt général. Pourquoi les pénaliser en ne les remboursant pas ? Pourquoi en faire les adversaires d’un gouvernement qui veut résoudre les problèmes, alors que ce dernier est censé, au contraire, représenter leurs intérêts ? En même temps, parmi les personnes physiques détentrices d’obligations d’État, comment identifier les personnes modestes et des classes moyennes qu’il faut rembourser intégralement et celles qui ont d’importants portefeuilles d’obligations pour lesquelles le remboursement ne devra pas être automatique ? Pour y voir clair, le remboursement du capital prêté à l’État par ces ménages peut se faire sur présentation de l’avis d’imposition. Les personnes peu ou moyennement imposables, ou non imposables, seraient totalement remboursées. Les personnes situées dans la tranche marginale de l’impôt sur le revenu verraient leurs remboursements réduits ou même supprimés dans certains cas selon un barème à déterminer. La situation des personnes physiques doit donc être examinée au cas par cas dans le cadre d’une politique de réduction des inégalités.

En revanche, les personnes morales comme les Hedge Funds, les banques, les fonds de pension et autres fonds qui détiennent des obligations d’État, pourront voir leurs remboursements réduits, reportés dans le temps ou même annulés, selon leur rôle dans la spéculation. Même chose pour le versement des intérêts annuels qui, de toute façon, seront annulés ou fortement réduits.

Bien évidemment, ces remboursements du capital et paiements des intérêts se feront en monnaie nationale (drachme, francs, etc.) et non en euros. On pourra se demander pourquoi rembourser les investisseurs institutionnels et autres personnes morales –pour celles qui le seront- en monnaies nationales, puisque ces monnaies ne seront pas convertibles (voir plus loin). Que vont-ils en faire ? Ils devront acheter des biens et services produits dans les pays concernés pour les aider à rétablir leur balance des paiements. Précisons que ces remboursements peuvent être effectués par la Banque centrale, au moyen de la création monétaire.

L’impossibilité d’emprunter aux marchés financiers conduira les pays qui font défaut à recourir à trois types de mesures pour garantir la continuité du financement de la trésorerie de l’État et des investissements publics : s’appuyer sur leur épargne nationale ; imposer aux banques et compagnies d’assurance l’achat obligatoire de titres d’État ; recourir aux avances sans intérêt et parfois non remboursables de leur Banque centrale. Tout ceci, bien évidemment, est rigoureusement impossible dans le cadre de l’euro et de l’Union européenne (voir plus loin).

3.- Contrôler les changes et les mouvements de capitaux.

La France, pour ne prendre que cet exemple, a connu le contrôle des changes entre 1939 et 1967. Aucune devise étrangère ne pouvait être vendue ou achetée sans l’intermédiaire d’un fonds de stabilisation des changes géré par la Banque de France. Rétabli en 1968, il a été définitivement supprimé en 1989, alors que Pierre Bérégovoy (PS) était ministre des Finances, après avoir été assoupli à partir de 1984 quand le ministre des Finances était Jacques Delors (PS). Pendant les périodes de contrôle des changes, il n’y avait pas de crises… Il faut donc remettre en place le contrôle des changes et des mouvements de capitaux.

Le contrôle des changes est une décision prise par un gouvernement pour réglementer l’achat et la vente de monnaies étrangères par ses ressortissants (personnes physiques ou morales) et de sa monnaie nationale par des non-résidents. Lié à la non-conversion de la monnaie, le contrôle des changes consiste à autoriser une opération de change à condition qu’elle corresponde à une réalité économique (l’achat d’une machine, de marchandises, le tourisme…). Ces mesures répondent à plusieurs objectifs.

D’une part, il s’agit d’empêcher les achats excessifs de monnaies étrangères, essentiellement par les banques et institutions financières, qui peuvent contribuer à la dépréciation de la monnaie nationale et aggraver le déficit de la balance des paiements (si la monnaie est convertible). D’autre part, il s’agit d’entraver les importations de produits susceptibles de concurrencer l’industrie nationale, et de réserver les achats avec des devises étrangères au règlement des importations jugées les plus utiles et les plus urgentes (biens d’équipement, matières premières par exemple). Un tel objectif va dans le sens de la relocalisation des productions industrielles et agricoles. Enfin, cela sert à empêcher l’évasion des capitaux et des revenus taxables. Là encore, il ne s’agit en aucun cas de pénaliser les petits acheteurs de devises tels que les touristes, qui bénéficieront de quotas de devises largement suffisants pour leurs dépenses touristiques.

Aujourd’hui, l’immense majorité des achats de devises ne sert ni à acheter des biens et des services, ni à acheter des titres financiers, mais à acheter d’autres devises dans le but exclusif de spéculer.

4.- Reprendre en main la politique monétaire.

Pour parvenir à mettre en œuvre une politique d’abandon de l’austérité, de plein-emploi, de redémarrage des services publics, de reconstruction de la protection sociale et de mutation écologique du mode de production, le contrôle de la Banque centrale par le gouvernement est indispensable. Les nouveaux gouvernements auront besoin de s’attaquer au cœur du système et de reprendre en main la politique monétaire en redonnant à la Banque centrale les pouvoirs que les représentants des classes dirigeantes lui avaient ôtés. La nationalisation complète des banques et du secteur financier, ainsi que des compagnies d’assurance, sera engagée, complétant le dispositif de remise en ordre de l’économie et de démantèlement des marchés financiers.

