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Le Courrier, 25 juillet 2015

Suisse : Le Tessin est plombé par le chômage et les bas salaires

par Laura DROMPT


Vue de Lugano

Au Tessin, la concurrence entre travailleurs suisses et italiens fait peser une énorme pression sur les salaires, qui tournent parfois autour des 2500 francs par mois. La résistance contre ce dumping et la paupérisation rampante s’organise.


Suisse

« J’ai 40 ans, et je dois demander de l’aide à ma mère. Vous savez, ça met un coup au moral ». Un verre devant elle, Delia affiche un sourire chaleureux malgré sa situation difficile. Elle est attablée avec un petit groupe d’amis dans un bar de quartier. Delia fait partie de ces Tessinois qualifiés qui peinent malgré tout à joindre les deux bouts. « Je m’étais lancée dans ma propre entreprise. Ça n’a pas marché, malheureusement. Me voilà au chômage, après six mois sans avoir rien touché car les indépendants cotisent mais n’ont pas droit tout de suite à une pension ». Pour Delia, ce ne sont pas les opportunités de postuler qui manquent. « C’est juste qu’il y a toujours quelqu’un d’autre pour passer devant. Et puis les salaires à 2500 francs, ça n’est vraiment pas possible. Comment je fais pour vivre, une fois le loyer et les assurances payés ? » Instantanément, la discussion s’oriente sur les frontaliers italiens. Acceptant des salaires adaptés au coût de la vie italien, seraient-ils les principaux responsables de la galère tessinoise ? La tablée a visiblement l’habitude de ce débat et les arguments fusent. Pour Delia, c’est mal poser le problème. « A leur place, j’accepterais aussi ces salaires. En Italie, même nos bas revenus permettent de s’en tirer plutôt bien. Ça n’est pas leur faute, mais celle du marché de l’emploi qui ne tourne plus correctement ».

« Nous avons une immense réserve de bras qualifiés qui ne coûtent presque rien à côté de chez nous ; l’impact sur l’économie du Tessin est bien là », analyse Amalia Mirante, enseignante à l’université du Tessin, proche du PS. Selon ­l’économiste, le canton paie pour son incapacité à développer harmonieusement son industrie et ses services. « Voilà trente ans que nous sommes une sorte de remorque à l’économie suisse. Le tissu social se réduit à vue d’œil et de plus en plus de gens finissent à l’aide sociale car ils ne peuvent plus boucler leur mois ».

Amalia Mirante

En juin 2015, le taux de chômage se montait à 3,3 % au Tessin, soit 5300 personnes environ. Un chiffre au-dessous des niveaux de 2013 (4,5 %) et 2014 (4,2 %) et proche de la moyenne suisse, qui était de 3,1 %. Un signal plutôt positif en comparaison des 5,4 % de Genève, des 5,1 % à Neuchâtel et des 4,8 % dans le canton de Vaud. Le problème du Tessin relève donc davantage des salaires que du chômage.

Une récente analyse de la section tessinoise de l’Union syndicale suisse (USS) montrait que le salaire médian dans les tranches de salaires les plus basses était passé de 3134 francs par mois en 2006 à 3106 francs en 2012. « La réduction des salaires est une réalité, et le lien avec la libre-circulation semble évident », relèvent les auteurs, qui parlent d’une « lombardisation de l’économie tessinoise ». Selon eux, la structure des salaires tessinois s’apparente de plus en plus à celle du nord de l’Italie. Dans une tribune en faveur de l’initiative cantonale sur le salaire minimum –acceptée au Tessin le 14 juin 2015–, Amalia Mirante appelait les autorités à agir pour que la région ne devienne pas « la Chine de la Suisse ». L’initiative, acceptée par 54 % de la population et intitulée « Sauvons le travail au Tessin », avait été lancée par les Verts, trouvant le soutien des socialistes, de la Lega et des principaux syndicats. Dans le camp d’en face, les partis bourgeois et le patronat dénonçaient ce qu’ils considéraient comme un « cadeau offert aux frontaliers ». Le canton doit désormais travailler à l’application du texte, qui ne devrait toutefois pas advenir avant plusieurs années.

En attendant, le Secrétariat à ­l’économie lui-même tire la sonnette d’alarme. Dans un rapport datant du mois de juin 2015, Boris Zürcher rappelait la nécessité d’une « observation constante », en particulier au Tessin. « L’emploi de frontaliers et de détenteurs de permis de travail de courte durée, aux compétences égales à celles des citoyens suisses, est à l’origine de salaires toujours plus bas et représente un véritable risque de dumping salarial ».

Boris Zürcher

A l’Union syndicale suisse, Graziano Pestoni a récemment admis devant la caméra de la Télévision suisse italienne que l’organisation avait fait preuve d’une « foi excessive envers le monde de l’économie ». « Nous avons accepté des mesures d’accompagnement tout à fait insuffisantes pour protéger les travailleurs. Les femmes, les frontaliers et les jeunes sont aujourd’hui les plus touchés ».

