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mercredi 7 décembre 2016
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Le Courrier, 7 août 2015

Suisse : L’espoir bourgeonne à « Eureka »

par Sylvia REVELLO


Les studios d’Eureka Malagnou pendant la phase d’installation, en 2014

Précarité. Neuf mois après leur installation dans les studios mobiles de Malagnou, à Genève, les habitants reprennent pied peu à peu et chérissent leur coin de verdure.


Suisse

Aux abords de la route de Malagnou à Genève, les onze studios mobiles colorés sont désormais bien « habités ». Tournesols et fleurs sauvages, terrasse et coin potager où patientent tomates, salades et pommes de terre : neuf mois après son inauguration, le village pour personnes sans domicile baptisé « Eureka » regorge de vie. Chez la quinzaine de résidents, dont une famille et deux enfants, le changement est palpable. Tout comme l’émotion. Fort de ce premier succès, un lieu d’accueil similaire est sur le point de voir le jour à Plan-les-Ouates (lire ci-dessous). « Un toit, c’est la base de tout ». Prononcés en novembre 2014, les mots de Noël Constant n’ont pas quitté le cœur de la clairière ombragée. Sur place ce matin-là, le président de l’association Carrefour-Rue a le sourire aux lèvres. « Aujourd’hui, près de la moitié des résidents a retrouvé un travail, temporaire ou non, explique-t-il. L’un d’eux est également à la recherche d’un appartement conventionnel. Preuve que cette solution alternative de logement fonctionne ». Premier bilan positif donc, d’une expérience qui « a dépassé ses attentes. Les habitants ont pu reprendre confiance en eux, ils ont su donner une âme à cet endroit, se l’approprier, en prendre soin. C’est la plus belle des réussites ». Rebondir prend toutefois du temps. « Eureka est pensé sur le principe du tournus, mais chacun va à son rythme ».

Noël Constant

La matinée s’étire dans un calme paisible, troublé par l’unique gazouillement des oiseaux. On rejoint Erwin et Jean-Baptiste, deux habitants rencontrés le jour de l’inauguration. Réunis autour d’une table de jardin pour l’apéro, « monsieur plantes » et « le pianiste », comme les deux complices aiment se nommer mutuellement, semblent avoir retrouvé un peu de sérénité. Soucieux de ne pas s’embarrasser de mots, Jean-Baptiste synthétise d’emblée. « Emménager ici a tout changé pour nous. Tout. Je retrouve l’atmosphère de mon enfance : la nature, l’entraide avec les copains. Et puis, mon fils peut venir me rendre visite quand il le souhaite ». A ses côtés, Erwin renchérit : « il nous a fallu quelques semaines pour faire connaissance. Maintenant, on forme une équipe. Chacun dépanne celui qui est dans le besoin, naturellement ». Paysagiste de profession, l’homme âgé de cinquante ans ne masque pas ses difficultés pour autant. « Ma peau fragilisée ne me permet plus de m’exposer au soleil, je dois me reconvertir, confie-t-il avec pudeur. Pour l’instant, je donne des coups de main à gauche et à droite pour retaper des maisons ». Avec un humour franc, les deux amis évoquent aussi les petits accrochages quotidiens, la jalousie discrète de ceux restés dans la rue ou encore les visites dominicales de voisins curieux « venus voir comment on vit à Eureka ». « On a conscience d’être des privilégiés », souffle Erwin, sa casquette toujours vissée sur la tête. « Mais, quelque part, on le mérite. Moi je suis passé du banc, de la cave à ça... », lâche-t-il en balayant de la main l’espace devant lui. « Un jour, quelqu’un m’a demandé comment on devient SDF, rebondit Jean-Baptiste. Des années de travail, que je lui ai répondu ! »

Les studios d’Eureka Malagnou

Le soleil poursuit son ascension et la bouteille de rosé se vide lentement. Dans un coin de la clairière, un jeune homme sort du mobile home familial qu’il occupe avec sa femme et sa fillette âgée de 7 ans. Sourires et poignées de mains s’échangent. Depuis deux mois, ce jeune Bolivien travaille comme cuisinier dans une clinique de la ville. Il tient à exprimer sa gratitude : « grâce à Eureka j’ai pu prendre un nouveau départ. Je suis jeune. J’en ai encore la force ».