Dans le système capitaliste, la monnaie est à l’économie ce que le sang est au corps humain. On appelle politique monétaire les mesures prises par les Banques centrales concernant les conditions du financement de l’économie : niveau des taux d’intérêt (le loyer de l’argent), création de nouvelles quantités de monnaie, parités de change avec les autres monnaies, prêts gratuits à l’État, avances remboursables ou non, achats de titres d’État à un faible taux d’intérêt, contrôle du système bancaire et financier, financement direct d’organisations productives ou de services, gestion d’un fonds de réserve pour les changes, préteur en dernier ressort…

Pour s’assurer que le capitalisme disposera des moyens de son financement et préservera la rentabilité du capital en bloquant l’inflation quelles que soient les gouvernements, les Banques centrales ont été rendues indépendantes du pouvoir politique à partir de la révolution conservatrice néolibérale du tournant des années 1970 et 1980. Elles ont alors été confiées à des mains sûres : des agents des marchés financiers. Les politiciens de droite, avec l’accord enthousiaste de nombreux socio-démocrates, ont verrouillé le système monétaire pour qu’il ne serve qu’aux intérêts des marchés financiers. C’est la raison de la création de la Banque centrale européenne.

On ne peut mieux dire que le prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz, pour dénoncer l’indépendance des banques centrales : « la banque centrale indépendante se voit donner un mandat pour servir un certain groupe d’intérêts. Il s’agit d’une sorte de verrouillage, soit par Constitution, soit par traité. [par exemple le traité de Lisbonne] On cadenasse certaines politiques économiques pour servir les intérêts de quelques groupes au détriment d’autres » (Le Monde, 27 février 2004).

Aucune véritable politique de sortie de crise ne sera possible si la Banque centrale européenne reste dans les mains des représentants des marchés financiers. Des lois devront être votées dans chaque pays pour mettre fin à l’indépendance de leur Banque centrale et lui donner un statut d’autonomie. Renoncer à l’indépendance des Banques centrales ne signifie pas pour autant les rendre totalement dépendantes du gouvernement. Car celui-ci pourrait avoir tendance à laisser filer la création monétaire au-delà de ce qui est nécessaire.

Les pays qui quitteront la zone euro pourront alors retrouver le monopole de la création de leur monnaie, soustraire cette activité essentielle des griffes des banques privées, et finalement recouvrer leur indépendance et leur souveraineté monétaires. Pour compléter le dispositif, il faudra faire abroger, en France et ses équivalents dans les autres pays, la loi de 1973 qui a obligé la Banque de France à abandonner son monopole de création monétaire (scripturale) en le transférant aux banques privées. Deux outils de politique monétaire devront être réactivés : l’encadrement du crédit et la sélectivité du crédit.

Encadrement du crédit.

Il consiste, pour un gouvernement, à déterminer le volume de crédits que les banques devront distribuer, en d’en confier le contrôle à la Banque centrale. C’est un dispositif très simple, très efficace et aux effets immédiats, qui permet d’éviter la politique d’argent cher et la restriction du crédit aux agents économiques. Chaque banque se voit allouer une enveloppe de crédits, les parts de marché sont ainsi gelées, la concurrence entre les banques change de nature. La course au gigantisme et à la rentabilité des fonds propres pour rémunérer les actionnaires, au détriment de la sécurité des fonds déposés par les épargnants et le financement de l’économie, sont stoppés net. Comme le seront aussi les opérations spéculatives à effet de levier. Ce système, supprimé en France en 1985 par le socialiste Pierre Bérégovoy, ministre des Finances, doit être rétabli et étendu à tous les pays qui sortiront de la zone euro.

Sélectivité du crédit.

Jusqu’en 1986, avant que le même ministre des Finances Pierre Bérégovoy supprime cet instrument, le gouvernement français pouvait donner des instructions aux banques concernant le niveau des taux d’intérêt à accorder à tel ou tel secteur de l’économie à partir d’une orientation définie par le parlement. Les banques étaient ainsi le relai obligé des politiques publiques pour soutenir des branches économiques particulières en leur accordant des taux d’intérêt plus bas qu’aux autres. Parfois même ces taux d’intérêt étaient bonifiés.

Prenons l’exemple des délocalisations. Certaines entreprises privées s’endettent aujourd’hui pour placer leurs fonds ailleurs, notamment pour financer leur délocalisation. En France, en 2009, ce phénomène a représenté 150 milliards d’euros. L’encadrement du crédit et sa sélectivité empêcheront définitivement ces opérations sans aucune difficulté technique : c’est très simple à faire.

Prenons un second exemple, celui des prêts accordés par les banques aux Hedge Funds, aux opérations de LBO’s et de fusions et acquisitions. Toutes ces opérations ont pour point commun d’être uniquement à vocation spéculative, sans aucun rapport avec le développement harmonieux de l’économie. Les banques, complices de ces opérations par les prêts qu’elles leurs accordent, ne pourront plus agir en sens contraire de l’intérêt général. Ces prêts seront purement et simplement interdits, la pompe à finance sera arrêtée, les spéculateurs seront asphyxiés.

5.- Nationaliser les banques et les compagnies d’assurance.

Le rôle des banques est de financer l’économie. Elles le font de moins en moins, préférant spéculer. C’est pourquoi le financement de l’économie ne doit plus être confié au marché. Il faut nationaliser tout le système bancaire. Intégralement. Cela permettra aussi d’affaiblir les positions de la classe dirigeante. Les conditions optimales seront alors créées pour démanteler les marchés financiers, et non simplement les réguler.

