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sputniknews, 8 août 2015

France : Au-delà des Mistral, un gigantesque gâchis

par Philippe MIGAULT


Le Vladivostok à Saint-Nazaire

La décision de ne pas livrer les Mistral à la Russie clôt une séquence politique au cours de laquelle tout semblait possible entre Français et Russes. Partenariat stratégique, échanges intenses et de tous types… tout cela s’effondre.


France

Diplomatie oblige, l’accord conclu entre Paris et Moscou sur les dédommagements à verser par la France —entre 850 millions et 1,2 milliard d’euros— a été annoncé sur un ton apaisant. Pourtant ses termes même sont lourds de signification.

La France a désormais « la pleine propriété et la libre disposition », des deux bâtiments de projection et de commandement (BPC) destinés initialement à la Russie. Parfait. Sur le papier nous sommes libres de faire ce que nous voulons du Sébastopol et du Vladivostok. Sauf que personne n’en veut. La marine nationale, qui possède déjà trois BPC, n’a nul besoin de navires supplémentaires et n’entend pas se voir imposer des matériels qu’elle n’a pas budgétairement les moyens d’opérer, à moins de faire des coupes claires dans d’autres programmes essentiels. Revendre les bâtiments ? Mais à qui ? Aux Canadiens ? Les Etats-Unis verraient sans doute d’un mauvais œil les industriels français de l’armement pénétrer un marché nord-américain qu’ils considèrent comme leur chasse gardée, fusse pour la cause ukrainienne… Aux Norvégiens ?

Ils ont été les premiers à conclure un accord dans l’Arctique sur la délimitation de leurs zones d’influence maritimes avec la Russie. Quel besoin auraient-ils de tels bâtiments en mer de Barents, alors qu’ils privilégient la carte de la négociation et que nul ne les menace en dépit des déclarations alarmistes de l’OTAN ? A une puissance du Moyen-Orient ? On évoque l’Egypte : la double coque pour la navigation polaire sera très utile entre Suez et le Golfe d’Oman… A Singapour ? A notre connaissance la ville-Etat n’a exprimé nul intérêt pour des navires de ce type. Quoi qu’il en soit, il est certain que le coût du démantèlement des matériels russes installés à bord du Sébastopol et du Vladivostok, et l’adaptation de ces derniers au cahier des charges d’éventuels repreneurs, nécessitera un investissement de plusieurs centaines de millions d’euros. Pendant ce temps-là les navires resteront à quai avec les coûts induits en termes de maintenance, de gardiennage… Oui, vraiment, avec une facture qui s’établira sans doute au final entre 1,5 et 2 milliards d’euros, la France peut s’estimer heureuse d’avoir « la pleine propriété et la libre disposition » des deux BPC. Paris et Moscou peuvent bien se féliciter « du climat de partenariat amical et ouvert qui a marqué les négociations », nous sommes perdants sur toute la ligne. Bien au-delà du simple dossier des Mistral.

Un Mistral

Lorsque l’Elysée et le Kremlin s’accordent pour affirmer que « désormais, ce dossier (est) clos », cela ne signifie pas pour autant que nous repartons sur de nouvelles bases et du bon pied entre Français et Russes. Car les entreprises françaises commerçant avec la Russie n’en finissent plus de clore des dossiers dont une bonne part, sans doute, ne se rouvriront jamais. « J’étais en Russie, en août 1998, au moment de la cessation de paiements du pays. J’ai vu de nombreuses sociétés françaises cesser leurs activités sur place. Lorsqu’elles ont voulu revenir, lors de la phase de redressement du pays, au début des années 2000, les marchés qu’elles avaient abandonnés avaient été récupérés par des acteurs russes ou étrangers. Elles ont dû se battre pour se faire de nouveau une place. Beaucoup n’y sont pas parvenu », résume un homme d’affaires français. Un avertissement à prendre en compte alors que de plus en plus de voix s’élèvent, en France, pour réclamer la fin des sanctions vis-à-vis de la Russie, condition sine qua non à la levée de l’embargo russe sur de nombreux produits français. Les agriculteurs français, notamment, durement impactés par la fermeture du marché russe, se font sans doute des illusions s’ils s’imaginent que leurs clients russes les accueilleront de nouveau à bras ouverts. Israéliens, Egyptiens, Etats du Maghreb et du Moyen-Orient, acteurs latino-américains, fournisseurs asiatiques, sont venus se substituer aux paysans français.

Et nous nous sommes ingéniés à refermer nous-mêmes les portes du marché de l’armement russe, eldorado potentiel, pour complaire à nos « alliés » américains et européens. Au-delà de la non-livraison du Mistral, c’est tout un partenariat stratégique qui s’effondre. Safran, Thales, restreignent aujourd’hui leur activité en Russie. DCNS, dont une partie de la direction espérait encore il y a quelques années transformer l’essai dans la foulée du contrat Mistral, en proposant une nouvelle gamme de navires et de services, a perdu un relai de croissance précieux. Les industriels français de l’armement terrestre, qui ont mené de longues négociations sur des marchés qui auraient pu s’avérer extrêmement juteux, ont eux aussi quitté le pays. Pour quel profit ? Scandinaves, Baltes, Polonais et Canadiens se battent-ils pour acheter les matériels que nous avons renoncé, sous leur pression, à vendre aux Russes ? Non, évidemment.

Par dogmatisme atlantiste, manque de courage diplomatique, nous avons accepté de renoncer à des marchés sur lesquels nous avions le vent en poupe, comme si notre situation économique nous le permettait. L’amitié franco-russe, au-delà des relations étroites qui demeurent entre les individus, n’est plus, pour l’heure, qu’une formule de politesse.

Philippe MIGAULT

Un Mistral

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