En compagnie des trois hommes, Vince Fasciani, l’un des piliers de Carrefour-Rue, évoque les derniers détails du jour : la tente communautaire qui va être livrée sous peu, le robinet fuyant qu’il faut réparer, l’étang qui sortira bientôt de terre. « Donner le strict minimum à ceux qui n’ont rien, ce n’est pas juste, estime-t-il. L’étang qu’on construit, par exemple, n’a aucune utilité précise, si ce n’est le plaisir des yeux. Chaque être humain a le droit de vivre dans un endroit agréable ». Sous l’œil attentif d’Erwin, les résidents ont d’ailleurs aménagé leur espace. Soigner la terre n’a pas tardé à porter ses fruits : une prairie de tournesols et de fleurs sauvages tranche avec les allées de gravier qui délimitent l’accès aux mobile homes disposés en cercle. Cette biodiversité compte également une petite délégation d’animaux, des habitués qui traversent régulièrement le lieu. « Il y a des geais, des orvets, des canards et même une famille de renards, raconte Erwin. On a l’impression de vivre à la campagne ».

Vince Fasciani

Midi sonnant, une jeune femme apparaît. D’origine moldave, elle est en Suisse depuis dix ans. De son passé on n’apprendra que peu de détails. Seul le soulagement d’avoir un endroit « à soi » où se reposer avec sa fille âgée de deux ans compte. « Je vis ici depuis trois mois et pour l’instant tout va bien ». Discrète, elle s’éclipse rapidement pour préparer le repas dans son container jaune.

Avant de partir, Jean-Baptiste nous mène devant chez lui où trône un train électrique monté sur une installation de bric et de broc. « Ce n’est pas fini, précise-t-il, une manette à la main. La locomotive n’arrive pas encore à gravir la pente ». Prochaine étape pour ce joaillier de métier à l’humour bien aiguisé : installer un petit atelier pour confectionner des bijoux, « ce pour quoi je suis fait ». Il s’empresse de préciser qu’il effectuera la soudure à l’extérieur : « pas question de mettre le feu à mon matelas ! »

Baptisé Noé, le « petit frère » d’Eureka, sera opérationnel dans trois semaines. Doté de onze studios mobiles auxquels de légères améliorations techniques ont été apportées, l’espace pourra accueillir une douzaine de personnes en situation précaire. Prêté par un regroupement de privés, le terrain, entièrement arborisé, se situe aux abords du futur quartier des Cherpines, à Plan-les-Ouates. Si les futurs occupants n’ont pas encore été sélectionnés, plus d’une trentaine de demandes ont d’ores et déjà été déposées.

Ville de Genève : un début de plan canicule pour les sans-abri

Vivre dans la rue est tout aussi rude en été qu’en hiver. Fortes chaleur, orages et une offre d’accueil d’urgence réduite, font de la belle saison une « période creuse » qui peut se révéler dangereuse, avec des risques de déshydratation et d’hyperthermie en particulier chez les seniors ou les grands précaires. Pour la première fois en 2015, la Ville de Genève a organisé des tournées diurnes afin d’identifier les personnes à risque, distribuer de l’eau et prévenir les secours en cas de besoin. « Durant la canicule, deux équipes sillonnent les parcs et les points d’eau de la ville pour maintenir un lien et venir en aide aux personnes sans-abri en situation de précarité », explique Murièle Lasserre, adjointe de direction au Service social. « Ce projet s’est construit en collaboration avec la Consultation ambulatoire de soins communautaires (CAMSCO) et les tournées ont lieu avec le Service d’incendie et de secours (SIS). Plusieurs interventions ont eu lieu depuis le début de l’été, où l’alerte canicule a été déclenchée durant une dizaine de jours. Deux personnes ont notamment été conduites aux urgences en état de déshydratation ». Et Mme Lasserre de préciser que ce travail de rue a lieu toute l’année.

Murièle Lasserre

Depuis plusieurs années, professionnels du terrain et associations déploraient l’absence d’un plan canicule. Malgré ce récent pas en avant, les besoins restent, selon eux, importants. Le manque de douches ou de consignes gratuites se fait notamment sentir. « Les personnes sans-abri doivent souvent sillonner la ville pour se doucher, se nourrir et dormir, elles sont particulièrement exposées à la chaleur. Cela peut vite devenir épuisant », rappelle Camille Kunz, responsable de la communication à Caritas Genève. « Les températures très élevées de ces dernières semaines rappellent la nécessité d’un réel dispositif estival de lutte contre la précarité ».

Camille Kunz

« Les endroits frais et gratuits restent limités », souligne encore Séverine Meunier, responsable du Point d’eau qui permet chaque jour, à quelque 80 personnes de prendre une douche et à une dizaine d’autres de faire une lessive. « En été, la demande est constamment en hausse ».

Au Club social rive gauche, la collaboratrice Angélique Demierre n’a pas observé de baisse de fréquentation estivale. « Il faisait très chaud. Même dans nos locaux, des ventilateurs ont dû être installés ». A ses yeux, le message de prévention est essentiel. « Il faut sans cesse rappeler aux personnes de boire ou d’enlever les couches d’habits qu’elles portent parfois sur elles même lorsqu’il fait 35 degrés ».

Sylvia REVELLO

La cafétéria du Club social de la rive gauche, à Genève

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