Les banques et autres institutions financières ont pris beaucoup trop de poids dans l’économie et même dans la politique. Elles sont responsables de nombreuses crises à répétition qui secouent le monde depuis une trentaine d’années. Les banquiers gagnent trop d’argent, gavés notamment de bonus et de stock-options. Ils ne pensent plus qu’à leur enrichissement personnel et ruinent les déposants et les économies qu’ils sont censés financer. Imbus d’eux-mêmes, gonflés de leur suffisance, ils ont fait preuve d’une incompétence qui les disqualifie et incite à les renvoyer dans les agences de quartier pour en tenir les guichets. Il faut le répéter, les banques ont un rôle de service public : garantir les dépôts des épargnants et non les ruiner, assurer le financement de l’économie et non l’assécher.

L’arrivée au pouvoir d’une coalition politique voulant s’attaquer réellement aux problèmes, ayant annoncé son intention de nationaliser les banques et les compagnies d’assurance, provoquera un mouvement de panique à la Bourse. Tout le monde voudra vendre les titres des banques et des compagnies d’assurance. C’est excellent ! C’est ce qu’il faut ! Le prix de ces titres s’écroulera. Ce sera le moment que devra choisir un fonds public d’intervention pour ramasser les titres de ces établissements au prix le plus bas possible. Les actionnaires des banques, coresponsables de la crise, seront ainsi justement sanctionnés. Par le marché lui-même ! Les salariés de ces entreprises victimes de la propagande qui les avait incités à acheter des actions de leur banque seront, quant à eux, remboursés. Pour acheter ces actions, la Banque de France donnera les fonds à l’État, par création monétaire, comme le fait la Banque centrale américaine. C’est tout simple.

6.- Démanteler les marchés financiers.

Il faut déclarer la guerre à la finance. Personne ne sera surpris, si un gouvernement déterminé à mettre fin à la souffrance du peuple met en œuvre ce principe. Les nuisances de la finance dérégulée, depuis la fin des accords de Bretton Woods, en 1971, qui ont mis un terme aux taux de change fixes, sont désormais suffisamment connues pour faire un bilan : il est négatif sur tous les plans. Nous n’en sommes plus à l’époque des interrogations et tergiversations sur le rôle de la finance de marché. Nous sommes au moment où il faut se débarrasser de la finance. On peut y parvenir aisément en démantelant les marchés financiers et en instaurant, pour y contribuer, le contrôle des changes et des mouvements de capitaux à partir d’initiatives nationales.

Un système financier est nécessaire à toute société. S’il est correctement conçu et organisé, il doit permettre aux agents économiques en surplus d’épargne (les ménages) de prêter aux agents économiques en besoin d’épargne (les entreprises, l’État, les services publics…). Il ne faut toutefois pas confondre système financier et marchés financiers. Le système financier doit avoir un simple rôle d’intermédiaire au service de l’intérêt général et ne pas se transformer en marché financier spéculatif n’agissant que pour les profits d’intérêts privés. Or, c’est bien ce qu’est devenu aujourd’hui le système financier sous l’effet de la révolution conservatrice. Totalement dérégulé, il n’est plus qu’un vaste champ de manœuvres pour ses opérateurs. Les réguler ne suffit plus. Ce serait totalement inadapté à la situation actuelle. Il faut les démanteler.

La fermeture du marché obligataire.

Dans le programme qui est ici proposé, il y aura toujours des émissions d’obligations d’État. Toutefois, les pays sortis de la zone euro ne se financeront plus sur le marché obligataire qui sera fermé, il n’y aura plus ni marché primaire, ni marché secondaire. Les États continueront à émettre des obligations, mais elles ne pourront être souscrites que par les ménages, dans le cadre d’un plafond pour éviter la constitution de rentes par les plus fortunés ; par les banques et compagnies d’assurances, dans le cadre d’un quota obligatoire d’achats ou de leurs provisions et réserves (emprunts forcés) ; et enfin par la Banque centrale.

Le marché secondaire étant fermé, les obligations souscrites ne pourront être revendues, sauf exceptions, particulièrement pour les personnes physiques, et seulement à l’État. Les entreprises et les collectivités locales ne pourront plus émettre d’obligations, elles devront revenir au financement classique par prêt bancaire. Il n’y aura donc plus de marché obligataire.

Organiser le dépérissement de la Bourse jusqu’à sa fermeture.

Le financement des entreprises par le mécanisme boursier, plutôt que par l’emprunt bancaire, n’est absolument pas nécessaire pour leurs investissements. Il est même de plus en plus néfaste pour les entreprises elles-mêmes. Les actionnaires pompent désormais davantage de capitaux des entreprises qu’ils ne leur en apportent. Sans parler des scandales à répétition qui ont fait des marchés boursiers des espaces de fraude et de corruption généralisé.

De plus, la « dictature » de l’actionnariat impose aux entrepreneurs des orientations qui non seulement ont des conséquences sociales et environnementales dévastatrices, mais ne tiennent même pas compte de la pérennité de l’entreprise, devenue une marchandise comme une autre, achetable puis jetable. Sans parler de l’utilité réelle des productions pour le pays d’implantation, souvent contestable.

La relation entre l’entreprise et ses actionnaires est inversée : ce ne sont plus les actionnaires qui financent l’entreprise, c’est l’entreprise qui finance ses actionnaires. Ces derniers sont des prédateurs qu’il faut empêcher de nuire. Une des racines les plus profondes de la crise du capitalisme contemporain se trouve dans le système boursier. Pour l’avenir lui-même des entreprises, qui doivent être considérées comme des organisations productives fabriquant des biens et des services utiles, il faut organiser le dépérissement de la Bourse. Et libérer les entreprises de leurs actionnaires.

En brisant les marchés financiers sur son territoire, un gouvernement dynamique donnera un signal universel.