Graziano Pestoni

Amalia Mirante commente : « Nous ne devons plus accepter les entreprises qui ne viennent que pour des bas salaires, faire cesser ce jeu du massacre. Et réinstaurer une responsabilité sociale au sein des entreprises ».

Les jeunes qualifiés, autrefois courtisés, accumulent les stages sans fin et la redistribution des richesses ne se fait plus, regrette ­l’économiste. « Nous avons tous une fille ou un neveu qui cherche un travail, un proche qui souffre de cette situation ». De cette frustration découle le vote qui avait surpris une partie de la Suisse, le 9 février 2014. Avec 68,2 % de oui, le Tessin avait été le canton à afficher le plus fort soutien à l’initiative UDC dite « contre l’immigration de masse ». « A titre personnel, je ne partage pas ce choix, mais je le comprends, analyse Amalia Mirante. Ici, quelque chose ne fonctionne pas. On ne peut continuer ainsi. Il ne nous faut pas seulement des postes de travail, mais des emplois dignes. C’est, je crois, le message le plus important à comprendre ».

Vue de l’Osteria del Ponte à Mendrisio

Une auberge pour les plus démunis

Pour trouver l’Osteria del Ponte, il faut se rendre à Mendrisio, à quelques jets de pierre de la frontière italienne. Les trois étages de l’auberge au crépit rose un peu fatigué seront bientôt au cœur des activités de du centre d’accueil Casa Astra. Cette structure offre une aide d’urgence et un soutien aux plus démunis. Personnes sans domicile fixe, au chômage, à l’hospice, souffrant de troubles psychologiques ou en instance de divorce, travailleurs précaires, jeunes en rupture, seniors ne trouvant plus de lieu de vie adapté... La liste des possibles est longue, et la porte toujours ouverte. Monya, animatrice sociale, mène la visite à travers l’auberge en cours de rénovation, achetée grâce aux dons de particuliers. « Nous aurons une capacité de vingt-quatre résidents, contre douze pour le moment ». La jeune femme règle mille détails, de l’arrosage du jardin à la gestion des habits offerts par les habitants de la région, en passant par les détails du repas du soir et en répondant à nos questions. Employés et hôtes de l’association fourmillent, dans une ambiance générale joyeuse.

Depuis sa création en 2004, Casa Astra est venue en aide à plus de huit cents personnes. Le centre d’accueil est un projet du mouvement des « Sans Voix », qui milite pour une politique migratoire respectueuse des droits humains. Casa Astra accueille donc des migrants, mais aussi beaucoup de Tessinois. « Une situation d’urgence peut arriver plus vite qu’on ne le pense ». Monya se souvient, par exemple, de ce biologiste, qui n’aurait jamais pensé se retrouver si vite au chômage et en instance de divorce. Plus fréquemment, les jeunes ne trouvant pas de travail. « Nous en avons de plus en plus. Certains sont en rupture, lâchés dans la nature. Et il y a les jeunes diplômés, qui doivent attendre six mois avant de pouvoir toucher le chômage... » Des cas qui découlent de la nouvelle loi fédérale sur l’assurance-chômage, instaurée début 2014 : « Cela a tout changé, on sent la différence ». Les discours xénophobes, qui voient chez les migrants la source des problèmes du Tessin, Monya les entend souvent. « C’est si facile de mettre la faute sur les étrangers, ça permet de ne pas insister sur la responsabilité sociale des employeurs ou sur le manque de contrôles ». « Les magouilles, ce sont les patrons qui les font, pas les frontaliers ».

Nouri, le bienveillant cuisinier de l’association, tend l’oreille depuis sa cuisine surchauffée. Chef depuis 1973, après avoir suivi un programme de l’Ecole hôtelière de Lausanne en partenariat avec la Tunisie, il a pu goûter aux effets du dumping salarial. « Un des trucs de base, c’est de te sous-payer tout en respectant le salaire minimum des Conventions collectives de travail. Lorsque je postulais en tant que chef, avec trente ans d’expérience, on me proposait un salaire de plongeur payé 3500 francs. Les contrats trafiqués, c’est une spécialité, ici ». Denis, Italien âgé de 33 ans, fait le même constat. Lui est résident à Casa Astra. Venu en Suisse pour un contrat fixe, il a dû vendre sa voiture, puis rendre les clefs de son appartement après que l’entreprise ait connu des problèmes financiers. « En travaillant par intérim, j’arrive à des contrats à 17 francs de l’heure. C’est déjà ça, mais ça reste insuffisant. Heureusement que j’ai Casa Astra. ».

L’heure du repas sonne. Il y aura vingt-sept personnes, résidentes ou membres de Casa Astra et d’autres ONG venues fêter la fin d’une récolte de fonds pour l’association. Nouri, aidé par Lin, Azziz et Denis, aligne les plats dans sa cuisine, concentré. Des assiettes au goût particulièrement généreux.

Laura DROMPT

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