7.- Sortir de la zone euro, revenir à la monnaie nationale qui ne sera pas convertible.

Dans un régime démocratique, le pouvoir de battre monnaie doit être confié aux élus du peuple. Car battre monnaie signifie la possibilité de définir une politique monétaire qui servira à financer la politique économique. Comment est-il possible d’accepter la dictature monétaire exercée actuellement par les marchés financiers qui, en rendant indépendante les Banques centrales des pouvoirs publics, les ont retirées des mains du peuple ? Refuser de sortir de la zone euro, c’est refuser de redonner le pouvoir monétaire au peuple. Est-ce une politique susceptible de sortir de la crise ?

La monnaie et la politique monétaire font partie d’un ensemble plus vaste qui est la politique économique. On trouve aussi, dans la politique économique générale, la politique fiscale, celle du commerce international, la politique industrielle, la politique budgétaire, etc. Une politique économique, dans toutes ses composantes, ne peut pas être neutre, c’est-à-dire ni en faveur des classes dominantes ni en faveur des classes dominées. Pour une raison très simple : toute politique économique a deux conséquences principales, l’une sur l’environnement et l’autre sur le partage des richesses. Les conséquences de la politique économique sur l’environnement dépendront des choix implicites ou explicites faits par un gouvernement, par exemple en matière de commerce international. Si l’un des objectifs de cette politique économique est de développer le commerce international, la conséquence immédiate sera la dégradation de l’environnement par l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre. La seconde grande conséquence d’une politique économique concerne le partage de la richesse produite. Là aussi, de manière implicite ou explicite, il y a toujours un choix qui est fait entre le travail et le capital. Soit la politique économique va conduire à un encadrement raisonnable des revenus et de l’accumulation du capital pour favoriser le travail, soit elle se fixera une priorité inverse pour favoriser le capital.

On comprend, dès lors, que le partage d’une monnaie unique entre plusieurs pays doit résulter d’un accord profond sur la politique économique et le choix de société qu’elle traduit. Or, dès le départ, la zone euro a réuni des pays aux caractéristiques économiques et aux projets politiques très différents. Les écarts se sont ensuite creusés du fait des politiques menées qui ont été non seulement divergentes mais contradictoires. Ainsi les dirigeants allemands –d’abord les socio-démocrates alliés aux Verts, puis les conservateurs avec madame Merkel alliés aux socio-démocrates– ont mené la même politique économique visant la priorité aux exportations dans la zone euro et la déflation salariale. Ils ont déshabillé Pierre (les autres pays de la zone euro) pour habiller Paul (la classe dirigeante allemande).

Le premier pays qui sortira de la zone euro, provoquera, il faut l’espérer, un effet d’entraînement. Sur le plan politique, des partis, des syndicats, des mouvements divers pourront vérifier par l’expérience que cette première sortie de la zone euro n’a pas provoqué le déluge qui terrorisait certains (si cette sortie de la zone euro se fait en appliquant les mesures proposées dans cette étude). Les pays concernés, revenus à l’air libre, pourront diminuer leur taux de chômage et faire repartir leur système de protection sociale en annulant toutes les directives européennes et lois nationales qui l’avaient démantelé. Les classes dominées reprendront de la vigueur en Europe, les forces d’extrême droite reculeront. Des coalitions se formeront, pouvant devenir majoritaires, face aux partis sociaux-démocrates, travaillistes et socialistes.

Le non-remboursement de leur dette publique privera les pays concernés, pour longtemps, de l’accès aux marchés financiers afin d’emprunter. Est-ce un mal ? Dès lors, comment trouver les fonds nécessaires au fonctionnement de la société ? Il n’existe, pour y parvenir, aucune véritable solution dans le cadre de la zone euro. Rompre avec les marchés financiers, comme on l’entend dire parfois, ne peut s’imaginer qu’en dehors du cadre de la zone euro, car cette monnaie est partie intégrante des marchés financiers et ne peut en être disjointe. Avec la monnaie unique et les traités européens, le financement des dépenses publiques hors marchés financiers est impossible.

Il est loin d’être certain que l’épargne nationale, selon les pays, soit suffisante pour répondre aux besoins de financement sans importations de capitaux. La Grèce, par exemple, est l’un des pays de l’Union européenne ayant le taux d’épargne le plus faible (8 % du PIB, contre 19 % en 2008 pour la France). Pour un PIB de 239 milliards d’euros en 2008, l’épargne grecque représentait 19 milliards d’euros, alors qu’en 2010, la Grèce avait besoin d’emprunter 54 milliards d’euros. Par ailleurs, la dette publique étant de 133 % du PIB à l’époque, soit 315 milliards d’euros pour un PIB de 237 milliards d’euros en 2009, il faudrait à ce pays 16 années pour rembourser sa dette (sans compter les intérêts !), à condition d’y consacrer chaque année la totalité de son épargne nationale. On voit que ni le financement des investissements par l’épargne nationale, ni le remboursement de la dette ne sont possibles, en Grèce, dans les années qui viennent. Il faut nécessairement de la création monétaire, ou alors l’austérité frappera ce pays pendant au moins vingt ou trente ans. C’est ce choix qui a été fait sans remord par le gouvernement « socialiste » grec, avec le soutien de l’Union européenne et du Fonds monétaire international, et maintenant par le gouvernement de la « gauche de gauche » de Monsieur Tsipras.

En revanche, la situation est différente en France où le taux d’épargne était de 19 % du PIB en 2008, soit 370 milliards d’euros pour un PIB de 1950 milliards d’euros. Les emprunts d’État à moyen et long terme, en 2010, étaient estimés à 188 milliards d’euros. Quant à la dette publique, elle était à 78 % du PIB fin 2009 (1489 milliards d’euros). Ainsi, pour la rembourser à partir de la seule épargne nationale, il faudrait seulement 4 années à la France. Il ne s’agit là que d’un exemple pour montrer les véritables proportions du problème. Dans la réalité, toute l’épargne ne peut aller aux emprunts d’État. Il faut qu’une partie de l’épargne soit disponible pour financer le logement, la production agricole et industrielle.

On peut conclure que les pays à faible taux d’épargne ont un intérêt encore plus marqué de sortir de la zone euro, alors que ceux disposant d’un certain niveau d’épargne ont des marges de manœuvres plus importantes.

Par la loi, le gouvernement grec ou n’importe quel autre gouvernement, peut imposer aux banques et compagnies d’assurances, y compris étrangères installées sur leur territoire, d’acheter un pourcentage convenu des émissions obligataires de l’État, à un taux d’intérêt très bas fixé par le gouvernement et non par le marché. Le marché secondaire sera fermé : les détenteurs de ces obligations ne pourront pas les vendre, sauf à l’État, et devront les garder jusqu’à leur terme, sauf cas particulier. Elles joueront notamment le rôle de réserves obligatoires.

Organiser la conversion des euros en monnaie nationale le jour et l’heure convenus.

Ceux qui ont vécu le passage des monnaies nationales à l’euro se rappelleront sans doute qu’il s’est très bien passé, sauf les augmentations des prix à la consommation. Il n’existe aucune raison pour que le mouvement inverse, le passage de l’euro aux monnaies nationales, se déroule mal. Les actions suivantes devront être engagées :

Les salaires et revenus de transfert seront versés en drachmes (ou en francs).

Les dépôts bancaires seront convertis en drachmes (ou en francs).

Les titres seront valorisés en drachmes (ou en francs).

Les bilans des entreprises et des institutions financières seront immédiatement convertis en drachmes (ou en francs).

Les personnes physiques pourront convertir leurs euros en drachmes (ou en francs) dans les banques. Ces conversions seront l’occasion d’un examen de la situation fiscale des personnes physiques et morales, particulièrement dans les pays à faible organisation et pression fiscales. Le montant des sommes converties devra être en adéquation avec la profession des intéressés et leurs revenus déclarés, le chiffre d’affaires pour les entreprises… L’euro sera interdit dans les transactions courantes. Il faudra préciser si une période de double monnaie est nécessaire pendant la phase de transition. Il faut fixer une perspective d’espoir. C’est la détermination et la précision avec lesquelles sera évoqué la nécessité de la sortie de la zone euro, comme première étape incontournable pour construire une autre Europe, qui peut dédramatiser, acclimater les esprits à cette idée, rendre cette orientation en quelque sorte banale, en dominer les différents aspects, qu’ils soient politiques, psychologiques, sociaux, médiatiques, financiers, monétaires, techniques…

Annoncer la non-convertibilité de la monnaie nationale.

Une monnaie est dite convertible lorsqu’elle peut être achetée et vendue sans restriction contre une autre monnaie. C’est le libre-échange de la monnaie, sous-ensemble de la libre circulation des capitaux. Une monnaie peut être déclarée non convertible dans d’autres monnaies à la suite de décisions gouvernementales.

Les pays qui sortiront de la zone euro, du moins dans un premier temps, devront choisir la non-convertibilité totale. Cela ne signifie pas empêcher le tourisme ou le commerce international comme une propagande grossière le laisse parfois entendre. Les résidents de ces pays voulant voyager à l’étranger pourront évidemment disposer des devises nécessaires, quel que soit le pays de leur destination. Même chose pour les touristes étrangers venant dans les pays qui ne seront plus dans la zone euro et qui pourront disposer des monnaies locales dont ils auront besoin, comme aujourd’hui lorsqu’on se rend par exemple en Angleterre. Même chose encore pour les entreprises des pays sortis de la zone euro qui voudront importer en payant dans la monnaie du pays exportateur, qui disposeront des devises nécessaires. En revanche, les opérations financières purement spéculatives seront privées de devises.

8.- Dévaluer.

Dévaluer une monnaie signifie baisser la parité officielle de cette monnaie par rapport à une autre monnaie. Une fois sortis de la zone euro, les pays qui auront décidé de reprendre leur destin en main devront généralement dévaluer leur monnaie par rapport aux autres. C’est particulièrement vrai pour les pays connaissant un déficit commercial. La raison est très simple : les dirigeants allemands ont provoqué des déficits commerciaux chez leurs voisins. Pour revenir à l’équilibre commercial vis-à-vis de l’Allemagne, il faut favoriser les exportations des pays européens en Allemagne et décourager les importations allemandes dans ces pays. Même chose pour les exportations dans les zones dollar et yen, puisque l’euro était surévalué (fort).

L’intérêt pour la Grèce de la dévaluation de la drachme concerne surtout le tourisme. Actuellement, alors que la Turquie possède une monnaie qui connait régulièrement des dévaluations qui attirent les touristes, la Grèce est bloquée par l’euro. Les voyagistes évoquent d’ailleurs « la dévaluation constante de la livre » turque au point qu’il est illusoire d’en préciser le cours car elle peut baisser pendant le séjour.

En Argentine et en Russie, les dévaluations ont été de 60 %-70 % après l’annonce de leur défaut de paiement. Mais il est vrai que la Grèce n’a pas les mêmes capacités d’exportation que ces deux pays. En Islande, trois ans après la crise, la croissance économique était repartie, les créations d’emplois se multipliaient, l’émigration des jeunes avait cessé, le commerce extérieur était redevenu positif. Il a fallu, pour y parvenir, dévaluer la monnaie de 50 %. Pourquoi pas en Grèce, qui est un pays beaucoup plus grand que l’Islande ?

Des taux de change fixes.

Un taux de change fixe signifie qu’il est constant par rapport à une monnaie de référence (principalement le dollar US ou l’euro), ou à un panier de monnaies, par décision de l’État qui émet cette monnaie. Le taux ne peut être modifié que par une dévaluation ou une réévaluation décidée par cet État.

Dans le cadre d’un taux de change fixe, un gouvernement peut décider de déprécier sa monnaie par rapport à une autre et de modifier le taux de change. La baisse de la valeur de la monnaie nationale provoque une hausse du prix des importations et une baisse du prix des exportations.

Le but serait de rééquilibrer les balances des paiements déficitaires, du fait, en particulier, de l’agressivité de la politique des dirigeants allemands et du choix de la Banque centrale européenne de l’euro fort. Le retour aux monnaies nationales implique un taux fixe, la monnaie nationale n’étant par ailleurs pas convertible.

Au moment de l’entrée de la Grèce dans l’euro, le taux de conversion était de 1 EUR = 340,750 GRD. Pour la France, le taux de conversion était de 1 EUR = 6,55957 FFR. Faut-il revenir à ces taux ? Ce serait compliquer les choses, provoquant, comme au passage à l’euro, une perte de repères de la population, favorable à l’augmentation des prix. Le plus simple serait de convertir 1 pour 1, c’est-à-dire 1 euro pour 1 franc et 1 euro pour 1 drachme.

9.- Des mesures protectionnistes dans le cadre internationaliste de la Charte de La Havane de 1948 rénovée.

Le libre-échange, qui est l’un des principaux piliers du néolibéralisme, nous est imposé comme une vérité révélée, sans alternative possible. On peut cependant constater que l’augmentation du commerce international, censée résulter de la suppression des barrières douanières et de l’intensification de la concurrence, ne favorise pas la croissance économique. Et encore moins une croissance économique fondée sur le respect des travailleurs et de l’environnement. De plus, le libre-échange avec les pays en développement, par conséquent entre pays de niveau économique très différent, n’a pour résultat que de bloquer l’évolution des plus faibles et de les placer sous la domination des plus riches. C’est le cas de la Grèce.

Par exemple, interdire à certains pays de disposer d’écluses commerciales, c’est-à-dire d’avoir recours à des mesures protectionnistes est criminel. Cela revient à détruire la production agricole locale, l’artisanat et la petite industrie. C’est nourrir l’immigration. Et c’est fournir la matière première aux forces nationalistes, racistes, xénophobes, d’extrême droite.

Un projet de système de commerce international se donnant pour perspective le développement de tous les pays et non la conquête de nouveaux marchés a existé avec la Charte de La Havane de 1948. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il avait été prévu de créer une Organisation internationale du commerce (OIC) sur la base de cette charte, mais elle n’a malheureusement jamais vu le jour. Pourtant, cette charte avait été signée par 53 pays. Le Sénat américain, qui venait de changer de majorité, a refusé de ratifier le texte.

La Charte de La Havane de 1948, même si elle reste dans la conception erronée que le commerce crée l’emploi et la croissance économique et qu’il faut donc le développer, contient néanmoins un ensemble de principes et de procédures susceptibles d’assurer un fonctionnement raisonnable du commerce international, en le sortant du libre-échange. Son article 1, qui détermine ses buts, dit clairement qu’il s’agit « d’atteindre les objectifs fixés par la Charte des Nations Unies, particulièrement le relèvement des niveaux de vie, le plein emploi et les conditions de progrès et de développement ». L’article 2 précise que « la prévention du chômage et du sous-emploi est une condition nécessaire pour […] le développement des échanges internationaux et par conséquent pour assurer le bien-être de tous les autres pays ». Dans l’article 3, le principe de l’équilibre de la balance des paiements est le plus important : « aucun pays, à long terme, ne peut fonctionner avec une balance déficitaire ». Le texte précise que « les États membres chercheront à éviter les mesures qui auraient pour effet de mettre en difficulté la balance des paiements des autres pays », c’est-à-dire la « conquête » de parts de marché chez les autres. Et l’article 21 détaille « les restrictions » au commerce destinées à « protéger la balance des paiements », strictement encadrées par l’OIC.

La Charte de La Havane de 1948 autorise donc à avoir recours à des mesures protectionnistes. Elles sont le moyen de rééquilibrer les balances des paiements. Leur objectif n’est pas d’inverser la situation des pays concernés, c’est-à-dire de les faire passer d’une position déficitaire à une position excédentaire. Grâce à ce principe d’équilibre de la balance des paiements, le commerce international devient un lieu de coopération et non d’affrontement.

Les mesures protectionnistes à prendre ne seront pas globales, mais sélectives. Sur le plan pratique et opérationnel, un gouvernement qui voudra vraiment sortir de l’ordre néolibéral s’adressera à tous les pays de l’Union européenne et au-delà. Il leur parlera de la Charte de La Havane de 1948 comme le cadre, à mettre à jour, d’un nouvel ordre possible pour le commerce international. Il proposera qu’une conférence se tienne dès que possible, en dehors de l’OMC. Parallèlement, il demandera l’organisation d’un sommet extraordinaire des chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne pour remettre tout à plat dans le domaine du commerce international. Mais il ne faut pas se faire d’illusions sur les débouchés d’un tel sommet.

Conjointement à ces initiatives multilatérales, ce gouvernement devra proposer individuellement aux 153 pays membres de l’OMC –et à ceux qui n’y sont pas– de conclure des accords bilatéraux pour réorganiser, entre eux, selon les principes de la Charte de La Havane, leurs échanges commerciaux. Quel que soit le solde de la balance des paiements du pays concerné, déficitaire ou excédentaire, un plan progressif sur 5, 10 ou 15 ans de retour à l’équilibre sera négocié. Des mesures protectionnistes seront prises de manière unilatérale par les pays qui voudront s’engager dans cette voie internationaliste à l’encontre de ceux des pays qui choisiront de rester dans le cadre de la guerre commerciale qu’est le libre-échange.

Le libre-échange se poursuivra donc avec les pays qui auront refusé de s’engager dans ces accords bilatéraux de retour à l’équilibre. Il n’y a aucune raison de baisser la garde vis-à-vis de ceux qui refusent la coopération. Il ne faudra donc pas renoncer à gagner des parts de marché dans ces pays. Avec ces mesures protectionnistes, les entreprises ne pourront pas dire que l’augmentation des salaires les a handicapées sur le plan de la concurrence internationale. Au contraire, elles auront trouvé de nouveaux marchés en développant la consommation intérieure et en coopérant au plan international.

Les mesures protectionnistes prises dans la perspective de la Charte de La Havane de 1948 permettront de mettre un terme à la concurrence internationale entre les travailleurs. Elles permettront aussi la diminution des transports qui ralentira les émissions de gaz à effet de serre. En contrepartie, certains secteurs exportateurs devront s’attendre progressivement à de probables diminutions d’activité. Les 29 pays s’engageant dans la refonte du commerce international ne peuvent à la fois revendiquer un nouvel ordre commercial mondial fondé sur l’équilibre des balances des paiements, et continuer d’accumuler des excédents dans certains secteurs, sauf si ces excédents compensent des déficits dans d’autres secteurs. Les travailleurs des branches concernées ne pourront comprendre et accepter cette situation qu’à la condition d’avoir un filet de sécurité. C’est ce que permet, précisément, le droit opposable à l’emploi (voir ci-dessous).

Le cas de la Grèce.

La balance commerciale de la Grèce connaît un énorme déficit : 32 milliards d’euros en 2010 qui a été réduit en 2015 non par une augmentation des exportations, mais par une diminution des importations provoquée par l’effondrement économique. La Grèce –comme la France– consomme plus qu’elle ne produit. Elle vit à crédit et dans ces conditions son déficit global ne peut que se creuser. Ce pays doit se donner les moyens de produire ce dont il a besoin. La recherche d’accords bilatéraux de coopération commerciale lui est donc vitale.

Prenons l’exemple des relations commerciales entre la France et la Grèce. En 2010, la France a exporté pour 2,7 milliards d’euros, et n’a importé que pour 0,6 milliard d’euros. La France possède donc un excédent de 2,1 milliards sur la Grèce et 1,9 milliard en 2011, contribuant à enfoncer ce pays. Un accord commercial bilatéral entre nos deux pays doit permettre d’établir un équilibre : soit en ralentissant les exportations françaises vers la Grèce ; soit en augmentant les importations grecques en France ; soit par une combinaison des deux.

La France exporte de la viande de boucherie, des produits pharmaceutiques, des produits de raffinage, des parfums, des moteurs et turbines, des produits sidérurgiques et aéronautiques, des céréales. Pour chacun de ces produits, l’accord bilatéral de coopération commerciale entre la France et la Grèce devra comporter des modalités pour aider la Grèce à conduire une politique de substitution aux importations.

Celle-ci devra concerner, d’abord, l’agriculture (3,3 % du PIB et 12 % de la population active en 2010). Paradoxalement, pays agricole, la Grèce est un importateur net de produits alimentaires. Cette situation n’est pas acceptable.

Les services, essentiellement la marine marchande et le tourisme, mais aussi le petit commerce, représentent 78,9 % du PIB (68 % de la population active). La dévaluation de la drachme favorisera l’afflux de touristes en Grèce. L’effet sera immédiat sur le petit et moyen commerce qui bénéficiera aussi de la hausse du pouvoir d’achat de la population.

Il reste l’industrie et la construction qui représentent 17,9 % du PIB et 20 % de la population active. La substitution aux importations devra porter sur :

Les médicaments.

L’industrie navale.

Les véhicules.

Les pioches, pics, houes, binettes, râteaux et racloirs.

Les machines pour le travail des métaux.

En menant cette politique, la Grèce s’en sortira.

10.- Supprimer le chômage et la précarité.

Un gouvernement soucieux du bien-être de la population voudra répondre à la préoccupation principale qu’elle exprime : le chômage et la précarité. Les conditions économiques propices au développement de l’emploi marchand doivent être créées, un droit opposable à l’emploi doit constituer le filet de sécurité qui ne laissera personne sur le bord de la route.

Pour que des emplois soient créés dans le secteur marchand (le secteur privé des entreprises), dans l’agriculture, l’industrie et les services, il faut que des marchés existent. Les biens et services, pour être produits, doivent correspondre à une demande des consommateurs que les entreprises vont anticiper. Une fois produits, les biens et services doivent alors trouver preneurs, les anticipations des entreprises seront ainsi confirmées dans la vente au consommateur. Mais pour acheter les biens et services produits, les consommateurs ont besoin de revenus. En Grèce et dans les autres pays de la zone euro, les revenus ont été écrasés par les politiques d’austérité. Salaires et emplois sont donc liés. L’emploi créé l’emploi, et le chômage crée le chômage.

Il faut donc commencer à créer les conditions d’un niveau satisfaisant des salaires dans la société. C’est la première condition à réunir pour supprimer le chômage et la précarité. Les carnets de commandes des agriculteurs, commerçants, artisans, petits entrepreneurs se rempliront alors, suscitant du coup des créations d’emplois pour répondre à la demande. Ce dont souffrent certaines entreprises, c’est du chômage ! Il limite leurs débouchés. En augmentant les salaires, on augmente les débouchés des entreprises.

Tout gouvernement dispose de nombreux instruments pour pousser les salaires à la hausse : salaire minimum, loi d’augmentation des salaires si les syndicats et le patronat ne parviennent pas à conclure des accords interprofessionnels, salaires des fonctionnaires, allocations diverses (chômage, handicap…), échelle mobile des salaires et des prix, création d’emplois publics...

Le niveau de l’emploi dans le secteur marchand dépend également de la parité de change entre les monnaies. La surévaluation de l’euro, comme c’est le cas pour des pays comme la Grèce ou la France, réduit les capacités d’exportations et facilite la pénétration du marché intérieur par des produits importés. Le retour aux monnaies nationales, s’accompagnant de mesures protectionnistes, permettra la relance des exportations et la diminution des importations. La surévaluation de l’euro présente un autre inconvénient qui est d’encourager les délocalisations. Ces dernières, par la loi, devront être interdites, les relocalisations organisées.

Le droit opposable à l’emploi.

Le droit opposable à l’emploi signifie que celui qui n’a pas d’emploi peut s’opposer à l’État en faisant gratuitement appel auprès des tribunaux. L’État sera alors condamné à proposer des emplois au plaignant car l’État sera l’employeur en dernier ressort. Le droit opposable à l’emploi permet à tout citoyen privé d’emploi de s’en voir proposer un sans délai, conforme à ses souhaits et à ses compétences. La notion de droit opposable, et particulièrement de droit opposable à l’emploi, remet en cause les principes mêmes du capitalisme. Elle pose en effet le problème de la finalité de l’économie et propose une réponse progressiste et internationaliste. Avec des droits opposables qu’il faut financer, l’économie est remise à sa place qui est de produire des richesses permettant de répondre aux besoins de la population, dans le respect de l’environnement. On produira biens et services pour permettre l’application du droit au logement, aux soins, à l’éducation, à la culture, à une alimentation saine, etc. C’est l’orientation générale de l’économie qui est changée. Le mode de production lui-même sera profondément transformé. Le droit opposable à l’emploi est universel. Il peut s’appliquer dans n’importe quel pays.

Comment financer le droit opposable à l’emploi ? Depuis une trentaine d’années, dans tous les pays industrialisés, la révolution conservatrice, souvent menée par des dirigeants politiques socio-démocrates, a eu pour but d’opérer un détournement massif des revenus du travail vers le capital. Il faut donc inverser la tendance. En France, en trente ans, la rémunération du capital a pris au travail (masse des salaires et des cotisations sociales) près de 10 % du PIB, soit environ 200 milliards d’euros chaque année. C’est-à-dire largement de quoi financer 4 millions de salaires au coût moyen annuel de 40000 euros.

Ces emplois seront créés principalement dans le secteur non-marchand (fonctions publiques d’État, hospitalière, territoriale ; associations ; syndicats ; mutuelles ; entreprises et groupements de fait à but non lucratif...), car il s’agit d’abord de répondre aux besoins des populations. Imposer des embauches obligatoires dans le secteur marchand (privé) ne semble pas réaliste. Pour embaucher du personnel, en effet, l’employeur privé doit avoir un marché auquel répondre par l’embauche. Quand ce marché n’existe pas, comment faire ? Subventionner sur fonds publics le secteur privé ? Cette option n’a pas été choisie. Le droit opposable à l’emploi règlera à court terme la question particulière de l’emploi des jeunes.

En revanche, il faudra prendre garde à ne pas renouveler l’expérience malheureuse de la relance organisée par la gauche française en 1981-1982 après la victoire de François Mitterrand en mai 1981. À l’époque, l’augmentation du pouvoir d’achat avait suscité une vague d’importations déséquilibrant gravement la balance française des paiements, situation utilisée pour justifier ensuite les plans de rigueur décidés par le Parti socialiste qui opérait à cette occasion son tournant néolibéral. Tout l’intérêt des créations d’emplois, des augmentations de salaires et des revenus de transfert serait annulé par ces importations.

Il faut donc lier la suppression du chômage et de la précarité, l’augmentation des salaires et des revenus de transfert (allocations publiques et pensions diverses) à la stratégie de reconstruction de l’ordre commercial international à partir de la Charte de La Havane de 1948 (voir plus haut).

CONCLUSION

Le Parti de l’émancipation du peuple s’engage résolument à défendre les intérêts des classes dominées, du peuple. Tandis que tous les partis politiques ayant pignon sur rue, qu’ils soient de droite ou de gauche, se réfugient derrière un système européen capitaliste qui organise depuis des décennies la précarité des peuples au bénéfice d’une oligarchie décomplexée. La « gauche » dite « radicale » accompagne ce système par une rhétorique mensongère et fallacieuse. Nous n’avons que faire d’organisations politiques qui abandonnent les classes dominées pour les jeter dans les bras du Front national. Il faut les combattre et le meilleur outil politique pour y parvenir est l’engagement militant au Parti de l’émancipation du peuple. Soyons nombreux, soyons puissants, soyons révolutionnaires !

Parti de l’émancipation du peuple (ex. M’PEP)

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